Miriam Prandi se mesure aux Suites pour violoncelle de Bach
Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Six Suites pour violoncelle seul, BWV 1007-1012. Miriam Prandi, violoncelle. 2025. Textes de présentation en anglais, français et allemand. 2h27'40''. 2 CD Fuga Libera FUG 858
Le temps n'est pas si loin où enregistrer les Suites pour violoncelle de Bach était considéré comme un privilège à n'accorder qu'à des musiciens expérimentés ayant fréquenté ces inépuisables partitions une vie durant et conviés à confier au disque le résultat d'une vie de compagnonnage et de réflexions sur des œuvres qui avaient quelque chose de quasi sacré (et le même raisonnement vaut aussi pour les Sonates et Partitas pour violon seul).
Mais les temps ont indubitablement changé et ce sont maintenant souvent des musiciens à l'aube de la maturité, comme les jeunes quadragénaires Filipe Quaresma et Pablo de Naverán dans des versions dont le signataire de ces lignes rendit compte dans ces colonnes en janvier 2024.
Mais on trouve plus jeune encore, comme dans cette version de la violoncelliste (et pianiste) italienne Miriam Prandi, née à Mantoue en 1990 et déjà bien lancée dans la carrière à la fois comme soliste et comme musicienne d'orchestre (elle occupe le premier pupitre de l'orchestre MusicAeterna de Teodor Currentzis), qui confia récemment aux micros du label Fuga Libera ses vues sur ces Suites.
Le livret s'ouvre par une contribution de la violoncelliste (et excellente biographe de Chostakovitch) Elizabeth Wilson faisant l'éloge de Miriam Prandi — qu'elle entendit pour la première fois lorsque cette dernière avait à peine quinze ans — et évoquant les études de la jeune musicienne avec Natalia Gutman ainsi que ses échanges avec le pionnier du violoncelle baroque Anner Bylsma. Elle loue également la souplesse de l'approche de sa jeune consœur qui, tout en tenant compte des apports de la pratique historiquement informée, a choisi de recourir à des cordes en acier et un archet moderne ainsi que de s'en tenir à un diapason standard (442 Hz). Détail qui — nous le verrons — a son importance. Elle loue également l'approche rythmique très libre qu'a Prandi de cette musique, « permettant aux phrases de s'étirer en de longues lignes » et où l'harmonie implicite justifie le rubato.
Suit alors un texte dû à la plume de l'interprète, où celle-ci retrace son parcours artistique et l'importance de cette musique dans sa vie. Elle conclut en affirmant espérer que, pour ce qui est de ces Suites, ce nouvel enregistrement permettra aux auditeurs de découvrir « leur beauté, leur profondeur et leur humanité sous un jour nouveau ».
L'exposé de ces prémisses est essentiel pour comprendre l'interprétation qui nous est offerte ici, car ces partis pris s'y feront largement sentir. Il faut également ajouter que la couleur générale de l'instrument utilisé par Miriam Prandi, un Grancino de 1712, est profonde et sombre, rappelant fortement la sonorité du Montagnana joué par Filipe Quaresma dans sa belle version. Il convient d'ajouter ici que le son de la violoncelliste n'est pas le plus beau ni le plus charmeur qui soit, et on pourra même lui trouver par moments quelque chose de rêche.
Tout ceci étant dit, il faut reconnaître que l'approche de Miriam Prandi, musicienne sobre et sérieuse, allie quelque chose de très pensé à des moments de spontanéité très convaincants. Qui plus est, ses qualités d'intonation et de maîtrise d'archet sont indiscutables. Forte des acquis de l'interprétation à l'ancienne et jouant de façon générale sans vibrato, elle adopte une très grande liberté de tempo, en particulier dans les Préludes qui en désorienteront plus d'un. Bien sûr, le temps du Bach objectif, strict et métronomique est révolu, mais son élasticité rythmique est parfois surprenante. Reste qu'on aura, d'un bout à l'autre, l'impression d'être face à une musicienne qui assume et défend ses choix avec une totale conviction. On remarquera aussi qu'elle met beaucoup d'intentions dans ses interprétations, où aucune note ne semble vaine. C'est ainsi que dans le long Prélude de la Cinquième suite, abordé sans hâte, elle adopte par moments un très léger vibrato. Dans le Prélude de la Quatrième suite, on appréciera la belle régularité des croches et l'effet de balancier qu'elle obtient, ainsi que son imagination en matière de dynamique.
Les Allemandes sont toujours d'une belle sérénité, sincères et éloquentes. Si celle de la Quatrième suite est peu dansante, on goûte la profondeur de celle de la Cinquième ou la sérénité de la Première, même si les manipulations assez évidentes de tempo ne convainquent pas toujours. Les Courantes sont vives et élégantes, dans des tempos enlevés mais sans excès.
Les Sarabandes trouvent souvent Miriam Prandi à son meilleur : on retient le beau ton de confidence de celle de la Première suite, le côté digne et toujours intéressant de celle de la Deuxième, le ton voilé et légèrement plaintif de la Cinquième (où il faut savoir tant exprimer en si peu de notes). Dans la redoutable Sarabande de la Sixième, Prandi surmonte aisément les pièges de la polyphonie et réussit à maintenir la tension sans jamais se crisper. Dans les deux premières Suites, les Menuets sont abordés avec une belle éloquence et une articulation subtile. Les Gavottes de la Cinquième sont entraînantes, avec des triolets qui coulent d'un seul jet. On apprécie l'élégance de celles de la Sixième, prises dans un tempo assez modéré, où la violoncelliste fait ressortir de surprenants effets de vielle à roue. Les Bourrées de la Troisième, réfléchies et pensives, sont assez retenues dans l'expression (surtout la Bourrée II). Miriam Prandi prend son temps dans celles de la Quatrième, l'expression semblant par moments un peu mécanique. Quant aux Gigues qui concluent chacune des Suites, elles sont invariablement volontaires et vivantes, gaies et sans pesanteur. On apprécie particulièrement celle de la Cinquième, insouciante sans être superficielle.
Conclusion : Miriam Prandi offre de ces Suites des interprétations toujours intéressantes et pensées, même si certaines de ses idées ne seront pas au goût de tous. Mais il s'agit incontestablement d'une artiste de talent qui a quelque chose à dire.
Son 10 - Livret 8 - Répertoire 10 - Interprétation 8,5



