Clara Levy & Victor Guaita Igual : la tradition est une matière à métamorphoser
Songs of Erosion. Clara Levy (1991-) & Victor Guaita Igual (-). Clara Levy, Victor Guaita Igual. 53’37". 2025. Livret : anglais, espagnol. Discreet Editions/FCAYC.
Appuyant leur pèlerinage au 13ème siècle sur les Cantigas de Santa María, l’impérieux recueil de chansons monodiques de la littérature médiévale occidentale, promu par Alphonse X, roi de Castille (il en aurait peut-être rédigé certaines) – 427 textes, écrits en galaïco-portugais, la plupart hymnes religieux en rapport avec Marie, dont le volet profane compte les cantigas de amigo, les cantigas de amor et les cantigas de escarnio –, Clara Levy et Victor Guaita Igual s’écartent volontairement du champ de l’interprétation ou de la réinterprétation et privilégient une transformation du document historique, le long de laquelle l’archive musicale est prise comme un matériau animé.
Le duo s’empare de deux des chansons en hommage à Marie (Alluvium, CSM 27 et Landslide, CSM 209), à partir desquelles il confectionne mélodies et rythmiques suivant des techniques issues de la musique contemporaine et des procédés dérivés de développements géologiques – là réside l’explication du titre de l’album, Songs of Erosion –, en particulier la sédimentation (l’accumulation en strates successives de particules de matière – du sable, de l’argile, des débris minéraux d’animaux ou plantes… –, par dépôt ou par précipitation – de minéraux solubles dans l’eau salée…) et le glissement de terrain (un phénomène d'origine sismique, géologique ou géophysique où une masse de terre vacille, cède, dérape le long d’une pente – comme un skieur bibendum, obèse et ivre).
En deux pièces (une troisième intervient en bonus de l’édition digitale), le projet, original, livre une musique, dense et économe en moyens, qui s’inscrit dans la durée (le « temps long », ânonnent les politiques), où la répétition agit comme une accumulation de motifs minimalistes, peu à peu alourdie, comme l’est le souvenir que la mémoire reconstruit à chaque rappel : un halo lumineux la conduit, celui du violon (Clara Levy) et de l’alto (Victor Guaita Igual), frugal impudique et hédoniste circonspect à la fois – une ambiguïté perceptive à laquelle participe l’acoustique des espaces de la Fondation Cerezales Antonino y Cinia, l’institution privée espagnole (province de León) orientée vers la production culturelle et l'ethno-éducation, logée dans une construction indépendante en bois au plan en éventail, où le disque est enregistré.
Alluvium, radieux et primesautier, absorbe l’attention dès les premières mesures, tel le rudimentaire carré lumineux figurant la balle dans Pong, un des premiers jeux vidéo d'arcade, commercialisé par Atari, quand Landslide, à l’aura plus expansive, perturbe insensiblement la façon dont on l’entend, tant le son, en suspension, se rétracte et se dilate, recule et avance, s’en va et revient. La Quebrantada, avec Clara de Asís au synthétiseur (elle gère le label qui publie l’album), flotte encore un peu plus, comme une mer de méditation à la marée assurée mais aux flux hésitants.
Son : 8 – Livret : 7 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8
Chronique réalisée sur base de l'édition digitale.
Bernard Vincken



