Le pianiste Alexandre Tharaud se dévoile

par

Alexandre Tharaud, Touché. Paris, Éditions Grasset, 2026. 223 pages. ISBN 978-2-246-84604-8.

La littérature française d’aujourd’hui est cernée par un nombrilisme contagieux. On ne compte plus les livres basés sur des histoires familiales secrètes ou difficiles, venant jeter en pâture au public une parentèle qui a freiné ou encouragé l’ascension de ses rejetons. Cette forme littéraire n’est certes pas nouvelle, mais tout le monde n’a pas le génie de Montaigne, de Jean-Jacques ou de George Sand pour pouvoir atteindre à l’universel en se basant sur des souvenirs personnels. 

Toutefois, le dernier livre du pianiste Alexandre Tharaud vient nous surprendre au milieu de tant de propos égotistes. Derrière le titre éminemment pianistique du bouquin, Touché, le musicien joue avec les mots aussi bien qu’avec les notes des musiques qu’il interprète. Alexandre Tharaud se livre en entier, sans pose ni fausse pudeur, et sans chercher à faire du style. Il veut avant tout témoigner de la difficulté d’être dans le milieu de la musique qui n’adoucit par forcément les mœurs.

Né dans un milieu artistique, sa maman est danseuse, Alexandre Tharaud est entouré d’amitiés féminines précieuses : sa première professeure, mais aussi Madeleine Milhaud qui le soutient du haut de son grand âge, puis son amour de la chanteuse Barbara par procuration, alors que, jeune homosexuel, il doit se battre pour se construire et aller jusqu’au au bout de son rêve d’être pianiste au milieu de camarades doués et ambitieux.

A travers ces pages souvent émouvantes, Alexandre Tharaud parle de sa fragilité d’artiste hypersensible, il démontre aussi de manière éloquente comment l’enseignement peut détruire un élève. Mal dans sa peau, doutant de lui, il avoue avoir été démoli par sa professeure du Conservatoire de Paris qui lui a totalement fait perdre confiance en lui et en ruinant son adolescence. C’est le temps des insomnies et des remises en question permanentes en se promenant parfois dangereusement au bord du gouffre. 

Doué pour le piano, Alexandre Tharaud l’est aussi pour l’écriture. Il parle de lui avec humour et parfois avec dérision, trouvant toujours le mot juste et sincère pour évoquer ses tocs passagers et ses longues séances avec sa psy. Il convoque aussi ses modèles, les pianistes qu’il aime ou qu’il rencontre. Avec la maturité, sa carrière semble décoller tout naturellement pour atteindre la vitesse de croisière qui est désormais la sienne. Jouer pour s’abstraire de la fatalité humaine en oubliant les désordres du monde devient une des raisons d’être de cet éternel jeune homme devenu un pianiste adulé et dont le répertoire a su se diversifier au fil des ans. 

Alexandre Tharaud a attendu vingt ans pour oser publier ce texte émouvant, le revoyant sans cesse et en attendant le moment propice. A l’avant-veille de devenir sexagénaire, le pianiste français a sans doute estimé qu’il pouvait lâcher prise en racontant ses doutes et ses attentes pour pouvoir être mieux cerné et compris, et, peut-être aussi, pour servir de viatique à tous les apprenti(e)s pianistes. Un livre doux et intime comme un Nocturne de Chopin, simple et touchant comme une Gymnopédie de Satie.

François Hudry

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