À La Roque d’Anthéron, Pierre Hantaï au service de Jean-Sébastien Bach
Le festival international de piano La Roque d’Anthéron propose chaque année quelques concerts de musique baroque à la fin juillet. Parmi les rendez-vous les plus attendus figurait, dans cette 46e édition, le récital de Pierre Hantaï. Plus qu’un grand moment de clavecin, il a offert cette expérience rare : celle de redécouvrir des pièces de Bach que l’on croyait connaître, comme si ces œuvres venaient tout juste de naître.
Chacun sait que Pierre Hantaï compte parmi les meilleurs clavecinistes que l’on puisse entendre aujourd’hui. Sur la brochure du festival, il était simplement indiqué : « Bach : œuvres à préciser ». Comme souvent avec lui, le programme n’était dévoilé que quelques instants avant le concert. Jean-Sébastien Bach est sans doute le compositeur dont il s’est le plus profondément approprié le langage, et chacune de ses interprétations dépasse les attentes. Ce fut encore le cas ce jour-là.
Il monte sur la petite scène installée dans un angle du cloître de l’abbaye de Sylvacane et lance : « Vous avez le programme, je ne vais pas trop m’éloigner de cela ! » La formule amuse, et les habitués sourient : ils savent qu'il se réserve toujours le droit d'’en bouleverser l’ordre, parfois même d’en modifier une bonne partie. Ce soir encore, fidèle à son habitude, il choisit de ne pas entrer immédiatement dans le cœur du programme. Il ouvre le récital par quelques pièces brèves, écrites dans un but pédagogique, destinées à ses élèves, à ses jeunes enfants ou encore à sa femme.
Ces pages familières, que beaucoup d’entre nous ont un jour travaillées au clavier, prennent sous ses doigts une tout autre dimension. Elles se parent d’une infinité de couleurs et de nuances, avec une profondeur qui évoque les dessins des grands maîtres. Dès les premières mesures, une autre surprise surgit : il donne au clavecin une ampleur sonore qui fait presque croire à l’effet d’une pédale forte de piano. L’illusion est évidemment impossible sur l’instrument, mais elle s’impose pourtant à l’oreille.
La suite du récital confirme cette première impression, dans la choral Wer nur den lieben Gott lässt walten BWV 691, puis dans la Suite « anglaise » n° 2 en la mineur (il prend soin de mettre « anglaise » entre guillemets et commente, avant de l’interpréter, l’origine de cette dénomination), et enfin dans trois préludes et figues extraits du second livre du Clavier bien tempéré. Le jeu de Pierre Hantaï se distingue par un rythme d’une remarquable acuité, parfois presque tranchant, mais jamais au détriment de la respiration musicale. Cette tension permanente nourrit un discours habité, porté par une volonté expressive qui ne faiblit pas un instant. Rien n’y paraît démonstratif et chaque phrase semble découler d’une nécessité intérieure.
Sa maîtrise des ornements relève de l’orfèvrerie. Trilles, mordants et autres agréments s’intègrent naturellement à la ligne, sans jamais devenir un simple exercice de virtuosité. Leur précision contribue à la netteté du discours, où chaque voix conserve sa personnalité. Les lignes se croisent sans se confondre, les plans sonores demeurent parfaitement lisibles et l’architecture de Bach apparaît avec une limpidité exemplaire.
Cette clarté repose également sur un sens très sûr du tempo. Jamais précipité, jamais retenu à l’excès, il trouve constamment la juste pulsation, celle qui laisse respirer la musique tout en maintenant sa tension. Enfin, un détail révèle peut-être mieux que tout le reste le rapport profond que Pierre Hantaï entretient avec cette musique : il ne quitte jamais le dernier accord, ni la dernière note, avant que leur résonance ne se soit entièrement éteinte. Ce silence habité prolonge l’œuvre autant qu’il l’achève et rappelle que, chez lui, chaque son compte jusqu’à sa disparition.
Ainsi, on se laisse volontiers happer par la profondeur du discours. Au fil des œuvres naît une impression à la fois singulière et convaincante : cette musique, pourtant vieille de plus de trois siècles et demi, semble se composer sous nos yeux. Ce que l’on entend ne relève plus tout à fait de l’interprétation. Hantaï donne le sentiment d’assister à la naissance même de ces pages, comme si Bach les improvisait à travers lui. Des œuvres que l’on croyait connaître redeviennent soudain des territoires inexplorés.
Concert du 29 juillet, Abbaye de Sylvacane, dans le cadre du 46e Festival international de piano La Roque d’Anthéron.
Victoria Okada
Photo de la répétition - crédit photographique : Franck Denis



