Der Fliegende Holländer à Bayreuth : la vengeance pour toute rédemption

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Certainement s'agit-il de l'ultime série pour la mise en scène de Tcherniakov, créée in situ en 2021. Portée par un tandem Grigorian/Brownlee stellaire, on ne pouvait rêver mieux comme distribution finale.

« Rien n'a fait faire à Wagner de réflexion plus profonde que la rédemption : l'opéra de Wagner, c'est l'opéra de la rédemption. Il y a toujours chez lui quelqu'un qui veut être sauvé : tantôt un homme, tantôt une femme — c'est là son problème. Et avec quelle richesse il varie ce leitmotiv ! Cruelles échappées rares et profondes ! Qui donc nous l'apprendrait, si ce n'est Wagner, que l'innocence sauve avec prédilection des pécheurs intéressants ? (C'est le cas du Tannhäuser.) Ou bien que le Juif errant lui-même trouve son salut, devient casanier lorsqu'il se marie ? (C'est le cas du Vaisseau fantôme.) Ou bien qu'une vieille femme corrompue préfère être sauvée par de chastes jeunes gens ? (C'est le cas de Kundry dans Parsifal.) », déclarait Nietzsche dans Le Cas Wagner.

Le Vaisseau fantôme est certes le premier opéra dit « de maturité » de Wagner, mais c'est également celui dans lequel il instaure le concept central de la quasi-totalité de ses livrets : la rédemption. On y suit un homme maudit, condamné à une errance éternelle dont il ne pourra être libéré que par une femme qui lui sera fidèle jusqu'à la mort. Toutefois, pour sa mise en scène, Dmitri Tcherniakov place la malédiction sous un prisme diamétralement opposé : celui de la vengeance d'un homme contre la communauté ayant poussé sa mère au suicide.

L'ouverture a ici davantage des allures de séquence d'exposition et l'on se retrouve plongé dans un anonyme village norvégien, composé d'une huitaine de bâtiments qui se mouvront sur la scène pour structurer différents endroits. Passée l'ouverture, l'action se déroulera plusieurs années après, et le drame humain relaté suit globalement le gros du mythe fantastique évoqué dans le livret — si l'on fait abstraction de l'unité de lieu nouvellement ajoutée — jusqu'à l'ultime scène du troisième acte, qui prendra in fine des allures de massacre de la population par des hommes du Hollandais, avant que ce dernier ne soit lui-même abattu par Mary.

Dans le rôle-titre, rarement aura-t-on vu un Hollandais avec pareille présence scénique, singulièrement ténébreuse. Nicholas Brownlee n'a pas encore commencé à chanter que son intensité dramatique mange déjà la scène, avant de tutoyer de nouveaux sommets, portée par une intelligence de la déclamation particulièrement remarquée. Le vibrato, bien présent, vient sertir une tessiture dramatique parfaitement modulée pour le lieu. On note également une gestion remarquable des crescendos dans les phrases longues, ainsi que des extrêmes graves de tessiture somptueux.

Face à lui, Asmik Grigorian signe, avec sa reprise du rôle de Senta, son grand retour aux Festspiele, cinq ans après sa première apparition. Le cuivre du timbre — dont l'expressionnisme confine à l'insolence — est porté par une projection parfaitement calibrée pour l'auditorium. Si les postures dans la ballade initiale paraissent par instants outrancières, le duo avec le Hollandais est un véritable joyau de symbiose lyrique wagnérienne. On note également une superbe longueur de souffle.

En Daland, Mika Kares déploie un timbre large au sein duquel les voyelles semblent par instants en dedans, du fait d'une mise en exergue du gare caro. La mise en place rythmique ainsi que la présence scénique sont en revanche remarquables, de même que la projection, équilibrée sur l'ensemble de l'ambitus du rôle. Cette largesse de timbre est également partagée par la Mary de Nadine Weissmann, plus discrète sur le plateau nonobstant un ample vibrato ainsi qu'une projection sur les [i] particulièrement saillante. Quant à l'Erik de Benjamin Bruns, il se distingue par une tessiture plus légère et par des voyelles par moments plus nasales. La prononciation n'est pas toujours cristalline, mais des harmoniques aigus bien présents viennent assurer la constante intelligibilité du propos. Enfin, Kieran Carrel campe un timonier particulièrement mélodique, dont la légèreté tessiturale est accompagnée d'un vibrato intense ainsi que de voyelles cuivrées.

On note deux différences majeures concernant le chœur. Tout d'abord, la réduction de l'effectif impose quelques sensibles ajustements (adieu le chœur hors scène pour les hommes du Hollandais lors de la scène finale : ce sont désormais ceux sur le plateau qui chantent). Au surplus, cette configuration réduite marque également le premier Vaisseau fantôme du Chordirektor Thomas Eitler-de Lint sur la Colline verte. Baptême du feu réussi pour l'intéressé, porté notamment par des chœurs féminins tout en délicatesse, remarquables tant par leur équilibre que par leur synchronisation ; l'amplitude des effectifs dans les vingt dernières minutes ainsi que l'éparpillement sur toute une moitié du plateau font certes perdre légèrement en précision dans les fortissimi, mais les brusques silences demeurent toutefois fort nets, pour un rendu du meilleur effet.

Dans la fosse, Oksana Lyniv prend une nouvelle fois place au pupitre. La direction, énergique, si ce n'est débridée, peut compter sur l'expérience de l'orchestre du festival pour pallier d'éventuelles imprécisions. Il y a certes peu de nuances, mais cette absence est compensée par des reliefs exacerbés. Peut-être pourrait-on simplement regretter une petite harmonie flirtant quelquefois avec l'aigrelet et qui aurait pu bénéficier de davantage de finesse dans le travail des couleurs. Force est toutefois de constater que la dramaturgie monolithique de cette direction semble particulièrement seyante à cette production, dont le parti pris de la relecture bénéficie de davantage de clarté grâce à ce manichéisme orchestral.

Depuis longtemps adoptée par le public du festival, la production reçoit logiquement des applaudissements tonitruants qui viendront résonner durant les saluts. Ces derniers se muent en véritables ovations pour Mika Kares, mais surtout pour Asmik Grigorian et Nicholas Brownlee. Pour qui connaît les prochains rendez-vous wagnériens de Grigorian et Brownlee, cela ne peut présager que de bons auspices pour les éditions à venir du festival.

Bayreuth, Festival, 6 août 2026

Crédits photographiques : Enrico Nawrath

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