Faust de Gounod par Henri Büsser, au plus près du chef d’œuvre

par

Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en cinq actes. César Vezzani (Faust), ténor ; Mireille Berthon (Marguerite), soprano ; Marcel Journet (Méphistophélès), basse ; Louis Musy (Valentin), baryton ; Jeanne Montfort (Dame Marthe Schwertlein), mezzo-soprano ; Marthe Coiffier (Siébel), soprano ; Michel Cozette (Wagner), baryton. Artistes des Chœurs de l’Opéra et Orchestre Symphonique, direction : Henri Büsser, chef d’orchestre de l’Opéra. Enregistré en 1930 à Paris. Notes de Mark Obert-Thorn. 2 h 36 m 16 s. 2 CD-R Pristine Audio PACO240.

Enfin, la monumentale première « intégrale » - à peu de chose près - du Faust de Charles Gounod (1818-1893), dirigée par Henri Büsser (1872-1973), élève et ami du compositeur, bénéficie sous le label Pristine d’un transfert à la hauteur de cette réalisation historique. Le travail de restauration confié à l’ingénieur du son Mark Obert-Thorn mérite à cet égard une mention particulière : son intervention restitue à cet enregistrement une présence, une lisibilité et une richesse de timbres qui permettent d’en apprécier pleinement les qualités musicales, sans en altérer le caractère historique.

Réalisé en 1930 et publié à l’origine sous la forme de deux coffrets totalisant quarante faces de 78 tours, cet enregistrement constitue à la fois une prouesse technique et une entreprise commerciale audacieuse pour son époque. Le format même du disque 78 tours impose en effet un découpage de l’œuvre en séquences d’environ quatre minutes, avec toutes les interruptions et manipulations que cela implique. On mesure aujourd’hui combien cette contrainte aurait pu nuire à la perception de la continuité dramatique de l’opéra. Or le transfert réalisé par Pristine, réparti sur deux CD de près de quatre-vingts minutes chacun, permet précisément de mieux restituer cette continuité et de mettre en évidence la remarquable cohérence de l’interprétation. On imagine sans peine, en regard, les manipulations particulièrement fastidieuses auxquelles devaient se livrer les auditeurs qui souhaitaient autrefois écouter sur les 78 tours originaux l’ouvrage dans son intégralité.

Cette réédition conduit également à mesurer l’évolution considérable du paysage vocal français. Il est aujourd’hui devenu difficile de réunir, pour l’enregistrement d’un opéra tel que Faust, Carmen ou Werther, une distribution entièrement constituée de chanteurs maîtrisant avec une telle évidence les particularités stylistiques et linguistiques du répertoire français. La comparaison invite donc à s’interroger sur ce que l’on appelait autrefois l’« École française de Chant ». L’entre-deux-guerres en fut incontestablement une période particulièrement féconde, réunissant une impressionnante génération de chanteurs. Parmi les ténors, on peut notamment citer Charles Friant, José Luccioni, René Maison, Gaston Micheletti, Georges Thill, René Verdière et César Vezzani, auxquels s’ajoutaient des chanteurs d’origine étrangère qui avaient adopté avec une parfaite maîtrise les usages du chant français, tels Joseph Rogatchewsky ou Miguel Villabella.

César Vezzani (1888-1951) occupe ici la place centrale. Le ténor corse, dont la voix d’une remarquable solidité semble disposer de ressources inépuisables, incarne Faust avec une vaillance qui ne se réduit jamais à la seule puissance. Son émission, son sens de la ligne et son articulation s’inscrivent dans une conception du chant où l’intelligibilité du texte demeure indissociable de l’expression musicale.

Face à lui, Marcel Journet (1868-1933) compose un Méphistophélès d’une autorité exceptionnelle. Immense baryton-basse, partenaire de Caruso au Metropolitan Opera de New York, Journet possède une voix particulièrement étendue, puissante et homogène, servie par une diction incisive. À soixante-deux ans, il conserve ici une présence impressionnante et une maîtrise du rôle qui donnent à son interprétation une personnalité difficilement comparable.

Mireille Berthon (1889-1955) prête à Marguerite une voix fraîche, lumineuse et juvénile, particulièrement appropriée à la figure de la jeune héroïne. Son interprétation évite toute lourdeur et contribue à préserver la délicatesse qui caractérise le personnage dans les moments les plus lyriques. Il convient également de souligner la prestation de Marthe Coiffier dans le rôle de Siébel : pleine d’émotion, sa voix pure et vibrante apporte au personnage une sincérité et une sensibilité qui ne passent jamais par l’exagération.

Les autres solistes se montrent dans l’ensemble à la hauteur de leurs principaux partenaires et contribuent à la solidité de la distribution et du travail d’équipe. La seule réserve concerne les chœurs, dont la mise en place accuse çà et là quelques décalages avec l’orchestre et semble atteindre ponctuellement les limites des moyens disponibles. Cette faiblesse demeure toutefois marginale au regard de l’intérêt exceptionnel de l’ensemble.

Car c’est bien l’unité stylistique de cette réalisation qui frappe avant tout. Sous la direction de Henri Büsser, la musique de Gounod retrouve une souplesse, une clarté et une élégance qui appartiennent à une tradition aujourd’hui devenue pratiquement inexistante. Le chant français s’y caractérise par l’attention portée au texte, la précision de la diction, la qualité de la ligne et un sens très sûr des nuances. Loin de constituer un simple document historique, cet enregistrement permet ainsi d’entendre une conception du Faust profondément française, fondée sur la grâce, l’élégance et le goût, mais aussi sur une réelle exigence musicale.

Grâce au travail de restauration de Mark Obert-Thorn, cette interprétation peut aujourd’hui être redécouverte dans des conditions qui en rendent mieux perceptibles la cohérence ainsi que les qualités sonores, et dont la réédition ne se contente pas de préserver un témoignage important de l’histoire de l’opéra enregistré : elle redonne toute sa place à une interprétation qui, près d’un siècle après sa réalisation, conserve une force musicale et un caractère stylistique remarquables. À ce titre, cette publication de Pristine s’imposait par ses qualités transcendantes.

Son : 9 (historique) - Livret : 8 - Répertoire : 10 - Interprétation : 9

Michel Tibbaut

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