Une invitation de Claire Chevallier sur « la route blanche » de Satie
La Route blanche. The endlessly surprising Erik Satie (1866-1925) : Les trois valses du précieux dégoûté, Avant-dernières pensées, Pièces froides, Préludes flasques, et autres petites pièces pour le piano ; Je te veux, La Diva de l’Empire, Allons-y Chochotte. Claron McFadden, soprano ; Claire Chevallier, piano. 2025. Notice en anglais et en français. 62’ 40’’. Passacaille PAS 1166.
Le présent album, qui a sa part d’originalité, tant musicale que littéraire, s’inscrit dans la ligne de la célébration du centenaire de la disparition d’Erik Satie. Il a en effet été enregistré au MIM (Musée des Instruments de Bruxelles) du 3 au 5 août 2025, Claire Chevallier jouant sur deux pianos différents : un Érard de 1920 provenant de sa collection personnelle, et un Steinway de 1864 appartenant au MIM pour les trois dernières plages (il y en a vingt-huit en tout), parmi lesquelles on entend une savoureuse Sonatine bureaucratique (1917). La pianiste belgo-française Claire Chevallier (°1969), née à Lyon, a été formée à Nancy, à Strasbourg et à Paris, mais aussi à Bruxelles, auprès de Jean-Claude Vanden Eynden et de Guy Van Waas. Elle avait déjà gravé un récital Satie en 2008 pour le label Zig-Zag territoires, où l’on trouvait notamment les Gymnopédies et les Gnossiennes. Le côté mystique de Satie y était mis en évidence, au moment où il adhérait à l’Ordre de la Rose-Croix, fondé par le Sar Péladan (1858-1918), écrivain et critique d’art.
Cette fois, c’est un côté « surprenant » de Satie qui est abordé, à la fois ironique, subtil ou fantasque, parfois austère. La « route blanche » de Satie ? On doit l’expression à Jean Cocteau. Dans son recueil Le Coq et l’Arlequin, publié aux éditions de la Sirène en 1918, sous-titré « notes autour de la musique » (qui deviendra le manifeste du Groupe des Six), le poète évoque plusieurs compositeurs, dont Erik Satie, avec lequel il avait collaboré pour Parade, en 1917, avec Léonide Massine pour la chorégraphie et Picasso pour les décors et les costumes. Cocteau écrivait dans son ouvrage : La profonde originalité d’un Satie donne aux jeunes un enseignement qui n’implique pas l’abandon de leur originalité propre. Wagner, Strawinsky, et même Debussy sont de belles pieuvres. Qui s’approche d’eux a du mal pour se dépêtrer de leurs tentacules ; Satie montre une route blanche où chacun est libre de laisser ses empreintes. Et aussi : La plus petite œuvre de Satie est petite comme un trou de serrure. Tout change si on approche son œil.
Pour emprunter cette « route blanche », Claire Chevallier a construit un programme tout en nuances, qui offre des aspects que l’on pourrait qualifier de confidentiels, en même temps que des hommages à Debussy, Dukas et Roussel (les trois Avant-dernières pensées de 1915) ou à Ravel (Les trois valses distinguées du précieux dégoûté de 1914), Alfred Cortot les rapprochant des Valses nobles et sentimentales. C’est un Satie un peu plus mystérieux que l’on trouve dans les six Pièces froides de 1897 au moment où il laisse de côté l’aspect mystique pour dévoiler une part humoristique ou intime et sensible (Préludes flasque pour un chien, 1912). La pianiste accorde à chaque pièce son poids d’inventivité, de fluidité et de souplesse. Y compris dans les pages avec voix, glissées dans le programme, où elle accompagne la soprano d’origine new-yorkaise Claron McFadden (°1961), établie aux Pays-Bas depuis longtemps. Je te veux, (1903), l’incontournable chanson sentimentale sur des paroles de Henry Pacory, qui a tenté tant de cantatrices, prend ici un côté ému, alors que La Diva de l’Empire (1904), qui date de la période café-concert de Satie, ainsi qu’Allons-y Chochotte (1905), auraient gagné à ce que la soprano « lâche la bride », même si le côté malicieux est présent dans la dernière chanson citée. D’autres petites pièces à savourer (Désespoir agréable, Effronterie, Prélude en tapisserie, …) jalonnent un parcours où l’on prend du plaisir, les sonorités des deux instruments ajoutant une atmosphère qui se souvient du passé avec aménité.
Cet album fait preuve d’originalité en faisant une belle place à la littérature belge. La traditionnelle notice d’accompagnement, qui évoque souvent les œuvres, consiste ici en un texte de la Liégeoise Caroline Lamarche (°1955), membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, qui a été Prix Goncourt de la nouvelle en 2019. Il s’agit d’une lettre fictive de Marthe Donas (1885-1967), peintre belge d’avant-garde, à Erik Satie. Cette artiste, née à Anvers, a appartenu au cubisme et au modernisme, a travaillé à Paris avec André Lhote et a été soutenue par le sculpteur Archipenko, avec lequel elle a eu une relation amoureuse. En 1920, elle s’est installée à Ittre, en Brabant wallon, dans la maison de ses beaux-parents, après son mariage avec le philosophe Harry Franke. Tentée alors par le style figuratif, elle a cessé de peindre pendant vingt ans avant de revenir à l’abstraction. Un joli musée lui est consacré à Ittre. Elle n’a pas fréquenté Satie, mais ils se sont sans doute croisés dans les milieux artistiques parisiens. On laissera au mélomane/lecteur la découverte de cette missive imaginée par Caroline Lamarche, publiée ici avec l’autorisation de la RTBF. Des pages de l’album sont citées, mais il est souvent question des Morceaux en forme de poire pour piano à quatre mains. On salue cette initiative originale, phénomène rare dans les habituelles notices qui accompagnent les programmes de CD.
Son : 8,5 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix



