Le Quatuor Diotima dans les derniers Beethoven : la jeunesse des 30 ans

par

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Les derniers quatuors à cordes (Opus 127 à 135). Quatuor Diotima. 2024. 03:16:56. Livret en anglais et en français. 3 CD Pentatone. PTC 5187 604.

Cet album s’avérant une parution de haut vol, nous en publions une seconde critique après celle de Serge Martin.

Depuis maintenant 30 ans, le Quatuor Diotima est devenu, dans le paysage des quatuors à cordes français, « le » spécialiste des répertoires des XXe et XXIe siècles, créant notamment de nombreuses œuvres des plus grands compositeurs de notre temps. Mais en réalité, ce biais est sinon trompeur, du moins réducteur. Sans aller jusqu'à l’origine de leur nom (qui ne fait pas seulement allusion à la pièce de Luigi Nono, mais est également un symbole du romantisme allemand), il suffit d’observer leurs programmes de concert, pour s’apercevoir qu’en plus de la musique tout à fait contemporaine et des grands classiques du XXe siècle, le XIXe, particulièrement d’outre-Rhin, les préoccupe tout autant (par exemple ce concert, avec Beethoven et Schubert qui encadrent une création d’Aperghis).

Pour cet anniversaire, ils ont choisi un corpus qui illustre magistralement cette « double identité musicale » : les derniers quatuors à cordes de Beethoven. En effet, si par leurs dates de composition (1825-1826) ils appartiennent bien au romantisme allemand, par leur incroyable avance sur leur temps, qui a tant décontenancé le public et même les critiques de leur temps (sans compter les musiciens eux-mêmes), ils continuent d’inspirer les compositeurs d’aujourd'hui. Ils appartiennent, pour l’éternité, à la musique « moderne ».

Dès lors, il est tentant de penser que le Quatuor Diotima, plus que tout autre, va en exalter la modernité. En réalité, un ensemble spécialiste de la période classique pourrait en sentir tout aussi bien ce qui était absolument révolutionnaire dans ces chefs-d’œuvre. Et un ensemble habitué au répertoire romantique pourrait avoir envie d’en valoriser le côté précurseur, qui annonce, voire dépasse, les œuvres qu’ils ont l’habitude de jouer.

Le coffret commence avec le Douzième (en mi bémol majeur, op. 127). Les Diotima n’accentuent ni son côté monumental, ni sa profondeur qui donne le point de départ d’un corpus révolutionnaire, ni la dimension métaphysique que l’on sent déjà poindre. En revanche, ils en rendent magnifiquement l’esprit lumineux, avec une généreuse énergie.

Dans le Quatorzième (en ut dièse mineur, op. 131), avec ses sept mouvements enchaînés, on ne sent pas la recherche de continuité intérieure, qui pourrait l’apparenter à une immense méditation. Ce sont plutôt des chapitres qui se suivent, toujours pleins d’événements et de surprises, nous maintenant en permanence dans un état d’attention active.

Ce traitement convient particulièrement au Quinzième (en la mineur, op. 132), tellement contrasté. Le Quatuor Diotima est ici à son affaire, avec tous ces épisodes qui semblent venus du fond des temps, à la fois simples et profondément émouvants, restitués avec un relief qui rend le long mouvement médian, le célèbre « Chant sacré d'action de grâce d'un convalescent » (qui contient lui-même de tels épisodes archaïques) encore plus poignant. D’autant que les musiciens en accentuent la douleur avec une fragilité assumée.

Dans le Seizième (en fa majeur, op. 135), le dernier et le plus court de la série, avec sa fausse simplicité qui est en réalité urgence, les Diotima impressionnent par leur capacité à, précisément, nous obliger à les suivre sans avoir l’air d’y toucher. À cet égard, le fameux „Muss es sein? Es muss sein!“ (« Le faut-il ? Il le faut ! ») du finale (et donc, le tout dernier mouvement de l’ensemble des quatuors à cordes de Beethoven) est un régal d’impérieuse vivacité et de malice.

Le dernier CD contient le Treizième (en si bémol majeur, op. 130), avec ses deux finales : celui que Beethoven avait prévu à l’origine, mais que par suite de l’incompréhension du public il a retiré pour le publier séparément (la « Grande Fugue », op.133), et l’Allegro qu’il lui a finalement substitué. Les Diotima ont fait le choix, discutable mais avec l’avantage immense de remettre cette gigantesque Grande Fugue telle que l’avait voulue le compositeur au départ, de respecter la chronologie. De tous, ce chef-d'œuvre est probablement le plus déroutant, avec ses alternances de tendresse et de grotesque, ses éclats de rire terrifiants venant interrompre des moments de grâce. Nos musiciens exacerbent magistralement ces contrastes, jouant de nos nerfs sans état d’âme. À cet égard, la Grande Fugue est phénoménale d’ivre tension, dans une surenchère sonore qui n’empêche nullement la lisibilité (grâce, aussi, à une prise de son exemplaire de définition – mais aux aigus parfois un peu durs).

D’une façon générale, les deux violons d’une part, et l’alto et le violoncelle d’autre part, sont d’une remarquable homogénéité. Dans les passages contrapuntiques, qui ne manquent pas, cela permet d’étonnantes combinaisons sonores. On entend distinctement les quatre parties, sans toujours pouvoir discerner quel instrument, entre les deux violons, ou entre l’alto et le violoncelle, joue. Les musiciens savent parfaitement faire ressortir les voix qui comptent, sans que celles qui les laissent passer ne semblent pour autant se mettre en retrait. 

Si modernité il y a, ce n’est pas tant par les modes de jeux, finalement plutôt conventionnels alors qu’avec le répertoire contemporain les musiciens sont habitués à bien davantage d’audace de ce point de vue ; ce n’est pas non plus par les nuances, qui sont certes abouties, mais sans outrance ; ce n’est pas davantage par les dynamiques, qui ne dépassent jamais le seuil de l’acceptable. Ils ne cherchent pas à choquer (il faut dire que Beethoven s’en était suffisant chargé !).

Les Diotima n’apportent pas davantage un éclairage instrumental nouveau, puisqu’ils ne jouent pas sur des « instruments d’époque ». Si on ne peut pas classer cette interprétation dans la catégorie « historiquement informée », dans son acception courante, en réalité elle l’est, puisqu’ils se sont appuyés sur la toute nouvelle édition critique publiée par Bärenreiter, faisant en parallèle un travail sur les manuscrits et les esquisses de Beethoven (et on sait combien l’exercice est délicat, tant le compositeur modifiait ses partitions). En cela, elle fait bien preuve de modernité.

Et puis, indéniablement, cette interprétation, par son énergie particulière, dégage une jeunesse qui apporte un éclairage bien de notre temps sur ces chefs-d’œuvre absolus, et dérangeants, que sont ces derniers quatuors de Beethoven.

Son : 8 – Livret : 9 – Répertoire : 10 – Interprétation : 9 

Pierre Carrive

Quatuor Diotima 

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