Martha Argerich et ses amis, en concerts à Hambourg, en juin 2022

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Rendez-vous avec Martha Argerich, volume 4. Œuvres de Grażyna Bacewicz (1909-1969), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Frédéric Chopin (1810-1849), Paul Juon (1872-1940), Serge Rachmaninov (1873-1943), Franz Schubert (1797-1828), Clara Schumann (1819-1896) et Robert Schumann (1810-1856). Martha Argerich, Leonora Armellini, Elena Bashkirova, David Chen, Martin Garcia Garcia, Dong Hyek Lim, Lily Maisky, Szymon Nehring, Akane Sakai et Sergio Tiempo, piano ; Michel Barenboim, Asaf Levy, Sascha Maisky et Rosanne Philippens, violon ; Lyda Chen, alto ; Beata Antikainen, Mischa Maisky et Edgar Moreau, violoncelle ; Michael Volle, baryton. 2022. Notices (de courtes biographies) en anglais, en français et en allemand. 299 minutes. 5 CD Avanti 5414706 10722.  

Entre 2002 et 2016, un Festival Martha Argerich, accompagnée d’amis et d’interprètes proches, a eu lieu chaque été à Lugano. Changement de lieu à partir de 2018 : Hambourg, dans la magnifique Laeiszalle, sise sur la Johannes-Brahms-Platz. Pour conserver le souvenir des concerts de cette année-là, un coffret commémoratif a paru dans la foulée chez Avanti. Deux autres se sont ajoutés pour 2019 et pour 2021, que nous avons chroniqués, le Covid ayant perturbé la programmation de 2020.  Le présent témoignage est celui du Festival organisé du 20 au 29 juin 2022. 

Dans ce volume 4, Martha Argerich est moins présente sur scène que lors de l’édition 2021, mais elle n’en est pas moins motivée, et sa riche sensibilité est intacte. Nous la retrouvons, chaque fois avec Mischa Maisky, son complice de longue date, dans la Sonate pour violoncelle et piano op. 65 de Chopin et dans la Sonate pour violoncelle et piano n° 2 op. 5/2 de Beethoven. Chaque œuvre témoigne de l’osmose qui s’est installée depuis longtemps entre les deux virtuoses. Chez Chopin, dont la sonate est la dernière œuvre publiée de son vivant, on est conquis par les couleurs distillées, notamment dans le Largo si chantant. La page de Beethoven est servie par un lyrisme parfois douloureux. Le duo est aussi présent pour le Quintette avec piano op. 44 de Schumann, au dynamisme typiquement romantique, les violons de Rosanne Philippens et de Sasha Maisky et l’alto de Lyda Chen venant s’ajouter pour un parcours d’échanges stimulants. 

Une belle surprise attend l’auditeur, elle est schumanienne : Martha Argerich est la partenaire du baryton allemand Michael Volle (°1960), pour le Dichterliebe op. 48. Ce chanteur était déjà présent dans le coffret de 2021 pour de douloureux Chants et danses de la mort de Moussorgski, Daniel Gerzenberg l’accompagnant. Rompu à Mozart, Verdi, Tchaïkowski, Richard Strauss, Alban Berg ou Wagner (il s’est produit à Bayreuth), Michael Volle chante ces seize poèmes de Heinrich Heine, composés par Schumann en 1840, année qui voit enfin la concrétisation de son mariage, avec la troublante émotion que l’on attend de ces pages qui évoquent l’apparition de l’amour naissant, l’idéalisation de l’espoir, l’évaporation du bonheur, les rêves douloureux et le travail du deuil. Le piano de Martha Argerich se révèle chaleureux et tendre ; elle a assimilé toute la psychologie qui traverse ce cycle poétique de haute intensité. C’est peut-être bien le moment le plus émouvant de cette session de 2022.

Ce quatrième volume du Festival fait la part belle à Chopin : deux disques sur cinq lui sont entièrement consacrés. Ils offrent à de récents lauréats et finalistes du Concours Chopin de Varsovie l’occasion de faire la démonstration de leurs qualités. Le plateau est très international. L’Espagnol Martin Garcia Garcia joue une série de valses, dont l’opus 64/2 et les trois de l’opus 34, avec une chaleur expressive. L’Italienne Leonora Armellini choisit la subtilité pour la Ballade n° 3 op. 47 ; on la retrouve, avec le Français Edgar Moreau dans l’Introduction et Polonaise brillante pour violoncelle et piano op. 3, une version au sein de laquelle les traits radieux du piano répondent aux thèmes chantants du violoncelle. Le Polonais Szymon Nehring signe la 35e Mazurka op. 56/1 et le Scherzo n° 4 op. 54 avec brio. Le Sud-Coréen Dong Yek Lim révèle son lyrisme pour la Ballade n° 1 op. 23 et le Nocturne n° 8 op. 27/2. Même réussite pour le tout jeune pianiste suisse-argentin David Chen (°2008), petit-fils de Martha Argerich, dans l’Étude op. 10/1 et dans la Fantaisie-Impromptu, au caractère improvisé. Une dernière offre chopinienne vient s’ajouter sur le cinquième disque ; elle laisse à Sergio Tiempo, un habitué des collaborations artistiques avec Martha Argerich, le soin de magnifier la Sonate n° 3 op. 58. 

On salue la programmation, lors de ce Festival, des rares Petits Trios (1901) de Paul Juon, compositeur russe d’origine suisse-allemande, né à Moscou et décédé à Vevey, qui fut un élève de Taneïev et d’Arenski et poursuivit sa formation à Berlin. Ces quatre aimables pages postromantiques (Rêverie, Humoresque, Élégie et Danse Fantastique), sont servies avec chaleur par la famille Maisky. Par les mêmes, on découvre le Trio élégiaque n° 1 (1892) de Rachmaninov ; en un seul mouvement de forme sonate classique, cette page met en avant le piano, les cordes assurant sous son égide un climat spirituel. 

Clara Schumann avait ouvert le coffret avec ses Trois Romances pour violon et piano op. 22, (1853), transcrites pour le violoncelle par Mischa Maiski, que sa fille Lily accompagne. Schubert n’est pas oublié : sa Sonatine D. 385 (1816) est ciselée par le violon du fils de Daniel Barenboim, Michael, et le piano d’Elena Bashkirova, sa mère. Quant au Quintette avec piano n° 1 (1952) de Grażyna Bacewicz, autre choix à saluer, il contient des moments sombres, comme un cortège funèbre, mais aussi une évocation d’une danse folklorique polonaise et un lyrisme fluide. Il est confié aux violonistes Rosane Philippens et Asaf Levy, à l’altiste Lyda Chen, fille de Martha Argerich, à la violoncelliste finlandaise Beata Antikainen et à la pianiste japonaise Akane Sakai. Un quintette très international, à l’image de ce Festival Martha Argerich 2002, qui contient de vrais moments de bonheur musical.

Note globale : 10

Jean Lacroix

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