« Alcide » de Marin Marais et Louis de Lully : une remarquable recréation de Reinoud Van Mechelen
On connaît, par ses trois récitals, l’intérêt de Reinoud Van Mechelen pour les trois hautes-contre français (Dumesny, Jéliote et Legros) qui servirent successivement Lully, Rameau et Gluck. Rien de plus normal, puisque ces artistes représentaient la quintessence de ce qui fait l’originalité de la voix (rare) de notre compatriote. Dans le disque Dumesny, ce cuisinier devenu chanteur, Van Mechelen avait déjà sélectionné deux airs (« Mon amoureuse inquiétude » et « Ne pourrai-je trouver de remède ») d’un certain Alcide. Voici désormais l’opéra complet, et c’est une révélation.
Un pas important de l’après-Lully
Insatiable chercheur, Van Mechelen arpente les réserves de la Bibliothèque nationale de France à la recherche de manuscrits intéressants, et il découvre les vestiges de cet Alcide, un opéra qui raconte la fin de vie d’Hercule (Alcide est le nom qu’on lui donne comme petit-fils d’Alcée), un temps ressuscité en 2006 à Versailles. À la barre, un duo de compositeurs : Louis de Lully, fils aîné de Lully, que sa vie dissolue fit écarter de la succession à l’Académie royale de musique mais qui y revient, non sans s’associer à des compositeurs plus mûrs. Ce fut Marin Marais pour cet Alcide ou le Triomphe d’Hercule. Brillant élève de Lully, ordinaire de la Chambre du roi pour la viole, Marais est un musicien reconnu, mais il n’a pas encore abordé l’opéra : ses chefs-d’œuvre (Ariane et Bacchus, Alcyone et Sémélé) suivront ce premier essai collectif. Nul ne sait d’ailleurs lequel des deux compositeurs est responsable de quoi, même si les experts se plaisent à reconnaître que l’écriture de cet Alcide annonce clairement un style en devenir. Pour l’essentiel, l’ouvrage s’inscrit en plein dans le moule lulliste, tant par la disposition en cinq actes avec un prologue royal que par la succession des événements, avec la traditionnelle scène infernale du troisième acte. Avec sans doute une expression moins corsetée des sentiments, une humanité plus impliquée des protagonistes et un sens aigu de la réalité du récit. On est d’emblée séduit par le naturel du chant : les conversations se répondent, s’enchaînent, s’opposent et se complètent dans l’instant, avec une rare continuité.
Un orchestre vivant et complice
Les yeux fermés, on est, dès l’ouverture, saisi par l’ampleur du propos et l’allant du récit. On n’en est que plus surpris de découvrir que l’on a affaire à un ensemble de seulement vingt-deux instrumentistes, qui sont loin de jouer tout le temps ensemble. Ainsi suffit-il d’une trompette et d’une timbale pour générer un sacré fracas solennel ! Ce qui est certain, c’est que cette musique respire avec une aisance efficace qui permet au chant de déployer toutes ses ressources. Il est vrai que Reinoud Van Mechelen dirige avec les gestes enveloppants d’un chanteur qui savoure et embaume les phrasés, sans oublier de donner leur juste caractère aux moments typés (l’atmosphère ténébreuse de l’antre de Thestylis au troisième acte ou la fraîcheur buissonnière du duo d’amour d’Iole et de Philoctète au quatrième). Mis aussi naturellement en situation, les chanteurs excellent à restituer leurs sensations et sentiments dans un élan quasi instinctif qui porte l’action avec un indéniable tonus. Avec pour effet que cette musique a beau s’inscrire dans la foulée du grand Lully, elle paraît incroyablement moins corsetée et, par là, idéalement séduisante.
Une distribution d’envergure
Il faut avouer que Van Mechelen avait réuni pour l’occasion une distribution très engagée. À commencer par son Alcide farouchement passionné : son plaidoyer du premier acte est d’une réelle franchise, tout comme sa colère du quatrième à la découverte de la « trahison » d’Iole et de Philoctète, qui n’ont que le tort de s’aimer, et le bref récit de sa fin est d’une concision marquante. À ses côtés, on succombe complètement à l’engagement stylé des deux dames : d’une grande émotivité chez l’Iole de Gwendoline Blondeel, qui impose une diction d’une rare justesse ; d’une expressivité réfléchie mais dense chez la Déjanire d’Isabelle Druet. On est impressionné par la détermination farouche de l’enchanteresse Thestylis de Sterre Decru,, par ailleurs fidèle confidente d’Iole en Aeglé. Philippe Estèphe impose une retenue très fervente à son chevaleresque Philoctète, et les brèves interventions des autres protagonistes sont assumées avec une belle efficacité par les solistes du chœur (Aurélie Moreels, Sean Clayton, Thibaut Lenaerts, Samuel Namotte et Arnaud Lion). Ce qui nous amène à fêter l’autre grand triomphateur de cette soirée, le Chœur de chambre de Namur : la spontanéité racée de ses interventions, la variété de ses nuances, la somptuosité de ses phrasés donnent à cette exécution une dimension magique. Un bel exemple d’excellence en cette année du 40e anniversaire, qui nous promet encore bien des bonheurs (consultez vite le site pour en juger). Sans oublier de mentionner les dix ans d’A Nocte Temporis, dont Reinoud Van Mechelen et Anna Besson ont su faire le partenaire fidèle de leurs nombreuses aventures. En tout cas, ce concert de samedi soir, précédé de triomphes à Utrecht et à Gand, constitue une pierre de touche dans la redécouverte de la tragédie lyrique française. Et, heureusement, la production a fait l’objet d’un enregistrement.
Namur, Grand Manège, 26.9.2026
Crédits photographiques : Namur Concert Hall



