Carissimi, deux célèbres oratorios dans deux parutions diversement décevantes

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Giacomo Carissimi (1605-1674) : Historia di Jephte. Annunciate gentes. O quam dialecta sunt. Domenico Mazzocchi (1592-1665) : Christo smarrito col lamento della Beata Vergine. Voces Suaves. Mirjam Wernli, Christina Boner, soprano. Jan Thomer, contreténor. Andrés Montilla-Acurero, Dan Dunkelblum, ténor. Joachim Höchbauer, basse. Johannes Frisch, Katharina Heutjer, violon. Giovanna Baviera, violone. Ori Harmelin, théorbe. Michele Vannelli, orgue, clavecin. Livret en anglais, français, italien. Mars 2025. 63’13’’. Arcana A592

Giacomo Carissimi (1605-1674) : Jonas. Annunciate gentes. O quam dialecta sunt. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Lamento d’Arianna. Orlando di Lasso (1532-1594) : Lagrime di San Pietro [extraits]. Prophetiae Sibyllarum [extraits]. Giovanni Antonini, Il Giardino Armonico. Chœur de la Radio bavaroise. Q-Won Han, Jonas. Livret en anglais, allemand. Novembre 2024. 66’24’’. BR Klassik 900535

L'Histoire de Jephté (c1648) reste l’œuvre la plus connue de Carissimi, grand maître de l’oratorio romain au cœur du XVIIe siècle. Un siècle plus tard, Haendel s’inspira de la même légende biblique, évoquée dans le Livre des Juges. Pour le guider comme chef de guerre face aux Ammonites, le peuple hébreu choisit Jepthé. qui promet, en cas de victoire, d’immoler la première personne qu’il croisera en retournant chez lui. Celle-ci sera sa fille venue à sa rencontre ! Avant de mourir, elle réclame deux mois pour pleurer sa virginité. L’exégèse hésite entre deux significations : un véritable infanticide en guise d’holocauste, ou une vie refusée à la maternité, désormais vouée au service divin du sanctuaire.

Déployée en presque une demi-heure, la présente version s’agrémente d’un soutien de deux violons, alors que la partition conservée n’en fait pas mention. L’ensemble Nuova Musica de David Bates y recourait aussi (Harmonia Mundi, janvier 2014). La notice du CD justifie cette option par l’instrumentarium des cérémonies de Carême de l’oratoire del Santissimo Crocifisso auxquelles participa le compositeur. La performance practice a connu pire excentricité, si l’on se rappelle le tapis de cordes quasiment symphonique du célèbre enregistrement par Michel Corboz avec le Gulbenkian de Lisbonne (Erato, 1972).

« Quel bonheur d’écoute ! Voces Suaves mérite plus que jamais son épithète, mais vibre aussi d’un grain qui fait toute la vie de son interprétation. L’émotion naît spontanément, sans apprêt » : ainsi notre Joker en découvrant voilà cinq ans la corbeille madrigalesque que cet ensemble, émané de la Schola Cantorum de Bâle, consacra à Giaches de Wert (1659-1695).

Reconduira-t-on pareil enthousiasme à l’écoute de cette prestation ? Les interventions du Historicus (un Fugite, cedite impii ingratement timbré), de Jephté (un gouailleur Heu mihi ! Filia mea) privilégient la verve de l’instant. La sacrifiée force un aigu monochrome (Pater mii, si vovisti votum Domino). On ne déniera pas à cette lecture un certain impact dramatique, ni un chaleureux atour, drapé d’italianita. Pour la sobriété pénitentielle, on saura en rester à Paul McCreesh (Meridian, 1987, réédité chez Brilliant) ou Erik Van Nevel (Accent, 1990). Pour l’intensité de la narration, le rayonnement tragique, et la plasticité vocale, on ne voit pas meilleure enseigne que Konrad Junghänel et son équipe de Cologne (DHM, 1995).

En complément, deux motets concertants du même Carissimi. Dans Annunciate gentes, outre un chanteur basse ni des plus agiles ni des plus incarnés, le chœur Quid confiditis in potentia expose des solistes qui ne liguent aucune cohérence spontanée. Dans O quam dilecta sunt tabernacula, l’éloquence semple parfois en panne (Ecce ad mensam), sans guère creuser l’affect de ces suppliques que le texte veut pourtant enflammer. Le collectif culmine vers un Ave Jesu dulcissime où la déclamation s’entend plus rhétorique qu’authentiquement fervente.

Le Christo smarrito de Domenico Mazzocchi distille les inquiétudes de la mère de Jésus s’inquiétant pour son fils égaré, qu’elle retrouvera en discussion avec les rabbins du Temple de Jérusalem. Autour de la poignante Vierge Marie de Christina Boner, le plateau masculin se montre bien moins investi, et parfois pâle (le contreténor du Vergine, a che ti lagni). Sans parler d’irrémédiable déception, pour un tel programme on attendait mieux de la valeureuse troupe helvète.

On mesure toutefois la pertinence stylistique de Voces Suaves quand on découvre l’incursion du Chor des bayerischen Rundfunks dans un complaisant récital de quatre tubes, puisé à la Renaissance et au Baroque. De quoi allécher l’auditoire de ce concert public, capté en novembre 2024. Certes la notice plaide combien l’éclectique répertoire du chœur bavarois s’enracinerait dans les motets médiévaux. Pour autant, sa médiathèque en ligne le présente surtout dans des œuvres du XVIIIe-XXe siècles. Dans ce spectre, son domaine d’excellence demeure sans doute le classicisme, le romantisme germaniques. Nous tressions ainsi les lauriers du Requiem de Mozart dirigé par Mariss Jansons capté en 2017.

Voici une moitié des vingt-et-une sections des Lagrime di San Pietro, –pudique chant du cygne du vieux Lassus, et un tiers de ses Prophetiae Sibyllarum pimentées de chromatisme.Dans les tuilages des Larmes, dans l’articulation essentiellement syllabique des Prophéties dont les contrastes harmoniques s’émoussent, le procédé interprétatif s’entend ici presque interchangeable : ces extraits sont abordés avec la même onction lisse et luisante, la même lubrification, neutralisant toute variété expressive. Les recettes pourraient autant s’appliquer à un motet de Brahms. En l’espèce, on conseillerait ce CD aux amateurs de chant choral qui souhaitent découvrir ces pages sans se confronter à leurs singularités.

Dans sa mouture madrigalesque, le fameux Lamento d’Arianna de Monteverdi, rescapé d’un opéra perdu, nécessite là encore une précision de palette qui fait défaut au chœur munichois en large effectif, amplement spatialisé dans l’acoustique du Prinzregegententheater. On y observera toutefois un essor hardi pour Ahi, ch’ei non pur risponde.

L’étape la plus contestable s’avère le Jonas de Carissimi, piètrement soutenu par un ténor trop quelconque pour le rôle-titre. Et surtout desservi par des solistes tous inconsistants, trop médiocrement caractérisés pour assumer les parties de narration. Le Giardino Armonico apporte une patine idiomatique à cette entreprise qui l’est si peu. Dans une discographie où aucun témoignage n’apparaît pleinement satisfaisant, on pourra trouver refuge dans les pieuses enluminures des Halsey Singers (L’Oiseau-Lyre, 1976) ou dans le clair-obscur qui rend toujours prioritaire le témoignage de John Eliot Gardiner (Erato, octobre 1988).

Christophe Steyne

Arcana : Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 9,5 – Interprétation : 7,5

BR : Son : 8 – Livret : 7,5 – Répertoire : 9,5 – Interprétation : 4

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