Le piano secret de Eric Lu
Entre Eric Lu et son piano semble se nouer un secret que l’interprétation ne cherche jamais à dévoiler tout à fait. Les fluctuations du tempo, le rubato, les nuances du toucher : tout concourt à une expression intense mais retenue, où la musique se livre sans jamais se montrer entièrement. Chopin en est le cœur battant.
La première fois qu’Eric Lu s’est produit à Paris, c’était en septembre 2021, trois ans après son premier prix au Concours international de Leeds. Depuis, le pianiste américain a remporté le Premier prix du Concours Chopin à Varsovie, en 2025. Même après cette consécration, si Eric Lu est rare en France, les nouvelles de ses concerts dans d’autres pays ne donnent pas non plus l’impression qu’il se précipite pour construire sa carrière en étant présent partout. Il semble plutôt préférer prendre le temps de mûrir sa musique. C’est en 2015, à 18 ans, que l’élève de Dang Thai Son, de Jonathan Biss et de Robert McDonald participe pour la première fois au Concours de Varsovie et termine à la quatrième place. Dix ans plus tard, dans le même concours, il est au sommet du podium. Entre-temps, il enrichit sa discographie, consacrée en grande majorité à Chopin et à Schubert, deux compositeurs qui figurent au programme de cette soirée.
Il commence par les Thème et Variations en ré mineur de Brahms. À l’extrême côté cour du parterre, le son résonne avec une certaine dureté, minéral et blanc, mais on s’y habitue vite. Sous ses doigts, le thème, empreint d’une certaine gravité, n’est jamais lourd, tout en conservant son poids, comme tout au long de la pièce. Son jeu est constant, réfléchi et contrôlé, mais laisse une bonne marge à ce qui se passe à chaque instant. Il assure la continuité en enchaînant les variations presque sans interruption, tandis que chacune déploie un caractère différent, aussi colorée qu’un paysage qui défile à travers la fenêtre d’un train.
Les trois des quatre Impromptus posthumes D. 935 de Schubert, qu’il a enregistrés au début de l’année, révèlent davantage sa sensibilité délicate et apaisée. Il va au plus profond de l’expression, parfois jusqu’à la violence, mais sans aucune agressivité. Au sein d’une même pièce, le tempo fluctue au gré de cette marge de liberté évoquée plus haut, parfois de manière inattendue, comme dans ce prolongement de certaines notes au milieu du premier « Allegro moderato ».
Pour conclure la première partie, la Quatrième Ballade de Chopin est riche en subtilités, en touchers, en couleurs, en nuances dynamiques et surtout en rubato. Les notes rapides sont perlées, très légèrement détachées, comme sur un piano ancien, voire un pianoforte. Toujours de bon goût, sans maniérisme, ce jeu confère une grande élégance à son interprétation. Il ne cherche ni à imposer la puissance ni à produire de l’effet, mais semble privilégier le récit, dont la progression dicte son interprétation. Il ne montre pourtant pas tout de manière crue : il laisse toujours une part de mystère, avec une certaine réserve dans le volume sonore comme dans l’exubérance de l’expression.
Cette qualité continue d’être explorée dans la deuxième partie, entièrement consacrée à Chopin. Après la Polonaise posthume en si bémol majeur op. 71 n° 2, très rarement donnée en concert (mais dont on peut retrouver un enregistrement de Samson François, remasterisé chez Warner), interprétée avec une brillance délicieusement pétillante à la main droite, la Troisième Sonate en si mineur op. 58 révèle probablement le mieux sa vision de Chopin, qui correspondrait à une esthétique de son temps : l’intimité d’un cercle restreint d’amis, des sentiments forts mais contenus avec une certaine pudeur, la vocalité du bel canto et la proximité avec le clavier.
Cette proximité, cette relation étroite du compositeur avec son instrument, se traduit chez Lu par les fluctuations du tempo et le rubato, comme s’il caressait le clavier ou lui confiait quelque secret. Que ce soit dans le Molto vivace du Scherzo, dans le chant du Largo, et plus encore dans le Maestoso du premier mouvement ou le Presto du finale, il n’oublie jamais de garder scellé le secret entre lui et le piano. C’est probablement pourquoi, même au moment le plus éclatant du finale, tout en recherchant une sonorité qui porte loin, le pianiste ne hausse jamais excessivement le ton. Nos cordes sensibles résonnent particulièrement avec cette sensibilité, avec la tonalité blanc cassé de son son et avec son élégance chopinienne.
En bis, Rêverie de Schumann, la Grande Valse en la bémol majeur op. 42 de Chopin et l’Aria des Variations Goldberg. Toujours avec cette blancheur chaleureuse, toujours en mouvement.
Concert du 29 septembre 2026, Théâtre des Champs-Elysées.
Victoria Okada
Crédoit photographique © Benjamin Ealovega



