À Bastille, le crépuscule des idées

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Avec cette ultime journée du Ring relevant davantage de la succession d'idées sans fil conducteur apparent, Calixto Bieito parachève une tétralogie parisienne dominée par l'abscons, l'absence de cohérence globale et l'aridité scénique. Le plateau vocal, quoique solide, ne parvient pas à sauver la soirée.

« Dans Le Crépuscule des dieux, le monde, au long de ces quatre soirées, disparaît et peut-être l'humanité disparaît avec lui […] Mais l'univers n'a pas nécessairement pris fin. Quelque chose pourrait venir après : quelque chose de post-humain, de naturel, de technologique ou autre chose, pour quoi nous n'avons pas encore de nom », déclarait Calixto Bieito. D'aucuns verront peut-être dans cette nébuleuse assertion le signe avant-coureur de la soirée qui s'annonçait. Après trois premiers opus qui voyaient défiler successivement l'avènement des machines et du big data (L'Or du Rhin), suivi d'un Armageddon technologique où les machines s'en prenaient à l'humanité (La Walkyrie), avant qu'une nature génétiquement altérée ne reprenne le dessus (Siegfried), ce Götterdämmerung choisit d'envoyer valdinguer ces tribulations en présentant une soirée en trois segments successifs sans logique apparente.

Le prologue, tout d'abord, voit les Nornes évoluer autour d'un métier à tisser de style jacquard. Les huit scènes suivantes auront lieu sur l'avers et l'envers d'une large table, derrière laquelle un large écran de LED permettra l'affichage d'images de pertinence pour le moins variable. Enfin, le troisième acte convoque autour de cette même table des Filles du Rhin désormais bien vieillies et quelques références aux précédents opus, à l'instar de l'arbre à gravité inversée de Siegfried ou encore du chien robot de La Walkyrie, mais aussi deux des trois Nornes, avant que l'on se mette à planter des fourchettes dans le cadavre de Siegfried durant sa marche funèbre, puis que Brünnhilde termine finalement la soirée sur un plateau, le cheval à bâton supposé représenter Grane à la main.

« Au terme de la disparition progressive de la mémoire, c'est le silence qui règne », affirmait le metteur en scène (le terme MEMORIA sera affiché en gros en fond de plateau). On finira donc avec une Walkyrie tournant sur elle-même, son jouet à la main, tout en se dirigeant lentement vers le fond du plateau. Cela pourrait relever de l'anecdotique si au moins l'on avait conservé un cap qui aurait permis à l'ensemble de prendre sens. De disparition progressive, il y aura toutefois surtout eu celle de la cohérence globale.

Sur le plateau, la Brünnhilde de Tamara Wilson continue de déployer un vibrato particulièrement intense sans pour autant que la grande clarté des voyelles ne pâtisse. Les aigus sont outrageusement aisés. Toujours sur scène pendant le voyage de Siegfried sur le Rhin, elle traverse les sommets himalayens du rôle sans coup férir ni signe de fatigue apparente, nonobstant les partis pris de mise en scène, qui lui imposent de recouvrir son jouet d'une bande Velpeau durant son ultime tirade précédant son immolation. La musicalité est, dans le troisième acte, particulièrement remarquée. Passant du rôle de belle-mère à celui de sœur, la Waltraute d'Ève-Maud Hubeaux semble avoir pris une sacrée dérouillée, comme en témoignent des prothèses et un maquillage particulièrement expressifs. Le timbre, rond, demeure expressif, y compris dans l'extrême grave de l'ambitus. La netteté des voyelles, la mise en place rythmique ainsi que la très bonne gestion des phrases longues sont également notées.

En Siegfried, Andreas Schager réussit l'exploit de faire passer la projection de Tamara Wilson pour légère tant il frôle la surproduction par instants. Véritable archétype de l'heldentenor, il n'a pas à se soucier de la diction, simple formalité pour qui connaît ce rôle sur le bout des doigts, mais il tend ce soir à privilégier les volumes sonores au détriment de l'euphonie.

Côté Gibichungen, le Gunther de Johannes Martin Kränzle fait état d'une tessiture relativement légère au duro très présent, avec des choix de déclamation engendrant un débit saccadé. Contraint au candaulisme par son demi-frère, il se distingue tout au long de la soirée par la finesse de la direction d'acteur dont son personnage semble avoir fait l'objet, davantage que par la justesse durant le deuxième acte. Après Bayreuth, Mika Kares retrouve quant à lui le rôle de Hagen. Le timbre est nettement plus large et la gestion des phrases longues met en exergue le drame tout en faisant la part belle à la musicalité. Le caro du timbre est très présent, les voyelles sont claires et les aigus aisés. Le timbre tend toutefois à se voiler dans les « Hoiho », pourtant diablement dramatiques, du second acte. En Gutrune, Sinéad Campbell Wallace déploie quant à elle un timbre rond et une tessiture lyrique que vient sertir une bonne mise en place rythmique ainsi qu'un engagement scénique remarqué, y compris durant ses longues présences muettes. Quant à l'Alberich de Brian Mulligan, il se distingue par une tessiture large, ainsi que par une projection bien dosée que vient sertir la clarté de l'articulation.

Au sein des Nornes, la première, incarnée par Aude Extrémo, déploie des voyelles claires et un timbre large mettant en exergue l'airain du timbre ainsi que le squillo, y compris dans les graves de la tessiture. La deuxième, incarnée par Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, se distingue quant à elle par une théâtralité exacerbée ainsi qu'un vibrato plus intense. Quant à Sinéad Campbell Wallace, qui incarne également ce soir la troisième Norne, elle y déploie une tessiture plus légère et semble forcer la projection, mais fait toutefois état d'une bonne articulation. Quant aux Filles du Rhin, incarnées par Margarita Polonskaya, Isabel Signoret et Katharina Magiera, elles forment un ensemble équilibré et cohérent, remarquable de synchronisation. Finalement, côté chœur, d'aucuns regretteront simplement les singuliers choix de spatialisation, ne permettant pas un rendu uniforme.

Enfin, dans la fosse, la direction de Pablo Heras-Casado continue de faire la part belle à une théâtralité exacerbée, et ce au détriment tant de la musicalité que des respirations, comme en témoignent les silences atrophiés dès les premières mesures. Force est de constater que les piani orchestraux sont pourtant particulièrement réussis et que la battue semble bien claire. La brutalité de la gestique s'estompe vers la fin de la soirée, mais il échoue alors à rattraper les quelques décalages apparaissant sous l'effet de la fatigue dans la phalange. La marche funèbre n'est ainsi pas suffisamment poignante et manque de netteté malgré des tempi lents (soulignons toutefois que les gesticulations sur le plateau n'aident sûrement pas).

Courageux, mais manifestement pas téméraire, Calixto Bieito n'aura pas pris la peine de venir saluer sur scène (on ne le croise même pas dans la salle en ce soir de première), contrairement à ce qui était attendu après trois premières déjà marquées par son absence. Nul doute que les répétitions en vue des deux festivals Ring qui s'annoncent seront l'occasion pour lui de considérablement retravailler sa copie. Cela suffira-t-il pour autant ? Rien n'est moins sûr.

Paris, Opéra Bastille, 8 octobre 2026

 Crédits photographiques : © Herwig Prammer - OnP

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