Dialogues interrompus
Vous l’aurez certainement remarqué, il est devenu difficile d’aller au bout d’une phrase au sein d’une conversation sans être prématurément interrompu. L’impatience des interlocuteurs élevés dans la culture du tout-tout-de-suite ampute souvent vos propos de l’essentiel, et si vous persistez à aller au bout de votre idée, vous vous trouvez couvert par une ou plusieurs voix, convergentes ou divergentes, qui fonctionnent sur le principe du ôte-toi d’là que j'm'y mette. Que ce soit sur les plateaux télé, dans les matinales radiophoniques ou les dîners en ville, le mal est général. On aimerait espérer la découverte d’un vaccin mais la pandémie semble irréversible. Le mal est profond.
Imaginerait-on le même désordre en musique? Que le parfait équilibre du concerto classique, par exemple, soit ainsi perturbé? La règle qui relève de la plus élémentaire courtoisie musicale veut que l’orchestre y prenne d’abord la parole et expose généralement deux idées avant de laisser le soliste s’exprimer à sa façon autour des mêmes idées. Le dialogue se resserre ensuite, mais toujours avec la plus grande civilité. L’orchestre, se souvenant qu’il a eu la parole en premier, laisse le soliste argumenter davantage dans la cadence dite de virtuosité, avant de conclure toujours avec courtoisie.
On pourrait développer en suivant le fil de l’histoire. Mozart parfois, Beethoven ensuite, se sont aventurés à laisser le soliste prendre la parole en premier. Mais l’orchestre a vite fait comprendre que ce genre d’initiative était contraire à la bonne éducation (musicale) et les choses sont rentrées dans l’ordre au bout de quelques mesures (Concerto pour piano K 271 de Mozart, ou concertos pour piano n°4 et 5 de Beethoven).
Après, c’est plus complexe. Pourtant, à y regarder de plus près, les idées musicales conservent la possibilité d’aller jusqu’au bout de ce qu’elles veulent exprimer. Ce qui change, c’est l’environnement, la richesse de la structure et de la trame. Dans les duos d’opéra par exemple, les protagonistes parlent l’un après l’autre avant de conclure ensemble, généralement pour dire qu’ils sont d’accord ou qu’ils se quittent à tout jamais. Quant aux grands ensembles, ils y chantent tous la même chose.
Et Frère Jacques ? me direz-vous, le plus pacifique de tous les canons. Les voix successives ne coupent-elles pas la parole aux salves précédentes? Non, cher lecteur, car toutes les voix chantent la même chose, des boulets de même calibre. Avec un petit décalage, certes, mais on reste sur le même principe que dans le duo d’opéra. « Je t’aime à la folie ».
Non, là où l’on bascule vers « Je t’aime, pas du tout », c’est avec la fugue. Dans les premières mesures, la parenté avec le canon reste évidente. Mais les choses se compliquent rapidement; il n’est plus question de prendre la parole en se limitant aux propos de celui qui s’est enfui avant vous, même transposés. Contre-sujet obligatoire. Comme nous sommes dans un monde très civilisé, on parle de polyphonie (pas de cacophonie), d’augmentation (allonger les syllabes permet de se faire entendre dans le chaos des voix superposées), de miroir (ceux qui cherchent à s’imposer dans une conversation ont tendance à s’admirer), de double fugue, triple fugue… STOP !
Dans son œuvre ultime, J.S. Bach avait cherché à exploiter rationnellement ces possibilités de dialogues superposés. Projet hors normes que cet Art de la fugue sur lequel il a travaillé jusqu’à son dernier souffle. Mais cette quête d’une maîtrise du dialogue a eu raison de lui. Il y a laissé sa vie. Gageons que là où il est, personne ne se coupe la parole et que les voix s’expriment avec harmonie.
Crédits photographiques : Nano Banana 2 / Gemini



