Santiago de Masarnau ou la résurrection d’un compositeur oublié

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Santiago de Masarnau (1805-1882) Œuvres pour piano Claudia Dafne Sevilla, Josep Colom (piano) 2026. Textes de présentation en anglais et espagnol. 3 CD. 2h57. Eudora EUD-SACD-2603

Santiago de Masarnau doit être le seul compositeur dont la célébrité posthume ne repose pas sur son œuvre musicale (largement ignorée — le dictionnaire Grove ne lui consacre pas la moindre ligne — y compris dans son Espagne natale) mais sur son action sociale. En effet, impressionné durant son séjour parisien par la façon dont la Société de Saint-Vincent de Paul luttait contre la pauvreté, il s’engagea d’abord dans les activités de l’organisation dans la capitale française, puis en fonda la branche espagnole après son retour dans son pays natal. Son dévouement lui valut la reconnaissance et l’admiration de ses compatriotes, au point qu’une rue porte aujourd’hui son nom à Madrid et que la Société de Saint-Vincent de Paul espagnole demanda sa canonisation, l’Église lui attribuant en 2021 le titre de « vénérable » en raison de son action en faveur des malades et des pauvres.

Il convient donc de remercier l’éditeur espagnol Eudora de nous offrir ce florilège d’œuvres pour piano d’un auteur relégué aux marges de l’histoire de la musique. Enfant prodige, Masarnau commença ses études musicales dans son pays natal, avant de partir pour Paris, puis Londres, avant de retourner pour de bon à Madrid en 1843 et s’y consacrer davantage à ses activités de bénévolat qu’à la musique.

Nous savons que durant ses séjours parisiens et londoniens, le compositeur fréquenta d’illustres musiciens de l’époque dont Rossini, Paganini, Cramer, Mendelssohn, Chopin et surtout Alkan, à qui une véritable amitié le lia, comme en témoigne une correspondance poursuivie pendant plus de 40 ans.

Obtenant un succès d’estime de son vivant, la musique de Masarnau tomba assez rapidement dans l’oubli et il fallut attendre un récital du pianiste Josep Colom — que nous retrouvons ici — pour la radio espagnole en 2021 pour que certaines de ses œuvres soient enfin exhumées.

À n’en pas douter, Masarnau devait être un pianiste brillant, disposant d’une technique de premier ordre. Ses œuvres exigent des interprètes un mécanisme sans faille, typique des compositeurs-pianistes du premier romantisme, tels que Czerny, Kalkbrenner ou Cramer. On pourrait aussi le rapprocher de Mendelssohn dans sa veine la plus brillante, mais sans la subtilité et les élans de ce dernier. Quant à Chopin — à qui ces pièces font parfois très brièvement penser — Masarnau est à mille lieues de l’originalité et de la profondeur du génie polonais. Il suffit de comparer les quatre Ballades de Masarnau à celles de Chopin pour se rendre compte du fossé qui sépare un compositeur au talent réel mais limité des audaces rythmiques, harmoniques et formelles d’un véritable créateur. De même, la virtuosité hors norme et les orages de Liszt lui sont tout à fait étrangers. En fait, c’est d’Alkan qu’il est le plus proche, pas tant pour l’originalité inclassable du reclus parisien que pour le type de technique policée qu’exigent également les pièces les plus conventionnelles du compositeur français.

Reste que Masarnau savait écrire pour son instrument et qu’il demande à ses exécutants, outre l’impeccable mécanisme déjà mentionné (aussi bien dans la maîtrise de la ligne mélodique que dans la finesse de l’ornementation), délicatesse, élégance ainsi qu’un réel sens du chant.

Ce n’est pas lui faire injure que d’affirmer que ce que nous entendons ici est une plus que convenable musique de salon, écrite avec un goût irréprochable. Elle intéressera sans nul doute ceux qui aiment à explorer les sentiers les moins battus du répertoire pianistique.

Enfin, il faut saluer les remarquables interprètes qui — servis par une prise de son de référence — défendent cette musique avec une superbe technique et une totale sincérité. La palme va à Claudia Dafne Sevilla qui prend à son compte presque toutes les œuvres présentées ici et dont l’insouciante virtuosité et le chic fou impressionnent. Le mieux connu, Josep Colom, fait entendre sa sonorité plus charnue dans trois morceaux substantiels, alors que les deux pianistes se retrouvent pour La Melancolia, un nocturne à quatre mains.

Son 10 - Livret 9 - Répertoire 6 - Interprétation 10

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