Du piano à quatre mains pour trois compositeurs italiens

par

Ildebrando Pizzetti (1880-1968) : Trois Préludes symphoniques pour « Œdipe Roi » de Sophocle ; Concerto dell’estate. Italo Montemezzi (1875-1952) : Paul et Virginie, poème musical pour orchestre. Arrangements pour piano à quatre mains de Mario Pilati (1903-1938). Marcos Madrigal et Alessandro Stella, piano. 2021. Notice en anglais, en français et en italien. 66’ 41’’. Artalinna ATL-A040.

Le nom de Mario Pilati n’est sans doute pas familier à la plupart des mélomanes. Le fait qu’il soit disparu trop jeune, à l’âge de 35 ans, en laissant un catalogue limité, peut expliquer cet oubli, même si les labels Tactus, Naxos et Brilliant ont publié quelques-unes de ses pages de musique de chambre. Né et mort à Naples, Pilati a étudié au Conservatoire de Majella, dans les Abruzzes. Il enseigna à Milan, où il eut notamment, parmi ses élèves, le futur chef d’orchestre Gianandrea Gavazzeni (1909-1996), et à Naples. Il a laissé un opéra inachevé, un petit nombre de pages de musique orchestrale et de chambre, et des pièces pour le piano. Mais Pilati avait une autre corde à son arc : il arrangea pour quatre mains des œuvres orchestrales de deux compositeurs de la génération qui l’avait précédé, celle d’Ottorino Respighi. Deux pianistes, le Cubain Marcos Madrigal (°1984) et le Romain Alessandro Stella (°1979), lui rendent ici hommage en proposant, en premières discographiques mondiales, l’intégrale de ses arrangements pour quatre mains d’œuvres symphoniques de Pizzetti et Montemezzi. Cet album est en même temps une occasion de se (re)plonger dans le répertoire de ces deux compositeurs italiens. Ces derniers n’ont pu échapper à l’appétit péninsulaire pour l’opéra, ils y ont cédé, mais ils ont aussi dépassé cette passion en se consacrant à d’autres genres musicaux. 

Ildebrando Pizzetti, formé au Conservatoire de Parme, prit la direction du Conservatoire de Milan de 1924 à 1936, en pleine période mussolinienne dont il s’accommoda ; il fut aussi professeur de composition à Rome. Il est l’auteur d’une bonne quinzaine d’opéras, dont le plus connu est Assassinio nella cattedrale (1958), d’après la pièce de théâtre du même titre de T.S. Eliot (1935), qui raconte le meurtre de l’archevêque Thomas Becket en 1170 dans la cathédrale de Canterbury par des partisans du roi d’Angleterre Henri II, avec lequel le prélat était en conflit. Il existe de cet opéra une extraordinaire version sur DVD (Decca) à thésauriser, filmée le 22 décembre 2006 dans la basilique San Nicola de Bari. Ruggero Raimondi, au sommet de son art, y est un fabuleux et probablement définitif Becket. 

Pilati n’a pas pu connaître cet opéra qui date d’après son décès, mais il a arrangé pour quatre mains des pages symphoniques de Pizzetti, que l’éditeur Ricordi publia en 1929. En composant dès 1904 trois interludes pour une mise en scène d’Œdipe-Roi, qu’il remania en 1924, Pizzetti montrait son intérêt pour la tragédie grecque, qu’il développera dans d’autres partitions. La version orchestrale de ces trois pages, gorgées de couleurs, mais aussi d’élans dramatiques, avec des harmonies raffinées trahissant une certaine influence debussyste, comme le précise très bien la notice de Marc Trautmann, a été enregistrée par l’Orchestre d’État de Thessalonique sous la direction de Myron Michailidis (Naxos, 2009), couplée au Concerto dell’estate de 1928, hymne à la lumière et au soleil, aux fêtes et aux danses, que l’on peut rapprocher de l’univers de Respighi. Lamberto Gardelli avait enregistré ce poème musical dès 1967 pour Decca avec l’Orchestre de la Suisse romande. Les mélomanes curieux trouveront de l’intérêt à écouter les versions orchestrales parues chez Naxos et constateront que, dans ses arrangements pour quatre mains, Pilati a su recréer le climat chaleureux et engagé de ces pages qui mettent en valeur les instruments de l’orchestre grâce à une écriture pianistique haute en couleurs.

Italo Montemezzi connut un autre destin. Originaire de la région de Vérone, il étudia au Conservatoire de Milan. Il eut l’honneur d’entendre un de ses morceaux de concours dirigé par Toscanini. Il composa lui aussi des opéras. Le plus connu est L’amore dei tre re, créé à la Scala en 1913, dont la version gravée sur disque par Anna Moffo et Plácido Domingo avec le Symphonique de Londres dirigé par Nello Santi (RCA, 1977) est exemplaire. Montemezzi quitta l’Italie en 1939, fuyant le régime de Mussolini, et s’établit pour dix ans aux USA, où il dirigea lui-même, en 1941 son poème symphonique Paolo e Virginia, inspiré par le roman sentimental de Bernardin de Saint-Pierre (1788). En un peu plus de dix-huit minutes, la passion préromantique entre Paul et Virginie est résumée dans une orchestration qui fait la part belle au lyrisme coloré hérité de l’opéra italien traditionnel, mais où l’on perçoit aussi, au-delà d’un romantisme affiché, des influences de Wagner et de Debussy. Pilati traduit, pour le piano, toutes les subtilités de cette histoire d’amour, illustrant avec une émotion sensible la douleur que Paul éprouve à la mort de Virginie.  

Sur un superbe Bechstein, dont ils utilisent à merveille l’éventail et la richesse des nuances, Marcos Madrigal et Alessandro Stella, qui avaient déjà fait équipe en 2018 pour le même label dans des arrangements pour quatre mains de Strawinsky (Le Sacre du printemps), Debussy (Prélude à l’après-midi d’un faune) et Respighi (Fontaines de Rome), s’accordent au mieux pour traduire toute la vivacité et le dynamisme de ces pages italiennes, mais aussi leur poésie et leur lyrisme. Le présent hommage à Pilati, trop tôt disparu, est en tout cas le bienvenu et est à considérer comme une juste mise en lumière.

Son : 8,5   Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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