Raretés romantiques du piano anglais et belge, avec Naruhiko Kawaguchi et Christopher Howell

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Adieu. Romantic Flemish piano music. Edgar Tinel (1854-1912) : Morceaux de fantaisie Op. 2. Chanson Op. 7 no 2. Sonate Op. 9. Jan Blockx (1851-1912) : Nocturne. Suite dans le style ancien. Intermezzo. Valse noble. Berceuse. Naruhiko Kawaguchi, piano. Octobre 2023. Livret en anglais, flamand. 66’58’’. Et’Cetera KTC 1840

Charles Hubert Parry (1848-1918) : Sonate no 2 en la majeur. Sonnets and Songs without Words, -Book II. Hands across the centuries. Christopher Howell, piano. Février, mars, novembre 2023. Livret en anglais. 56’27’’. Da Vinci Classics C01138

Londres, Anvers, Bruxelles : environ cinquante degrés. Non au thermomètre, mais en latitude. Ces deux parutions visitent des pages pour piano peu fréquentées, à l’heure du romantisme tardif en Europe du nord. Un compositeur anglais, deux belges, trois contemporains quasi-exacts.

Élève de Menno van Delft pour le clavicorde, de Kikuko Ogura et Richard Egarr pour le pianoforte, primé à plusieurs concours internationaux, dont les lauriers du Musica Antiqua de Bruges en 2016 puis un second Prix ex aequo à la première édition du International Chopin Competition on Period Instruments : Naruhiko Kawaguchi nous avait déjà offert un superbe récital qui honorait la Flandre romantique, récompensé par un Joker. L’artiste japonais continue sur cette lancée en proposant un portrait croisé, à l’honneur de deux importantes figures de la vie musicale belge.

Après ses premières leçons reçues à Anvers, Jan Blockx étudia à Leipzig auprès de Carl Reinecke, voyagea en Italie, avant de succéder à Peter Benoit en 1901, à la tête du conservatoire de sa ville natale. Même s’il ne versa jamais dans le militantisme pro-flamand de son prédécesseur, il lègue une série de Vlaamse Dansen, et quelques opéras célébrant les racines. Son œuvre pour piano reste de moindre rayonnement. Outre quelques concessions pédagogiques, on lui doit en 1906 une Suite dans le style ancien, dont le nom et l’allégeance néoclassique rappellent Grieg et qui, contrairement à celle du Norvégien, dérivent d’une primitive mouture orchestrale. D’autres pièces, ici sélectionnées, furent éditées à titre posthume.

C’est à Bruxelles que s’ancra la carrière d’Edgar Tinel, comme Blockx disparu en 1912. Il en fréquenta le conservatoire, avant de le diriger durant les quatre dernières années de sa vie. Ses Trois Morceaux de fantaisie de 1874 précèdent sa désignation à l’École de musique religieuse de Malines, à la suite de l’organiste Jacques-Nicolas Lemmens. Le CD emprunte son nom au troisième morceau, Adieu. Papillon traduit une admiration pour Schumann, sachant que le triptyque de Tinel porte le même numéro d’opus que le cycle homonyme du Rhénan. En revanche, la Chanson de l’opus 7 respire un net parfum chopinien.

Dédiée au professeur Louis Brassin, la Sonate en fa mineur (1875) est aussi une création précoce. Il en subsiste deux versions. La seconde est ici jouée. Même si ce remaniement ampute les premier et quatrième mouvements, il approche la demi-heure, et en resserre les élans d’héroïsme : une sorte de synthèse entre la poigne beethovénienne et les sursauts schumanniens. Ce qui ne surprend pas venant d’un compositeur qui écrira ensuite un cahier de Bunte Blätter. Heurté de sanglots, injecté d’un discursif intermède instillant un théâtre en abyme, l’Adagio trouverait volontiers sa place parmi les vignettes qui défilent dans le Carnaval, tout comme les interjections et saccades du Vivace.

Comme dans son précédent album Au Clair de la Lune, Naruhiko Kawaguchi s’en remet à plusieurs instruments d’époque, de facture Blüthner (1857) et Pleyel (1873). La résonnante acoustique de la Doopsgezinde kerk de Haarlem situe ces deux pianos dans une perspective nette, favorable tant à la rêverie qu’au brio. Renversante de charisme et d’autorité, l’interprétation est celle que ces pages attendaient, quand elle maintient l’attention même pour les plus modestes. Pour la véhémente Sonate de Tinel, on n’imaginerait pas meilleur avocat.

Depuis un CD consacré en 1993 à Cyril Scott (1879-1970), la discographie de Christopher Howell s’est focalisée sur Charles Villiers Stanford (1852-1924), ses œuvres solistes mais aussi chambristes (avec violon, violoncelle) et lyriques (les songs avec la mezzo-soprano Elisabetta Paglia). Le pianiste londonien mise désormais sur Charles Hubert Parry, plutôt connu pour ses symphonies et partitions chorales. Après un premier volume capté en juillet 2021, regroupant la Sonate no 1, le premier livre des Sonnets and Songs without Words et les Shulbrede Tunes, cette seconde étape progresse vers une intégrale dédiée au clavier. Pour l’essentiel, manquent encore les Theme and nineteen Variations en ut mineur, les Charakterbilder, seven Ages of Mind, et le troisième recueil de Sonnets and Songs.

Comme le souligne la notice, plusieurs femmes se reflètent dans les trois œuvres ici proposées. Enregistré pour la première fois, le Book 2 des Sonnets and Songs remonte à l’adolescence de Parry, quand il courtisait sa future épouse Maude, et se fit éconduire par la mère de celle-ci. Les titres se réfèrent à L'Allegro et Il Penseroso, deux poèmes allégoriques de John Milton (1608-1674), déjà illustrés par Haendel dans une ode pastorale de 1740. Ce n’est sans doute pas anodin que le jeune amoureux ait choisi l’auteur du Paradise Lost, évoquant la tentation de Satan, et le couple Adam et Eve chassés du Jardin d'Éden. S’y justifient des atmosphères mélancoliques et résignées, où circule l’influence des Nocturnes de John Field (1782-1837) édités à Hambourg dans les années 1830 puis par Franz Liszt.

Quelques années plus tard, au milieu des années 1870, Parry soupirait secrètement pour Tora Gordon, déjà promise aux fiançailles, et lui dédia sa Sonate no 2. Bien qu’antérieure à la première, elle s’avère plus ambitieuse. On y retrouve des parfums de Brahms, qui en 1853 avait déjà ses trois Klaviersonaten derrière lui, mais aussi de Schubert dans l’Adagio, de Schumann dans le Scherzo, voire de Beethoven dans l’Allegretto conclusif. C’est assez dire que cet opus prolonge l’héritage austro-allemand, pour ce qui reste une des sonates les plus abouties du répertoire britannique au XIXe siècle.

Prisonnier d’un mariage malheureux, Parry ne cessa de chercher des consolations sentimentales jusqu’à la fin de sa vie. De ce crépuscule date Hands across the centuries, dédié à Emily Daymond, son élève au Royal College of Music, et dix-huit printemps de moins. Cette tardive idylle qu’on croit platonique ne resta pas sans fruit pour la postérité, puisque cette dame contribua au catalogage et à la publication des œuvres de son mentor, après sa mort en 1918. Sarabande, Gavotte, Minuetto : cette Suite rend hommage aux formes du passé, non sans là encore payer tribut à Brahms, sensible dans la sévère Allemande mais même dans les danses qu’on penserait plus légères, assombries par une pâte peut-être lestée de présages funestes.

Richard Deering, Peter Jacobs s’étaient déjà penchés sur ce corpus. Aussi Anthony Goldstone qui en août 1994 dans le Sussex, sous étiquette Albany Records, grava les Sonates en première mondiale, sur le propre piano de Parry. Sur un Steinway modèle D des plus charnus, Christopher Howell est un guide sûr, qui trouve le ton sombre et tourmenté de Hands across the centuries mais réussit moindrement la Sonate en fa majeur, qui demanderait un surcroît d’intériorité dans l’Adagio et de fièvre dans le Scherzo. Rien qui toutefois gâcherait la découverte de cette anthologie sous forte empreinte germanique.

Christophe Steyne

Et’Cetera = Son : 9,5 – Livret : 8 – Répertoire : 7-9 – Interprétation : 10

Da Vinci = Son : 8,5 – Livret : 8 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8,5

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