Kaija Saariaho, reflets multiples des temps

par

Kaija Saariaho (1952-2023) : Saarikoski Songs, Vista, Three Preludes.. Anu Komsi, soprano, Marzi Nyman, orgue. BBC Symphony Orchestra, Sakari Oramo. Livret en anglais. Ondine ODE 1512-2.

Trois œuvres, trois premières mondiales au disque, un fil vocal tendu de bout en bout : cette parution Ondine rassemble ce qui ressemble à un testament et ce qui en constitue, plus discrètement, la racine.

La Vista orchestrale de 2019 y voisine avec les Saarikoski Songs orchestrées en janvier 2021 — quelques jours avant le diagnostic qui emportera la compositrice — et avec les Three Preludes de 1981, œuvre de jeunesse pour soprano et orgue longtemps demeurée hors des programmes discographiques.

Vista occupe le centre de gravité du disque. Ultime page orchestrale de Saariaho, la partition est née d'une image saisie sur l'Interstate 5 en descendant vers San Diego : ces panneaux « Vista Points » signalant les sorties vers un point de vue sur la côte. De cette anecdote routière, la compositrice a tiré une méditation en deux volets — Horizons puis Targets — qui déploie une temporalité d'ampleur inhabituelle, plus de vingt-six minutes que Sakari Oramo et le BBC Symphony Orchestra tiennent avec une patience d'orfèvre. La couleur y est constamment mobile, saturée sans jamais peser, et la conduite des masses évite le grand geste symphonique tardif dont la tentation aurait été facile. Horizons installe une écoute lente, faite d'irisations et de plans superposés ; Targets durcit progressivement le trait, sans rupture démonstrative, jusqu'à des cibles jamais tout à fait atteintes. C'est une œuvre d'ouverture — de « vues qui s'ouvrent », selon les mots mêmes de la compositrice — plus que de clôture, et l'on comprend en l'écoutant pourquoi Saariaho y voyait le catalogue des chemins qu'elle n'aurait pas le temps d'emprunter.

Les Saarikoski Songs prolongent, à échelle plus intime, cette même économie d'écoute. Le cycle est né en 2013 d'une commande d'Anu Komsi pour une mélodie brève sur un poète finlandais contemporain ; Saariaho choisit Pentti Saarikoski (1937-1983) et augmenta le corpus au fil des ans avant d'en achever l'orchestration en janvier 2021. Le fil thématique est écologique : la destruction d'une forêt de proximité pour construire des immeubles. Les cinq pièces retenues — de la contemplation initiale de Luonnon kasvot jusqu'au brouillard suspendu de Sumun läpi — trouvent chez Anu Komsi une interprète qui les habite comme personne. Le partenariat entre les deux femmes, engagé de longue date, s'entend dans la manière dont la soprano négocie l'écart entre l'intériorité prosodique du finnois et l'exigence de virtuosité coloratur qui ponctue plusieurs pages. Le tissu orchestral, précis et jamais illustratif, laisse à la voix son espace propre.

Les Three Preludes de 1981 forment le contrepoint le plus révélateur du disque. Écrits pour soprano et orgue — instrument que Saariaho avait pratiqué dans sa jeunesse — sur des fragments bibliques, ils constituent son unique incursion dans ce répertoire textuel. On y entend l'expressionnisme concis d'une compositrice de vingt-neuf ans, encore proche de l'école post-sérielle finlandaise mais déjà attentive à la matière sonore comme paysage. La prise s'appuie sur le nouvel orgue du Helsinki Music Centre, dont l'installation avait bénéficié d'un don significatif de Saariaho elle-même — détail biographique qui redouble l'évidence d'un retour aux origines.

Sakari Oramo, à la tête d'un BBC Symphony Orchestra qui reste l'un des ensembles européens les plus aguerris au répertoire contemporain, propose une lecture qui refuse le pathos et privilégie la précision de l'écoute intérieure. La prise Ondine, d'une définition remarquable dans les registres extrêmes, restitue la profondeur des masses orchestrales sans écraser la ligne vocale. On regrettera seulement la présence exclusive d'un livret en anglais, dommageable pour un cycle où la sonorité du finnois constitue une donnée expressive à part entière.

Un disque nécessaire — moins comme monument commémoratif que comme cartographie d'une écriture parvenue, au moment où sa continuation lui était retirée, à sa plus grande clarté.

Notons que Ondine abandonne les étuis plastiques pour le digipack en carton et que ce dernier est très beau.

Son 9 Livret 7 Répertoire 10 Interprétation 9

Pierre-Jean Tribot

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