Pour une quête intérieure, avec Satie, Poulenc et Cage
Caesura 65:41’’. Erik Satie (1866-1925) : Sports et Divertissements, extraits ; Trois Mélodies ; Quatre petites mélodies : Chanson à boire ; Ogives 1 et 2 ; Je te veux - Valse pour piano ; Élégie. Francis Poulenc (1899-1963) : Violon ; Hôtel ; Miel de Narbonne ; Montparnasse ; La dame de Monte Carlo ; Enfant de troupe. John Cage (1912-1992) : A Flower ; She is asleep ; The Wonderful Widow of Eighteen Springs ; Sonnekus2. Lore Binon, soprano ; Inge Spinette, piano. 2024. Notice en néerlandais, en anglais et en français. Textes chantés reproduits. 65’ 41’’. Passacaille 1165.
L’intitulé du présent album nécessite une explication, que fournit l’intéressante notice de la musicologue Aurélie Walschaert. Celle-ci souligne le fait que Satie, Poulenc et Cage ont rompu avec les traditions ou réinventé leur pensée musicale, se détournant du monde extérieur pour chercher le silence en eux-mêmes. Caesura donne à entendre cette quête intérieure – des chansons de cabaret flamboyantes de Satie à sa musique pour piano épurée, des mélodies douces-amères de Poulenc jusqu’à l’univers sonore quasi méditatif de Cage. Cette « césure » trouve ici un lieu de répit ou de détente entre le bruit parasite et l’intériorisation.
C’est à John Cage que revient l’honneur d’inaugurer ce récital avec les trois minutes d’A flower (1950), pour voix et piano fermé. Des phonèmes abstraits y sont répartis, avec de simples suggestions d’interprétation (« comme une colombe », par exemple). Le climat est établi pour le sensuel Violon de Poulenc, sur un poème de Louise de Vilmorin, tiré des Fiançailles pour rire (1939), avec ces vers délicieux :
Le cœur en forme de fraise/S’offre à l’amour comme un fruit inconnu
que prolonge Le Flirt de Satie, très bref extrait (30’’) de Sports et divertissements, cycle de vingt-et-une pièces de 1914, un ouvrage publié en 1923 associant musique et dessins délicats de Charles Martin (1884-1934). Satie ponctue l’ensemble (ici, huit extraits), illustrations en couleurs à l’appui, par de petits textes poétiques, ironiques et humoristiques, chantés ou récités, parsemés dans le récital.
Le présent album est construit selon le principe de l’alternance entre les trois compositeurs, offrant ainsi un panorama varié, intime, feutré et léger, parfois énigmatique, satirique ou pré-surréaliste. Apollinaire (Hôtel et Montparnasse de Poulenc), Léon-Paul Fargue (La statue de bronze de Satie), Jean Cocteau (Miel de Narbonne ou Enfant de troupe de Poulenc), ou René Chalupt, qui s’inspire de Lewis Caroll (Le chapelier de Satie), sont sollicités. Au fil des vingt-sept plages, on découvre aussi le monodrame écrit par Cocteau et mis en musique par Poulenc, La dame de Monte Carlo, que l’inoubliable Denise Duval créa en 1961 avec Georges Prêtre. L’élégance émotionnelle et la profondeur intérieure se rejoignent dans cette « mélodie tragique » qui fait le bilan d’une femme au déclin de sa vie, sur fond de casino, son désespoir allant jusqu’à la tenter de « dormir au fond de l’eau ».
John Cage est encore présent à trois reprises et à bon escient dans le corps du programme. On entend She is asleep, proche du silence avec sa voix murmurée et son piano atténué. Dans The Wonderful Widow of Eighteen Springs, d’après l’ésotérique Finnegans Wake (1939) de James Joyce, l’instrument, couvercle fermé, est frappé par les doigts. Quant au déroutant Sonnekus2, il est placé en toute fin de récital, offrant à la voix une suspension du temps dans un contexte où Cage et Satie font cause commune..
Ce programme original est servi par deux interprètes belges. Lore Binon, qui a obtenu son master en violon en 2008 au Conservatoire Royal de Bruxelles dans la classe de Yuzuko Horigome, a découvert pendant sa formation qu’elle pouvait aussi maîtriser un autre instrument : sa voix. Elle a obtenu, au même Conservatoire, son baccalauréat en chant avec Beatrijs Devos, et s’est perfectionnée ensuite à Barcelone et à Amsterdam. C’est aussi au Conservatoire de Bruxelles, mais en section néerlandophone, dans la classe d’André De Groote, qu’Inge Spinette a obtenu son diplôme en piano. Elle s’est spécialisée en accompagnement à la Guildhall School of London. Complice de maintes voix dans le domaine de la mélodie, notamment dans le cadre du Concours Reine Élisabeth de Belgique, elle a été, à partir de 1992, répétitrice à la Monnaie pendant plus d’une trentaine d’années. À deux, Lore Binon et Inge Spinette ont enregistré plusieurs programmes de qualité, notamment Les poètes maudits (Fuga Libera, 2017), ou Über Leben sur des mélodies de Schubert, Eisler et Weill (2022), toujours pour Fuga Libera.
Cette fois encore, la complicité fait merveille. La voix de Lore Binon, à la fois intime et fragile, anime Caesura avec une délicatesse ciselée qui accorde à chaque pièce l’imaginaire qu’elle mérite, sans afféterie et sans effets. La construction du programme lui permet de relancer sans cesse l’intérêt, avec, comme point d’orgue, la Dame de Monte Carlo de Poulenc, que l’on attend, et qu’elle aborde avec une sincérité émouvante. Inge Spinette est une partenaire active, qui dessine et dose les nuances de cette série de petits bijoux vocaux. Les pièces isolées qui lui sont confiée (Ogives 1 et 2, Je te veux, Avant-dernières pensées n° 1) confirment ses qualités pianistiques qu’il n’est plus nécessaire de rappeler. L’album sert bien le but poursuivi : la recherche d’une quête intérieure.
Son : 8 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix



