A Genève, l’exhumation d’un ouvrage rare, La Femme nue d’Henry Février
Depuis 2017, s’est créée, à Genève, l’Association Ascanio destinée à soutenir le chef d’orchestre Guillaume Tourniaire, afin de faire connaître par le concert, la représentation scénique et l’enregistrement, des œuvres lyriques injustement oubliées. Ainsi, en novembre 2017, ont pu être exhumés Ascanio de Camille Saint-Saëns qui n’avait jamais été joué intégralement puis La Sorcière de Camille Erlanger en décembre 2023. Et mercredi dernier 14 octobre, au Victoria Hall de Genève, a eu lieu la redécouverte de La Femme nue d’Henry Février.
Que sait-on de ce musicien, né à Paris le 2 octobre 1875, la même année que Maurice Ravel, et mort dans cette même ville le 8 juillet 1957 ? L’on évoque parfois l’un de ses ouvrages lyriques, Monna Vanna, en ignorant qu’il en a écrit sept autres. Au Conservatoire de Paris, Henry Février fut l’élève des compositeurs Xavier Leroux, Jules Massenet, Gabriel Pierné et du pianiste Raoul Pugno qui assuma, en 1903, la création de sa Sonate pour violon et piano avec George Enescu. Mais c’est sa production lyrique qui lui assura le succès avec Le Roi aveugle (1906), Monna Vanna (1909), Carmosine (1912), Gismonda (1918) qui fut créée par Mary Garden, La Damnation de Blanche-Fleur (1920), L’Ile désenchantée (1925), La Femme nue (1929) et Sylvette (1932).
Pour en venir à La Femme nue, l’ouvrage a été créé à l’Opéra de Monte-Carlo le 23 mars 1929 puis présenté à l’Opéra-Comique le 25 avril 1932. Le livret de Louis Payen est basé sur la pèce homonyme d’Henry Bataille datant de 1908. A grandes lignes, le sujet peut se résumer ainsi : Pierre Bernier est un peintre ambitieux qui attend la gloire et la médaille d’honneur au Salon de peinture. Il a peint Lolette nue, de dos, pour la toile présentée au jury. Bernier s’est épris d’elle et tous deux songent au mariage, mariage qui deviendra réalité, après qu’il a remporté la médaille. Cinq ans plus tard, lors d’une fête chez lui, Bernier est exaspéré par la continuelle référence à La Femme nue que font ses collègues peintres, alors qu’il a changé de style pour brosser le portrait de la Princesse de Chabran dont il est éperdument amoureux. Lorsqu’elle apparaît, Lolette comprend immédiatement la situation et s’en prend à sa rivale. Elle impose à son époux de choisir. Mais se sentant rejetée, elle songe d’abord au divorce ; puis elle tente de mettre fin à ses jours. Dans la maison de santé, la Princesse demande pardon à Lolette, en libérant de ses obligations envers elle Bernier qui est prêt à revenir vers son épouse par pitié. Mais l’amour est mort. Et Lolette finit par accepter l’offre de son ex-soupirant Rouchard qui lui propose de vivre à la campagne sous sa protection (tandis que dans une seconde version du finale que présente Guillaume Tourniaire en fin de concert, le peintre revient pour proclamer son amour pour Lolette et son désespoir).
Pour la version concertante du 14 octobre au Victoria Hall, devant un public étonnamment dense, l’Orchestre de Chambre de Genève en grande formation s’amasse sur la scène face à un chœur tout aussi fourni, le Choeur Années Folles préparé par Marie-Isabelle Pernoud. Et Guillaume Tourniaire, qui est la cheville ouvrière de cette exhumation, donne libre cours à cette débauche de coloris intenses que révèlent tant l’orchestration d’Henry Février que les interventions du Chœur Année Folles aux accents festifs. Mais l’acoustique si particulière de la salle amplifie démesurément une sonorité à laquelle l’on finit par s’habituer, alors que cette musique nous rappelle l’effervescence du Café Momus de La Bohème ou le Couronnement de la Muse au troisième acte de Louise. Le ténor Valentin Thill, que l’on a annoncé en méforme, joue le tout pour le tout en personnifiant un Pierre Bernier confronté à une tessiture extrêmement tendue qui l’oblige à pousser l’aigu dans le forte, tout en détimbrant les pianissimi en fin de phrases. Mais son expression passionnée le rend crédible face à Tamara Bounazou qui incarne Lolette avec une touchante simplicité que suggère son chant tout en nuances, lui permettant de passer sans ambages de la sensualité de la femme aux mœurs légères à la péremptoire assurance de l’épouse vilipendée. De son ex-amant Rouchard, Jean-Sébastien Bou dégage d’emblée la grandeur d’âme avec une suavité de ton confinant à la compassion. Joshua Morris prête à Roussel, le critique d’art, la distance de jugement que lui a inculquée la profession, tandis que Fabien Hyon, Benoît Capt et Olivier Naveau donnent dynamisme au trio des peintres Sellier, Gréville et Tabourot, les collègues rivaux de Pierre Bernier.
Dès le deuxième acte, intervient la Princesse de Chabran à laquelle Antoinette Dennefeld confère la dignité de son rang, tout en profitant des moirures de son timbre de mezzo pour se laisser gagner par la frénésie passionnée que lui témoigne son amant du moment. Néanmoins, elle sait canaliser ses élans face à la déchéance de Lolette qui suscite en elle une pitié sincère. Son époux, un Prince de Chabran, vieux beau complètement décati, est campé par un Christophe Mortagne qui fume ses vieux jours en irisant son phrasé d’une cocasse dérision. Lisa Tourniaire et Maud Bessard-Morandas personnifient Nini et Emma, les deux amies de Lolette, tandis que Marie Bokatola est l’infirmière de la maison où la malheureuse tente de recouvrer la santé. Dans un dernier acte volontairement dépouillé ,la Lolette Tamara Bounazou atteint au paroxysme du tragique en conférant une grandeur bouleversante à cette créature que le destin a broyée, tout en acceptant d’imaginer une nouvelle existence rassérénée.
Lorsque s’achève ce long ouvrage, les hourras fusent de partout, gratifiant l’Orchestre de Chambre de Genève de haute tenue, le Chœur Année Folles, l’ensemble des solistes et Guillaume Tourniaire qui a porté à bout de bras cet ouvrage méconnu. D’emblée, il faut annoncer que ce concert enregistré par le label b.records fera bientôt l’objet d’une intégrale discographique.
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall,14 octobre 2026
Crédits photographiques : Sébastien Moritz



