Riccardo Primo, re d'Inghilterra de Haendel à Barcelone
Un « oubli » de trois siècles pour un des opéras de maturité de Haendel illustrerait à première vue une sorte d'affront à un compositeur majeur de notre histoire. Toutefois, si l'on pense que le public anglais n'a vu sa première reprise qu'en 1964, le grief s'amenuise — le King's Theatre londonien ayant fermé en 1728 en raison des importants émoluments des solistes, dit-on. Dans ce foisonnant renouveau du répertoire que nous connaissons actuellement, on peut trouver d'autres raisons à l'oubli. Tout d'abord la distribution : en 1727, le Saxon comptait dans sa troupe le célèbre castrat Senesino, la basse Giuseppe Maria Boschi et surtout les deux grandes sopranos Francesca Cuzzoni et Faustina Bordoni, dont la rivalité faisait les délices du public — divisé en deux turbulentes factions, bien sûr, car elles en sont même arrivées à se crêper le chignon en public… Imaginez, de nos jours, Céline Dion et Shakira en plein délire de jalousie !
Il faut donc trouver des voix à la hauteur du défi. Un autre écueil se trouve dans le livret rocambolesque sans trame crédible de Paolo Rolli. On y raconte un épisode de la Troisième Croisade dont le protagoniste serait Richard Cœur de Lion lors de son passage par Chypre (Grétry lui a également consacré un opéra, mais pas sur la même péripétie). On prétend raconter un épisode où Riccardo affronte le tyran chypriote Isacio, son rival pour l'amour de la belle Costanza qui essaye de lui faire prendre pour épouse sa fille Pulcheria en échange, vu qu'il ne connaît pas encore Costanza. Pulcheria aime le guerrier Oronte et tous comploteront, aidés par Berardo, contre le tyran dans le but de permettre leurs amours réciproques… Aussi « simple » qu'invraisemblable, mais c'était un excellent prétexte pour faire l'allégorie avec le monarque britannique George II, duc de Braunschweig-Lüneburg, couronné avec son épouse allemande Caroline d'Ansbach en octobre 1727. Deux princes allemands accédant au trône britannique en même temps que le compositeur de Saxe devenait anglais, il y avait de quoi s'en réjouir, évidemment !
Le principal attrait de la pièce réside ainsi dans l'extraordinaire chapelet d'airs d'extrême beauté et, pour certains, d'une virtuosité diabolique par l'exacerbation de la colorature et de son corollaire dramatique. Charles Burney l'avait loué à l'époque, certains ont parlé d'une « surdose » de beaux airs… Les amateurs de festins vocaux seront comblés. Le rôle de Pulcheria contenait sept airs originellement (cinq cette fois-ci). La Française Juliette Mey captive de suite le public non seulement par la vélocité étourdissante dont elle est capable (Tutta brillante rai…), mais par l'engagement physique et mental : elle se livre sans contrainte à l'auditoire et a cueilli de très belles ovations, bien méritées. La voix est égale, sonore et gratifiante, même si son timbre ressemble plus à celui d'un soprano qu'à un mezzo-soprano. Elle est lauréate du « Jardin des Voix ». Sa compatriote Mélissa Petit est une artiste capable de chanter avec une grande sophistication, son rôle contient plusieurs moments d'introspection comme le délicieux duo T'amo, sì. Même si son bilan est plus que positif (délicieux, son air Il volo così fido avec le solo de piccolo), on a senti une certaine inquiétude ou malaise : des regards furtifs à la partition ou quelques gestes trop alambiqués semblaient traduire une préparation hâtive. On ne peut pas parler d'un mauvais jour, mais elle nous a convaincu qu'elle peut encore aller bien au-delà dans la « magie » du chant. Également lauréat du Jardin des Voix, Hugh Cutting (Riccardo) est un contre-ténor souverain : la voix est sonore et bien égale et il parvient à nous faire oublier l'artifice de ce type d'émission, tellement il est investi à fond dans l'interprétation. Il affronte aussi bien les redoutables coloratures de Agitato da fiere tempeste que les moments paisibles : Volgete ogni desir. Même son langage corporel est plus que convaincant. Il n'a derrière lui qu'une carrière plutôt brève, mais on peut lui prédire sans risque un très bel avenir sur la scène. Le « méchant » Isacio est assuré par le baryton-basse allemand Andreas Wolf, une voix d'airain très riche et une présence scénique de premier ordre ; on a du mal à ne pas l'aimer malgré le caractère retors et détestable de son personnage… C'est le genre de voix qui pourrait assurer les Méphistophélès de Boito ou Gounod, mais le baroque n'a pas de secrets pour lui non plus. Paul Figuier, français aussi, convainc dans Oronte. Même s'il ne possède pas la meilleure voix de contre-ténor au monde, il est franchement engagé, son chant est intelligent et sensible et il défend son rôle avec une conviction irréprochable. La basse Alex Rosen, californien, défend aussi très bien le rôle plutôt discret de Berardo.
Rappelons la performance de Les Arts Florissants, cette mine qui a laissé jaillir tant de talents. Si l'on pense que des artistes comme Marc Minkowski, Hervé Niquet, Christophe Rousset, Véronique Gens ou Nathalie Stutzmann ont fait là leurs premières armes comme professionnels, on peut penser que ce magicien de la musique qu'est William Christie mérite toutes les louanges. Savoir s'entourer des meilleurs est un mérite en soi. Aujourd'hui, l'ensemble instrumental fait preuve d'une virtuosité sans limites et reste toujours frais et engagé. Paul Agnew, son actuel responsable, est un musicien complet, chanteur rompu aux polyphonies complexes qui a laissé des enregistrements inoubliables de Gesualdo ou Monteverdi, et un excellent chef. Il accompagne magistralement les chanteurs, leur laissant l'espace indispensable pour bien respirer tout en répliquant savamment lors des ritournelles. Nonobstant, il a plané sur la soirée un parfum de routine, on n'a pas vraiment ressenti ce « duende » que Lorca recherchait toujours, cet indescriptible ensorcellement de l'instant qui rend le concert inoubliable. Est-ce l'état d'esprit du commentateur ? Celui du public, pourtant assez enthousiaste ? On ne le saura jamais !
Barcelona, Palau de la Música Catalana, le 23 octobre 2026
Xavier Rivera
Crédits photographiques : Toni Bofill



