Airs sérieux et à boire, volume 3, par les Arts florissants et William Christie

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N’espérez plus, mes yeux… Airs sérieux et à boire, volume 3. Airs de cour et pièces instrumentales de Claude Lejeune (c. 1530-1600), Etienne Moulinié (1599-1676), Pierre Guédron (c. 1565-1620), Antoine Boesset (1587-1643), Pierre Verdier (c. 1627-c. 1706) et Anonymes. Les Arts florissants, clavecin et direction William Christie. 2019. Notice en français, en anglais et en allemand. Textes des airs chantés, avec traductions anglaise et allemande. 81'40''. Harmonia Mundi HAF 8905318.

« Bien que l’amour… » est le titre du premier volume de cette série, entamée en 2016 et vouée aux airs sérieux et à boire, par les Arts florissants dirigés par William Christie. On y retrouvait Michel Lambert, François Couperin, Marc-Antoine Charpentier, Joseph Chabanceau de la Barre ou Honoré d’Ambruys. Peu après, un deuxième volume, « Si vous vouliez un jour… », élargissait le panorama de ces miniatures mélodiques et polyphoniques à Etienne Moulinié, Sébastien Le Camus et Antoine Boesset. Avec ce troisième volet, les Arts florissants approfondissent le sujet, dans un cadre défini sur la pochette du CD : Tour à tour galants, truculents, spirituels, ces airs composés dans le style le plus inventif de la Cour de France ouvrent un espace de liberté infini.  

Cinq chanteurs et cinq instrumentistes, dirigés par William Christie, qui est aussi au clavecin, servent des poèmes délicats, gracieux, aimables et fins, de tonalité sentimentale ou symbolique, mais aussi populaire, dans un genre qui s’inscrit dans le paysage artistique français, depuis les derniers Valois jusqu’au début du règne de Louis XIV. On lira dans l’intéressante notice d’Anne-Madeleine Goulet des détails sur le contexte historique troublé, théâtre de rivalités entre catholiques et protestants, mais aussi avec le pays voisin, l’Espagne. Dans ce dernier contexte, on quitte la délicatesse pour la raillerie provocatrice, comme le fait avec humour Etienne Moulinié dans Souffrez, beaux yeux pleins de charme. La notice rappelle que l’expression « air de cour » apparaît dans un ouvrage de 1571, et qu’entre le règne d’Henri IV et la fin de celui de Louis XIII, quelque 2 300 airs furent imprimés. L’énoncé laissait entendre qu’il s’agissait d’une chanson qu’on chante à la cour. Dans le présent programme, dont le raffinement savant et léger satisfait sans cesse l’oreille, sont proposés des airs français, la plupart sans nom d’auteur du texte poétique, mais on trouve quand même les signatures de Pierre Perrin, Claude de Trellon ou Guillaume Guéroult, et aussi de Pierre de Ronsard avec son Rossignol mon mignon, extrait du recueil Les Amours de 1578, mis en musique par Claude Lejeune. Vingt-deux plages jalonnent ainsi un parcours stylé, au sein duquel cinq pièces instrumentales pour les violons viennent installer un espace de douce respiration.

Nous ne détaillerons pas chacune de ces pièces charmantes, qu’elles soient d’inspiration amoureuse, spirituelle (les milieux religieux ont pris conscience de l’intérêt d’airs qui s’adressent directement au cœur) ou comique. L’essence populaire, qui n’hésite pas à évoquer le dépucelage sur un ton léger, ne déplaisait pas aux milieux cultivés : ils s’en servaient pour en faire de la musique « savante ». La plage n° 19, en tutti, Que dit-on au village?, en est un exemple succulent. Mais nous insisterons sur l’intérêt de la découverte de ces moments où, comme le rappelle encore la notice, la montée en puissance du chant à voix seule allait progressivement reléguer au second plan la polyphonie vocale héritée de la Renaissance. En témoignent plusieurs airs confiés en solo à Anna Reinhold, bas-dessus ou à Marc Mauillon, basse-taille (Moulinié), à Emmanuelle de Negri, dessus (Boesset), à Lisandro Abadie, basse, ou à Cyril Auviti, haute-contre (Pierre Guédron). Nous avons ainsi cité les cinq protagonistes du chant, qui vont se répartir plusieurs airs en tutti, d’où émergent, dès le début de l’enregistrement Allons, allons gay gayment de Claude Lejeune, une précieuse polyphonie a cappella, ou plus avant dans le programme, un languissant et charmant Ô doux sommeil d’Etienne Moulinié, ainsi que le Ronsard évoqué plus haut, ciselé par Claude Lejeune. On y ajoutera l’adorable Suzanne un jour, toujours de Lejeune, qui met un terme à ce florilège qui, tout bien pesé, se révèle un enchantement de tous les instants, aussi irrésistible que les deux premiers volumes de cette série concoctée par Harmonia Mundi. On n’oubliera pas non plus de prendre en considération l’air en langue italienne, dont Moulinié s’est emparé, 0 che gioia ne sento mio bene (« Oh quelle joie j’en ressens, ma bien-aimée »), qui respire le bonheur de l’amour heureux.

Il faut saluer l’investissement qualitatif des cinq solistes du chant, la capacité expressive, le sens des nuances et des contrastes, ainsi que l’art des couleurs, la finesse de l’ornementation peaufinée, la façon de mettre les mots en évidence, ainsi que la connivence lorsque les airs appellent à se produire ensemble. Il faut dire que leur participation à d’autres aventures avec William Christie a forgé une belle complicité. Sur le plan instrumental, Tami Troman et Emmanuel Resche aux violons, Simon Heyerick à l’alto, Myriam Rignol à la viole de gambe et Thomas Dunford au théorbe achèvent de donner à ce programme exemplaire toute sa dimension chaleureuse et séductrice. Quant à William Christie, est-il nécessaire d’ajouter qu’il est l’inspirateur plus que digne de ce projet remarquable ? 

Son : 10    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix   

 

  

 

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