Amériques à la Maison du Peuple

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Frederic Rweski

Frederic Rzewski : The People United Will Never Be Defeated
Daan Vandewalle (piano)   

Quel compositeur d'aujourd'hui aurait l'audace de composer un thème et variations de plus de 50 minutes à partir d'un thème populaire et d'y mélanger tant de styles, d'influences et de clins d'oeil? Personne mis à part Frederic Rzewski. Composée en 1975 The People United Will Never Be Defeated est l'oeuvre la plus connue de ce compositeur américain qui vit aujourd'hui à Bruxelles. Cette oeuvre-fleuve est devenue son tube. Elle consiste en une série de 36 variations sur la chanson révolutionnaire "el pueblo unido jamás será vencido" de Sergio Ortega et Quilapayun. Hommage explicite aux Variations Diabelli de Beethoven car Rzweski est aussi un grand pianiste capable de vous démontrer que la Hammerklavier de Beethoven n'est pas si éloignée des effets qu'offre la musique contemporaine, il se permet d'ailleurs d'imposer quelques cadences de son cru dans chacun de ces quatre mouvements. Sa liberté est intemporelle et oxygénante. Sa musique l'est plus encore. Le public réuni dans la belle salle de concert de la Maison du Peuple de Saint-Gilles a eu la chance d'entendre ce beau pavé par le pianiste belge Daan Vandewalle habitué de cette oeuvre depuis de nombreuses années. Combien de mois voire d'années faut-il à un pianiste pour digérer et maîtriser une telle oeuvre ? La question se pose après un concert comme celui-ci. Vandewalle fut tout simplement sidérant. Durant plus de trois quarts d'heure le pianiste est soumis à rude épreuve, aucun moment de répit ne lui est accordé ; il faut avoir la tête froide, une technique poly-stylistique mais aussi un son généreux et un grand sens du phrasé pour rendre justice à cette oeuvre. Dès l'énoncé du thème on a pu se rendre compte que l'on avait à faire à un musicien fin, lyrique et d'une grande intelligence musicale. Au fur et à mesure de son interprétation, on oublie aisément la version de Marc-André Hamelin  chez Hyperion qui, parfois, manque de chaleur et d'humanité. Daan Vandewalle ménage ses effets, il ne va pas trop vite inutilement et ne passe sur aucun détail ; cette oeuvre en est si riche. Il faut avouer que c'est un plaisir d'entendre un compositeur contemporain qui ne fait pas table rase du passé et qui assume totalement ses diverses influences, n'hésitant pas à puiser son inspiration dans les musiques populaires qui font en général fuir les musiciens classiques parfois trop peu curieux… Frederic Rzewski possède en lui toutes sortes de langages musicaux : sérialisme, minimalisme, jazz, variété, etc. Comme dit précédemment, Rzewski est aussi un immense pianiste. Aussi sait-il composer pour l'instrument ; il vaut mieux être un pianiste aguerri à toutes sortes de techniques, contemporaines, classiques et romantiques pour approcher sa musique. Daan Vandewalle semble se jouer de toutes ces difficultés et parvient à capter l'attention à chaque instant. Belle prouesse pour 50 minutes de musique non-stop ! On retiendra sa sadence improvisée dans la dernière variation avant le retour du thème. Un "best-of" savoureux des plus beaux effets contemporains au piano : cluster bras, jeu avec la paume et la main retournée, effleurement des touches avec les ongles etc. Tous ces effets sont réunis à une vitesse vertigineuse et, au milieu de ces milliers de notes, on retrouve le thème de l'oeuvre qui émerge au loin…L'improvisation est aussi bonne que l'oeuvre. On ne sort pas indemne de ce chef-d'oeuvre de Rzewski ; on garde bien évidemment le thème en tête pendant tout le reste de la soirée. On vient d'assister à quelque chose de grand et d'unique, une sensation comparable après un concert des Goldberg de Bach ou des Diabelli de Beethoven. Pour les sceptiques de la musique contemporaine : des chefs-d'oeuvre naissent encore et d'immenses pianistes les défendent !
François Mardirossian
Bruxelles, Saint-Gilles, Maison du Peuple, le 11 juin 2014

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