Arielle Beck : Ceci n'est pas un enfant prodige…
… aurait pu dire Magritte ! Car si l'on prétend porter un regard d'esthète sur une artiste au talent incommensurable, il faut faire totalement abstraction de son jeune âge et l'écouter sans ce biais de « bienveillance » que l'on réserve souvent aux jeunes espoirs. Elle n'est en aucune manière une promesse d'avenir, mais une interprète à part entière, qui frappe d'abord par l'extrême clarté de son organisation structurelle de la musique : ses lignes de force s'inscrivent dans une atmosphère apollinienne, calme et posée — telle la forêt d'arcs-boutants d'une cathédrale gothique qui laisse deviner ses tensions sous-jacentes —, tout en ménageant une large place à des fulgurances incandescentes qui rappellent inévitablement la jeune Argerich (l'une de ses mentors), alors même que leur jeu comme leur personnalité sont foncièrement différents. Par-ci, par-là, elle se permet quelques espiègleries charmantes (Scherzo de la Sonate « Pastorale » de Beethoven, sonates de Prokofiev), mais on est surtout frappé par la diversité des états d'âme et par leur traduction sonore idéale. L'écouter demande une concentration et une attention toutes particulières si l'on veut suivre dans le détail les sinuosités raffinées de son approche du discours musical.
Elle porte une attention remarquable au dessin des voix intérieures : alto et violoncelle y chantent avec une personnalité propre, toujours modelés avec soin et imagination. Cela me remet en mémoire la boutade de Piatigorsky : à qui lui demandait de citer le meilleur violoncelliste de son temps, il répondit sans hésiter : « Rubinstein ! » Car le Polonais dessinait ce registre de ténor au piano avec une telle maîtrise qu'on croyait réellement entendre l'instrument suggéré… Je n'ai pas eu l'occasion d'écouter le premier album d'Arielle Beck, Des lunes et des feux, où, aux côtés de l'Humoreske de Schumann et d'une composition de sa main, elle présente l'intégralité de l'opus 79 de Brahms, ce souverain compositeur des contre-chants dans les voix internes ; j'imagine que c'est un vrai régal. Je suis sûr, en outre, que son travail de compositrice mérite d'être suivi avec le plus grand intérêt.
André Gide écrivait dans Les Nourritures terrestres : « Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée. » Incontestablement, c'est le regard d'Arielle Beck sur les compositeurs qui nous interpelle en premier lieu, même si la dextérité dont elle fait preuve au clavier semble diabolique ou, tout simplement, inhumaine ! En témoigne le paroxysme d'octaves qu'elle déchaîne dans le Rondo capriccioso de Mendelssohn ou dans le finale de la « Pastorale » beethovénienne. Ou encore les traits sataniques du Scherzo de la Sonate en si mineur de Chopin, d'où l'on passe sans transition aux affres contenues d'un Largo aérien qui émeut aux larmes (Chopin composa cette sonate à Nohant durant l'été 1844, éprouvé par la mort de son père, Nicolas). Sombre tableau aussi que la Quatrième Sonate de Prokofiev, achevée en 1917, à la veille de la révolution d'Octobre. Le compositeur était alors hanté tout à la fois par les horreurs de la Première Guerre mondiale et par le souvenir du suicide de son ami intime Max Schmidthof, à la mémoire duquel l'œuvre est dédiée. Arielle Beck s'imprègne délicatement de la mélancolie de ce début du siècle dernier pour nous envoûter de sonorités étranges, où l'éclat virtuose s'efface au profit de l'émotion et de la clarté du discours.
Quel bonheur, aussi, d'entendre ce jeu perlé, extrêmement léger et précis, dans la plus pure tradition française, qu'aurait adoré Cortot ! Elle partage avec lui l'élégance primesautière, le sens de l'instant (la culture littéraire aussi, sans doute), mais sans rater la moindre note dans des envolées circassiennes qui feront pâlir d'envie des générations de pianistes !
Non contente de nous avoir offert une heure et demie de musique sans répit, elle a répondu aux sollicitations du public en attaquant la Troisième Sonate, toujours de Prokofiev — un seul mouvement, Allegro tempestoso : un déferlement vertigineux d'accords fougueux dans un tempo endiablé ! Et pour couronner la soirée avec sérénité, elle a offert la Berceuse de Chopin, petit clin d'œil pour inviter le public au repos…
Au milieu des convulsions de notre monde, l'avenir de l'art de l'interprétation s'annonce sous les meilleurs auspices. Des artistes comme Arielle Beck ou María Dueñas, dernière en date à avoir été entendue au Palau, laisseront une empreinte durable. Honneur à cette glorieuse jeunesse !
Xavier Rivera
Barcelone, Palau de la Música Catalana, le 30 septembre 2026
Crédits photographiques : Mario Wurzburger



