Chez Claves, des raretés de Pierre Wissmer en première discographique

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Pierre Wissmer (1915-1992) : L’Enfant et la rose, d’après « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry, pour orchestre ; Concerto pour hautbois et orchestre ; Concerto n° 3 pour violon et orchestre ; Clamavi, triptyque symphonique. Nora Cismondi, hautbois ; Oleg Kaskiv, violon ; Orchestre de la Suisse romande, direction 2021. Notice en français et en anglais. 74.26. Claves 50-3045.

L’année dernière, le label Claves proposait un album de deux CD (50-3018/19) consacré à des pages de Pierre Wissmer (Concertos pour clarinette, pour guitare et pour piano n° 3, ainsi que le Divertimento et la suite symphonique du ballet « Alerte puits 21 ! ») -notre article du 29 avril 2021-, avec, en couverture et en pochette intérieure, la reproduction d’œuvres de la période abstraite du peintre Robert Delaunay, Rythmes (1934) et Rythme, Joie de vivre (1930). Le choix de l’éditeur suisse s’est à nouveau porté sur un tableau du même cycle de l’artiste, Rythmes sans fin (1934), en guise d’illustration pour ce nouvel assemblage de quatre partitions concertantes et symphoniques, trois d’entre elles constituant une première au disque.

Nous renvoyons le lecteur à la présentation biographique de Pierre Wissmer faite il y a douze mois, tout en rappelant que, né à Genève, le compositeur, après des études dans sa ville natale, poursuit sa formation au Conservatoire de Paris auprès de Jean-Roger Ducasse et de Daniel-Lesur, ainsi qu’avec Charles Münch pour la direction d’orchestre. Après un retour en Suisse, Wissmer s’installe en France, devient directeur des programmes de Radio-Luxembourg, est naturalisé français et se retrouve à la tête de la Schola Cantorum. Il achèvera sa carrière à Genève, en enseignant la composition et l’orchestration. Son abondant répertoire, dont neuf symphonies, est trop peu fréquenté, même si des labels comme Quantum, Hortus ou Intégral ont fait connaître certaines de ses partitions. Cette nouvelle initiative de Claves apporte un éclairage complémentaire sur une production particulièrement intéressante. 

Le langage personnel de Wissmer relève d’un néoclassicisme qui, au fil du temps, va être tenté par une prise de distance avec la tonalité et une option de plus en plus introspective. Comme le dit avec pertinence la notice, le raffinement de l’écriture contrapuntique et de l’instrumentation demeurera toujours une constante de son art. Le Concerto pour violon n° 3 de 1987 date de la période ultime du créateur ; il a déjà fait l’objet d’un enregistrement par Artur Milian, avec la Philharmonie d’Etat d’Olsztyn sous la direction de Dominique Fanal, dans un couplage avec la Symphonie n° 7 (Quantum, 2006). Très rythmé, il justifierait à lui seul le choix de la peinture de Delaunay pour la mise en évidence. Trois mouvements incisifs, traversés par des pulsations, des moments de détente, avec un superbe chant du violon dans l’Andante moderato qui rappelle évasivement Alban Berg et son Concerto à la mémoire d’un ange, et une ardeur constante qui finira par se diluer dans le final comme dans un espace en suspension, marqué par des silences abrupts qui seront interrompus par un cri orchestral en guise de conclusion. Superbe interprétation tendue de l’Ukrainien Oleg Kaskiv (°1978), qui fut lauréat du Concours Reine Elisabeth en 2001 et enseigne aujourd’hui à l’Académie Menuhin. Il dépasse en intensité la version de Milian.

Les autres partitions sont des premières au disque. Le Concerto pour hautbois date de 1963 et correspond bien à cette recherche de langage entre formes traditionnelles et volonté d’un éloignement de la tonalité. Wissmer écrit avec concision (comme pour le Concerto pour violon, chaque mouvement a une durée d’environ cinq minutes) et sobriété. Beaucoup d’animation dans cette page pour hautbois et orchestre, de la faconde et de l’exubérance, avec des couleurs énergiques et des lignes sinueuses, tout en préservant pour le mélancolique Andante central une émotion qui allie une crainte sous-jacente à une éloquente complainte. La Française Nora Cismondi, hautbois solo de l’Orchestre de la Suisse romande depuis 2018, apporte sa sensibilité et son art chaleureux à cette très plaisante partition. Le triptyque symphonique Clamavi de 1957, que l’excellente notice, signée par le musicologue, organiste et ondiste Jacques Tchamkerten qualifie d’œuvre la plus « honeggerienne » de Wissmer, s’inscrivait dans le cadre d’une Journée internationale de la Croix-Rouge et s’inspire d’un choral luthérien. Trois parties enchaînées (un petit quart d’heure) pour exprimer tour à tour un Calmo, signe de l’inquiétude des hommes, puis un Adagio en guise de réflexion apaisée sur l’amour, avant un tumultueux Allegro qui laisse les forces orchestrales se déployer, trombones et tuba en fête, pour une exaltation finale glorieuse. Wissmer se révèle habile orchestrateur. 

Mais l’œuvre la plus émouvante du présent album est sans doute L’Enfant et la rose, cette série de douze variations pour illustrer Le Petit Prince de Saint-Exupéry, dont la composition date aussi de 1957 et qui s’inscrit dans une démarche résolument poétique, avec en exergue la citation « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». C’est la flûte qui introduit le premier motif, avant une mélodie en la mineur confiée à l‘orchestre. Douze variations vont suivre, rappelant une série de personnages et d’épisodes du récit : les moutons, la planète, le dialogue avec les serpents… Un bref intermezzo se situe après cinq variations, avant une nouvelle série qui s’attarde au jardin rempli de roses, au renard, au puits qui chante ou à la séparation d’avec l’aviateur. Deux conclusions alternatives teintées d’espoir clôturent un climat imaginatif plein de péripéties, baigné d’un lyrisme souple et émouvant, avec des interventions solistes soulignées par une lumière orchestrale tout à fait dans le ton de la superbe écriture de Saint-Exupéry, ce qui devrait ravir les innombrables admirateurs de ce dernier. Pourquoi ne pas accompagner cette audition par une contemplation des délicats dessins de l’auteur lui-même, qui ont peut-être bien inspiré les images sonores subtiles et élégantes de Pierre Wissmer ?

Dans cet enregistrement effectué au Victoria Hall de Genève en juin 2021, l’Orchestre de la Suisse romande est dirigé par l’Américain John Fiore qui est un chef d’opéra réputé (Metropolitan, Opéra de Bavière ou de Dresde, Opéra de Suède, Grand Théâtre de Genève…). Installé à Genève depuis 2015 après plusieurs années passées au Deutsches Oper am Rhein puis à Düsseldorf, Fiore a choisi une carrière de freelance. Il apporte à ces pages, dont la découverte est enrichissante, un probant équilibre esthétique et en souligne avec soin toute l’originalité. Une longue tradition unit Wissmer à la phalange romande : par le passé, deux de ses directeurs musicaux éminents, Ernest Ansermet puis Paul Klecki, créateur de L’Enfant et la rose à Dallas en 1961, ont inscrit sa musique à leurs programmes. 

Son : 10  Notice : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix 

 

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