Crescendo Magazine au Concours Reine Elisabeth 2013

par

Assis, de gauche à droite : Boris Giltburg, Yuntian Liu, Zhang Zuo, Tatiana Chernichka, Sangyoung Kim. Debout : Roope Gröndahl, Mateusz Borowiak, David Fung, Rémi Geniet, Andrew Tyson, Stanislav Khristenko, Sean Kennard.

LE PALMARES

1er Prix : Boris Giltburg (Israël, 28 ans)
2e Prix : Rémi Geniet (France, 20 ans)
3e Prix : Mateusz Borowiak (Grande-Bretagne/Pologne, 24 ans)
4e Prix : Stanislav Khristenko (Russie, 28 ans)
5e Prix : Zhang Zuo (Chine, 23 ans)
6e Prix : Andrew Tyson (USA, 26 ans)

Lauréats non classés (par ordre alphabétique) :

Tatiana Chernichka (Russie, 28 ans), David Fung (Australie, 30 ans), Roope Gröndahl (Finlande, 23 ans), Sean Kennard (USA, 29 ans), Sangyoung Kim (Corée, 29 ans), Yuntian Liu (Chine, 26 ans)
Prix Musiq3 - Prix du public : Mateusz Brorowiak

LE REINE ELISABETH DE MADAME OU MONSIEUR TOUT LE MONDE

Alors que notre équipe était sur le terrain, j'ai suivi le concours en télévision et en radio, comme tous ceux qui n'ont pas la chance d'être parmi les quelque 2000 privilégiés de la Salle Henry le Boeuf. Comme on le sait, le "rendu sonore" n'est pas le même selon que l'on est dans la salle ou à l'écoute de la radio. Aussi mon propos ne rentrera-t-il pas dans les détails des prestations; Ayrton Desimpelaere, Michel Lambert, Marie-Sophie Mosnier et François Mardirossian ont pris soin de le faire tout au long du parcours des finales. Mais j'ai tout de même l'impression que les finales n'ont pas atteint le niveau d'exception que promettaient les demi-finales, surtout dans les concertos qui, pour beaucoup, portaient quand même des marques de fatigue bien normales au vu du travail titanesque demandé durant un mois, sans discontinuer. Jamais les finalistes ne m'étaient apparus comme de tels héros de la musique et de l'instrument. Mais comme ils étaient tous dans le même cas, il me semblait malaisé de classer les six premiers prix. J'ai dès lors fait une petite incursion dans le règlement du concours pour savoir ce qui se passait en cas d'ex-aequo. Je vous invite à le lire sur le site du concours : tous les cas de figure sont prévus jusqu'au recours à la première épreuve quand tous les modes de calculs reviennent à la case départ : ex-aequo. Je ne doute pas que les calculettes aient dû fonctionner à toute allure dans la salle de délibération, plus une salle de calcul que de réelle délibération puisqu'ici point de discussion mais les chiffres, seulement les chiffres. Ce petit monde des finalistes devait se serrer dans un mouchoir de poche.
Comme la plupart des auditeurs du "Reine Elisabeth", j'ai donc écouté les propos de l'équipe nouvelle des présentateurs radio/télé qui, progressivement, a trouvé "des" marques; il aurait fallu peut-être huit jours de plus... ou une préparation plus pointue en amont. Je m'interroge cependant sur l'apport de quelques options dans la conduite de "l'émission". Pourquoi des invités totalement extérieurs au milieu musical? Imaginerait-on un musicien ou un ingénieur appelé à donner son point de vue sur une communication lors d'un congrès de médecine nucléaire ou de géopolitique? Et l'on entend alors évoquer ce qui a valeur de "décor sonore" sans aucune commune mesure avec ce qui vient d'être écouté. Pourquoi aussi convier des pianistes jeunes et qui n'ont aucune expérience du Concours Reine Elisabeth? Que peuvent-ils exprimer d'autre que "c'est très bien car c'est difficile"... "oui, je l'ai déjà joué", "non, je ne l'ai pas joué" ? Je retiendrai par contre les propos de Roberto Giordano et de Khatia Buniatishvili qui connaissent ce concours-ci et d'autres pour y avoir participé. Ces deux-là ont de l'expérience à partager et n'ont pas manqué de générosité. J'aurais aimé aussi que l'on nous parle des personnalité de ce jury que l'on n'arrête pas de qualifier de "prestigieux"; ce "grand public" auquel on dit vouloir s'adresser est-il sensé faire un acte de foi? Il est suffisamment rare de rassembler un tel panel international pour saisir l'occasion de faire un petit tour du monde de la transmission de la musique classique hors les murs. Les propos "d'entr'acte" auraient apporté un "plus" comme l'ont fait l'histoire de Steinway ou le travail d'un technicien de pointe du piano. Un bon point aussi pour la présentation des oeuvres avec écoute de leurs thèmes... mais attention de ne pas se laisser aller à se projeter dans leur histoire, ce serait réduire la musique à un programme !  Gageons que, d'ici un an, le tandem sera rodé.
Enfin, n'oublions pas de saluer le travail de l'Orchestre National et de Marin Alsop visiblement heureuse de partager la musique et soucieuse de mettre en valeur les jeunes artistes.
En route donc pour de nouvelles aventures musicales. En 2014, place au chant.
Bernadette Beyne 

LES FINALES

Samedi 2 juin : une soirée en dents de scie teintée d’humour.
A quelques heures des résultats, deux pianistes se sont succédés ce soir sur la scène du Palais des Beaux-arts.
Succès mitigé pour Sean Kennard qui commence avec la Sonate en ut majeur Hob. XVI:48. Affichant un grand sourire, il ne parvient pas à entrer dans l’ambiance de l’œuvre ni dans celle de la salle. Malgré sa volonté d’instaurer un climat intime, on sent un pianiste qui souhaite démontrer ses capacités et n’y arrive pas. De belles choses mais la conduite des phrases n’est pas toujours claire et certains passages affichent de la dureté dans le jeu. Le travail sur les silences est pensé et sans doute surfait. Ils manquent cruellement d’attente et prennent le visage de l’hésitation. Ce que l’on retiendra surtout de sa prestation, c’est le manque d’investissement. Tout est contrôlé, maîtrisé mais la personnalité du pianiste -qui nous plaisait beaucoup au début de la compétition- semble s’épuiser. En revanche, à la fin du mouvement rapide, Kennard s’approprie davantage l’œuvre et c’est dans les quelques dernières mesures qu’on le sent à l’aise. L’œuvre de Petrossian pose les mêmes problèmes. Plongé dans la partition, le pianiste donne une lecture très plate et linéaire de l’œuvre. Le côté percussif y est -peut-être un peu trop- mais il manque l’architecture sonore que demande la partition, sauf sur la fin. L’orchestre, lui, est à l’aise et propose une très belle lecture. Kennard termine avec le redoutable Premier Concerto de Brahms dont il propose une version survolée, avec toujours duretés et hésitations, il semble dépassé. Brahms est un orchestrateur de génie et le piano doit pouvoir dépasser la robustesse de l’orchestre. C’est dommage de la part d’un pianiste aussi prometteur. Une erreur de programme?

Mateusz Borowiak a offert une prestation inoubliable. Sa lecture du la 31e Sonate de Beethoven est impressionnante. Timbre exceptionnel, plans sonores riches, conduite parfaite, polyphonie maîtrisée, c’est un pianiste d’une grande maturité. Après un problème de siège qu’il a changé lui-même, Borowiak démontre qu’il sait jouer sur tout l’ambitus du piano dans les nuances fortes et moins fortes. Le troisième mouvement fera frissonner la salle. Les changements harmoniques surprenants sont conduits avec justesse. Dans la fugue qui conclut l’œuvre, chaque voix se fait entendre comme il le faut, c’est précis, c’est beau. Même sentiment pour le concerto de Petrossian. Borowiak s’investit pleinement dans l’œuvre, en lien constant avec l’orchestre qui le lui rend. C’est maîtrisé et analysé, il prend du recul et laisse résonner certaines notes, apportant de grandes qualités aux plans sonores. Puis le président du jury remercie l’Orchestre National et Marin Alsop à qui le public offre une ovation méritée, comme il l’avait fait un peu plus tôt pour Michel Petrossian Le Troisième Concerto de Rachmaninov conclut cette dernière prestation au milieu des ovations. Tout y est contrôlé, maîtrisé, conduit. Aucun sentimentalisme inutile, un vrai lien avec le chef et l’orchestre et les quelques passages qui affichent les solos de l’orchestre en dialogue avec le piano sont magnifiques. Cette musique convient au pianiste comme au chef. Une prestation qui laissera de bien beaux souvenirs.

Vers 00h50, le jury revient sur scène. C’est sans surprise que Boris Giltburg remporte le Premier Prix et reçoit une ovation largement méritée. Comme Rémi Geniet (2e) et Mateusz Borowiak (3e), il a joué le Troisième Concerto de Rachmaninov. Coïncidence ?
Ayrton Desimpelaere

Vendredi 31 mai : une belle soirée à la veille des résultats
Les prestations d'hier soir étaient très réussies ; à la veille de la dernière soirée des finales, tout est encore possible. Les deux candidats nous ont donné une belle leçon de musique. Deux grands concertos très bien maîtrisés.
La première candidate de la soirée était Sangyoung Kim qui a débuté avec la Sonate en la Majeur (op.120 D 664) de Schubert. Les lignes mélodiques sont très soignées et construites ; Kim est concentrée et semble à l'aise dans cette musique. Dès le premier mouvement, on peut remarquer que cette pianiste a naturellement du son, une chance pour elle car cela lui évite un son dur dans les octaves du premier mouvement. Elle fait sonner le piano avec aisance, et le confirmera plus tard dans le concerto de Prokofiev. Dans le deuxième mouvement, elle installe une belle ambiance, très intime et douce ; on regrette alors qu'il ne soit pas plus long. Dans le dernier mouvement, Sangyoung Kim commence bien mais trébuche dans plusieurs passages délicats et la Sonate finit plus mal qu'elle n'avait commencé. Mais cette pianiste a des ressources ; dans l'imposé In the Wake of Eade Michel Petrossian, elle prend le parti d'un toucher plus percussif qu'impressionniste et cela donne une toute autre vision de l'oeuvre. Les attaques sont cinglantes, presque arrachées et les traits virtuoses sont jetés sur le clavier avec une grande précision. L'ensemble sonne comme un coup de fouet. Après les douceurs de Schubert, Kim nous prépare pour Prokofiev. Sous ses doigts, l'oeuvre de Petrossian rappelle étrangement l'univers musical de Bartok, notamment Musique pour cordes percussion et célesta. Kim a su imposer sa version. A mi-chemin de sa prestation, on peut déjà cerner son point fort : sa force et sa vigueur. Son Concerto n° 2 en sol mineur de Prokofiev est sidérant de maîtrise. Quelle énergie dans ce premier mouvement! Toutes les attaques sont précises et toutes les notes bien claires. Le concerto semble écrit pour elle. Une cadence très réussie, bien construite et tous les thèmes bien amenés. Elle prend son temps et chante constamment. Le deuxième mouvement est parfait du début à la fin, d'une clarté incroyable et d'une précision chirurgicale. Elle tient le tempo sans problème. Sangyoung Kim a fait un très beau choix en prenant ce concerto, il lui convient à merveille et elle a tout compris à cette musique. Quelle aisance dans le dernier mouvement, quels gestes précis et souples. Il est rare d'entendre ce concerto si bien contrôlé.

Pour finir la soirée, le souriant David Fung. Il commence avec la Sonate n°4 en mi bémol Majeur de Mozart (KV 282). Le jeu de Fung est très simple, sobre et il n'en fait pas trop.  Le pianiste montre naturellement son plaisir, ce qui est rare en finale d'un concours international. David Fung nous offre un Mozart aérien et chantant. Son deuxième mouvement (Menuet) est parfaitement dans le style, simple et d'une grande élégance. Il est très au fond du clavier, ses mains sont ancrées dans l'instrument sans que le son soit jamais dur ou forcé. Fung ne joue pas "en surface" comme trop de pianistes quand ils abordent Mozart; il utilise simplement le poids de son bras, sans en rajouter. Dans In the Wake of Ea, David Fung montre une nouvelle fois sa belle personnalité ; il s'est approprié l'oeuvre et en donne une version très originale. Son jeu très perlé convient bien à cette pièce qui puise son inspiration dans la musique française. Mis à part un petit faux départ, on y sent le pianiste australien à l'aise ; il n'est pas rivé à la partition et s'inspire des musiciens de l'orchestre pour rechercher de belles sonorités dans le piano. Un bel imposé. C'est avec le Concerto en si bémol Majeur op.23 de Brahms que Fung a choisi de finir son concours. Concerto exigeant, dense et particulièrement long à tenir. Le premier mouvement montre qu'il peut rivaliser avec l'orchestre au niveau sonore. Le son est rond, plein, sans jamais tomber dans l'excès. Il dispose d'une grande palette de couleurs et se joue de toutes les difficultés techniques. Dans le deuxième mouvement, il a choisi la simplicité dans l'expression, à l'abri du pathos incohérent. Il suit l'orchestre, est à l'écoute de ce qu'offrent les musiciens, sans conflit avec la masse orchestrale. Son troisième mouvement est simplement divin, aidé par un violoncelliste inspiré et mesuré. Il nous plonge dans un monde de délicatesse et de finesse. Le dernier mouvement est enjoué, espiègle et très énergique. Fung n'a pas cessé une minute d'être "dans" le concerto : pas un seul moment de flottement. Ni son sourire ni sa concentration ne lui ont échappé un seul instant.
Deux candidats très discrets qui ont fait montre de leurs qualités dans deux grands concertos très exigeants.
François Mardirossian

Jeudi 30 mai : à mi-parcours des finales
Les finales sont toujours pleines de surprises. Après plus de trois semaines d'épreuves, ce moment du concours est peut-être le plus dur. Il faut avoir des nerfs d'acier pour tenir cette soirée. Les candidats ont beau avoir fait des éliminatoires et demi-finales magnifiques, c'est la finale qui compte pour le classement. Hier soir, deux candidats très attendus et deux façons de jouer complètement opposées.

Le premier candidat est le Chinois Yuntian Liu. On se souvient de ses épreuves aux éliminatoires et demi-finales, très contrôlées, fines et d'une grand concentration. Hier soir, il a montré qu'il pouvait se lâcher. Sa Sonate en Ré Majeur de Beethoven (opus 10 n°3) fut d'emblée prise dans un tempo extrêmement rapide ; trop rapide parfois, ce qui rend certains traits mélodiques difficiles à comprendre. Liu est musicien mais ses doigts courent tellement vite que l' on a du mal à le suivre. Son deuxième mouvement fut très réussi, très lyrique et d'une belle conduite. Quand il ne s'agit pas d'aller vite, Liu parvient à prendre son temps, à respirer. Le troisième mouvement fut le plus réussi de la Sonate. On a retrouvé le pianiste qui nous avait tant charmé dans sa Sonate D.664 de Schubert, beaucoup de finesse, un toucher élégant et surtout une grande simplicité. Le dernier mouvement fut repris à un tempo démesurément rapide mais musicalement plus compréhensible. Dans la pièce concertante imposée In the Wake of Ea de Petrossian, on a compris, dès les premières notes répétées, que la vitesse est une constante chez Yuntian Liu. Techniquement, il maîtrise parfaitement l'oeuvre mais il ne dialogue pas assez avec l'orchestre. Concentré sur sa partie, il en oublierait presque qu'il est accompagné. Toutefois, Liu ne manque pas de nuances, il peut aller loin dans ses pianos et ses notes répétées ont de quoi faire pâlir plus d'un pianiste, mais le tout semble décousu et sans rapport de couleurs avec le riche instrumentarium de la pièce. Dans le Concerto pour piano en si bémol mineur opus 23 de Tchaïkovsky, Yuntian Liu va prendre des tempos excessivement rapides, laissant l'orchestre de Marin Aslop bien derrière lui… L'oeuvre commençait bien, Yuntian Liu a un son puissant, envoûtant bien en phase avec l'orchestre mais, dès le retour du premier thème, il accélére sans raison et perd l'orchestre. C'est dommage car tout ce qu'il propose est intéressant, vraiment musical et d'une grande sensibilité, mais à chaque passage virtuose, une irrésistible envie de presser lui vient et l'orchestre a du mal à le suivre. Dans le deuxième mouvement il fut plus à son aise et plus avec l'orchestre et il nous a offert de très beaux moments. Ce pianiste est émotionnellement très généreux, il ne joue pas en finale d'un concours mais en concert. Il s'est lâché, trop peut-être. Que dire du troisième mouvement sinon qu'il a battu tous les records de vitesse et les plus gros décalages avec l'orchestre au point qu'ils n'arrivent pas à finir ensemble le concerto. Mais tout cela n'enlève rien au fait qu'il est musicien et qu'il a su être touchant.

Quand à la deuxième partie de soirée, Andrew Tyson a débuté sa prestation par une Sonate de Mozart (N° 15 KV 533) comme on peut l'imaginer quand on a entendu ses épreuves passées. Une sonorité très douce, un toucher ultra-délicat et des ornements parfaitement ciselés. C'est un beau choix de Sonate pour une finale. Tyson fait partie de ces pianistes qui ont une grande personnalité ; chaque pièce qu'il aborde est appropriée et devient quelque chose d'original. Son deuxième mouvement était très intense et bien construit, Andrew Tyson a l'art de faire parler les silences et sait prendre son temps. Son jeu est très détaillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une conduite à long terme. Cette Sonate a confirmé ce que l'on pensait de lui : Tyson est un grand mozartien. D'une grande finesse sans jamais en faire trop et tomber dans l'afféterie. Dans l'imposé In the Wake of Ea, Tyson fut captivant dès les premières notes : cette oeuvre est une pièce concertante de musique de chambre. Les thèmes de l'orchestre se retrouvent au piano et Tyson l'a bien compris, il regarde les musiciens solistes qui jouent et calque sa sonorit sur l'instrument qui intervient. L'oeuvre est alors sublimée et prend tout son sens. Durant un quart d'heure sous ses doigts, l'oeuvre fut riche de sonorités impressionnistes. Il utilise très bien la pédale et ose des résonances très subtiles qui installent une ambiance fort intéressante. Autant dire que l'on attendait impatiemment le Deuxième Concerto de Rachmaninov. Très impatiemment même car depuis le début du concours, Tyson a choisi des oeuvres où il faut avoir une grande science des couleurs, un jeu très fin, précieux et subtile. À aucun moment on ne l'a entendu dans une oeuvre où il faut avoir de la force et de la puissance sonore comment on doit en avoir chez Prokofiev, Bartok ou Rachmaninov. Tout en gardant ses qualités qui font de lui un pianiste attachant on peut regretter que Tyson ait manqué parfois de présence aux côtés de l'orchestre dans cette oeuvre passionnée qui demande de l'énergie et de la robustesse. Il timbre bien la mélodie mais n'a pas un son plein et ne parvient pas à aboutir les climax. Quel dommage car l'oeuvre en contient plus d'un. Par moments il semble se ressaisir et lancer un thème avec autorité mais quelques mesures plus loin il se ravise et redescend comme s'il avait peur d'aller trop loin et de choquer l'auditeur. Durant tout le concerto on a attendu le moment où il allait exploser et se lâcher complètement. Ce moment n'eut pas lieu et le concerto se termina sur un sentiment de frustration. Était-il fatigué ? Aurait-il du choisir un autre concerto ? Andrew Tyson a en somme manqué d'élan. On sort de sa prestation un peu frustré, après un Mozart et un imposé très réussis. Tyson reste malgré tout un grand musicien, sensible et d'une grande intelligence.
François Mardirossian

Mercredi 29 mai : un Khristenko tourmenté préface un fantastique Giltburg!
Ce mercredi soir, c'est une standing ovation du public du Palais des Beaux Arts qui a ponctué la prestation magnifique de Boris Giltburg.
C'est le pianiste russe Stanislav Khristenko qui monte le premier sur scène.
Il ne manque assurément pas de personnalité et il offre une prestation généreuse mais tourmentée. Il débute avec la sonate en ré majeur Hob. XVI:42 de Haydn. Le choix de cette sonate est risqué pour ouvrir une soirée de finale . On peut facilement perdre le fil du premier mouvement avec son merveilleux thème et ses variations au détour desquelles on peut s'égarer. Khristenko caractérise bien les différentes parties, son jeu est coloré et il est très attentif au cheminement harmonique. Néanmoins il semble un peu stressé et les charmantes variations ornementales manquent un peu du caractère ludique si typique du maître d'Esterhaza. Le second mouvement confirme cette impression avec parfois un manque de précision dans l'articulation. On déplore certains accents maladroits et un jeu un tantinet trop marcato qui crispe la tonalité de ré majeur au lieu de lui donner un rayonnement jubilatoire ! L'oeuvre imposée laisse un sentiment mitigé. On ne peut certainement pas lui reprocher de ne pas chercher le contact avec l'orchestre mais le résultat ne convainc pas. Il trouve en général un son bien timbré qui se mixe avec les cuivres par contre son jeu un peu trop direct l'empêche de se fondre dans la sonorité des cordes. Si par moment on sent un travail précis et une bonne mise en place, on déplore aussi des décalages assez flagrants. Khristenko développe une vision angoissée de l'oeuvre, à la fois tourmentée et pessimiste et il se cantonne dans ce seul personnage rendant son jeu trop uniforme et perdant les couleurs debussystes. Il veut développer des mélodies bien chantées aux accents russes. C'est visiblement une mauvaise direction qui décontenance l'O.N.B. Il lui reste à jouer le Concerto n1 en ré mineur, op.15 de Brahms. Le début est difficile et les décalages sont nombreux. On a l'impression que le pianiste souhaite un tempo plus rapide que ne suit pas l'orchestre. Dans le second mouvement, il présente de belles couleurs mais son lyrisme reste très déclamé le tout s'alourdissant dans un pathos généralisé qui empêche la musique d'avancer. Il faut tout de même noter que l'O.N.B ne l'aide pas dans ses tentatives de poésie avec des entrées de l'harmonie fort peu subtiles et dont la justesse est perfectible. Chaque note est douloureuse et Khristenko se refuse les moments d'optimisme et de lumière. Bien sûr on aime entendre l'âme russe chanter mais fallait-il le faire dans Brahms ? Quel contraste avec la prestation de Grondahl plus diversifiée et tellement heureux de jouer !

Boris Giltburg est quant à lui un personnage. Il inspire la sympathie par un radieux sourire et affirme son originalité non seulement par sa chemise mais aussi et surtout par sa position courbée presque en angle droit et un rapport unique au clavier. Il commence sa prestation avec la Sonate n. 27 en mi min op.90 de Beethoven. Son toucher hors pair interpelle dès les premières notes. Il offre un jeu très diversifié, narratif et intéressant. La sonate est bien construite, colorée et contrastée. Le thème typiquement viennois « à la Schubert » se déploie avec fluidité et raffinement. Chaque note est bien dosée et l'ensemble et équilibré. La musique respire et avance simplement, il impose sa personnalité atypique et attachante. L'imposé, In the wake of Ea est excellent. Sa lecture est passionnante et on ne peut que souligner l'excellente mise en place. Il impose sa vision et l'alliage avec la sonorité de l'orchestre frôle la perfection. D'ailleurs, l'O.N.B joue beaucoup mieux ! Chaque note trouve un sens et on ne s'ennuie pas un instant. Le jeu est différencié et surprenant. On déguste les différentes couleurs trouvant leur résonance dans la très belle orchestration de Petrossian. Non seulement Giltburg joue mais il dirige autant que Alsop avec qui il noue une grande complicité.
La soirée ne peut que finir en apothéose avec l'incontournable Troisième Concerto de Rachmaninov. Encore le troisième de Rachmaninov ? Et bien oui ! Encore ! Les premières mesures sont magiques, le thème chante avec nostalgie et une sonorité bouleversante dans un tempo légèrement retenu qui fait mouche ! On se laisse complètement prendre au piège par cette musique même avec tout ce qu'elle a d'Hollywoodien. Tout y est : technique impeccable, sens du phrasé, poésie touchante, éclats bien dosés, pianos veloutés. Giltburg fait preuve également d'un sens aigu du théâtre dans le bon sens du terme. Par un silence surprenant et vertigineux il reprend l'auditoire au bout de ses doigts et les tient en haleine jusqu'à l'ovation à la fin de sa prestation. Quelle que soit l'issue de ce concours voilà certainement une soirée que ce jeune pianiste n'oubliera pas !
Michel Lambert

Mardi 28 mai : Rémi Geniet et Roope Gröndahl
Le jeune français, Rémi Geniet, benjamin du concours, engagea sa prestation par la Sonate n°9 en mi majeur de Beethoven. Dès les premières notes, son jeu fut clair, mesuré, témoignant d’un juste élan au plus près de la luminosité de la tonalité du mi majeur. L’imposé qui suivait, In the Wake of Ea du compositeur français Michel Petrossian, nous est apparu avec force et conviction, tant la lecture du pianiste français fut marquée d’un réalisme soulignant les multiples couleurs de son instrument et instaurant une fluide et constante énergie circulatoire entre les instruments de l’orchestre et le piano. En complicité avec Marin Alsop, la partition sonnait à la manière d’une narration inscrite dans une temporalité sans fin. Une découverte nouvelle de l’œuvre imposée se révélait hier soir sous les doigts de Rémi Geniet. Le Troisième Concerto de Rachmaninov, fut interprété avec une brillance au service d’un lyrisme clair et pur. Sa considérable implication musicale se fit voir aussi bien dans les thèmes chantés que dans son traitement des progressions menant à un point culminant. En effet, l’extrême tension, portée et soutenue à son paroxysme, apparaît telle une corde puissamment tendue, ne se brisant ou ne s’affaiblissant à aucun moment. Il parvient à conduire les thèmes avec ampleur et lyrisme ignorant les déferlements virtuoses visibles ou les prouesses techniques manifestes. Son second mouvement fut dominé par un lyrisme où il dessinait chaque phrase avec poésie et simplicité, laissant place à un final doté d’une énergie aussi soutenue que subtile. Sa prestation remporta un vif succès, accompagnée par la chef d’orchestre Marin Alsop, soucieuse d’épouser au plus près l’interprétation et le tempérament de chaque lauréat.

Le second candidat de la soirée fut le Finlandais de 23 ans, Roope Gröndahl. Il a ouvert son programme par la Sonate n° 24 en fa dièse majeur de Beethoven. L’esprit de son interprétation de la sonate fut frais, charmant, juvénile et gracieux. Le pianiste finlandais mime chaque expression ou caractère musical et opte sur un ton amusé et espiègle pour des tempi extrêmement rapides dans les deux mouvements encadrant le mouvement central. Son interprétation de l’imposé fut moins persuasive que celle de premier candidat de la soirée. Il nous livra une lecture prônant un immédiat qui réfuterait toute inscription dans une durée, au profit d’impressions instantanées, disparaissant aussi furtivement qu’elles furent survenues. Serait-ce une lecture textuelle si précise qui justifierait la primauté de ressentis fugaces au détriment d’une expression générale ? Le choix du concerto, fut le Premier Concerto de Brahms, en ré mineur, débutant par l’introduction de l’orchestre à la sonorité ample et généreuse. L’entrée du pianiste fit preuve d’une telle clarté que son thème semblait peiner à égaliser la vigueur de la masse orchestrale. Néanmoins, il déploya une grande virtuosité ainsi qu’une forte énergie tout au long de la partition. Incontestablement, ce fut dans le mouvement central qu’il livra au public ses plus belles sonorités, cristallines et délicates.
Deux candidats aux tempéraments très différents mais offrant tous deux une poésie digne des grands musiciens.
Marie-Sophie Mosnier

Lundi 27 mai : Michel Petrossian, Tatiana Chernichka et Zuo Zhang
Alors que nous entendions ce soir la première mondiale de In the Wake of Ea du compositeur français Michel Petrossian, nous avons été surpris par une interprétation du Premier Concerto pour piano de Tchaïkovski, jazzifié par une Marin Alsop en pleine forme.
Mais revenons aux candidates de ce soir : deux femmes, Tatiana Chernichka (Russie) et Zuo Zhang (Chine) ont toutes les deux décidé d’interpréter le concerto de Tchaïkovski. Pour la première, commençant par la Sonate en fa majeur de Haydn (Hob. XVI :23), on ne la sent pas immédiatement à l’aise. Il lui faudra du temps pour s’épanouir dans l’acoustique si particulière du Palais des Beaux-Arts. Relativement rapide, le premier mouvement semble survolé, même si la technique impitoyable s’y révèle pleinement. Très belle virtuosité, une belle main droite, construite, stable et précise. Les plans sonores sont respectés et pensés avec intelligence. Le second mouvement semble plus évocateur pour la pianiste qui n’hésite pas à timbrer, ce qui manquait justement dans le premier mouvement. Phrasés captivants, main gauche attentive à la sonorité de la droite -voire en retrait par endroits- qui met alors en avant le côté déclamatoire de cette longue poésie. Le troisième mouvement sera plus précis, avec un toucher vif. La pianiste commence à prendre plus de libertés même si le tout restera très égal. Etait-il judicieux de choisir cette sonate pour la finale ? Ce n’est clairement pas une œuvre où l’on peut démontrer toutes ses qualités de musicien. Le concerto imposé avec lequel elle poursuit sa prestation ne la met pas plus en valeur. Certes, il s’agit ici de la Première mondiale et la Première au sein du concours. Le poids à porter semble étouffer la pianiste couverte par un orchestre dominant bien que fragmentaire. Pourtant l’œuvre est intéressante et mérite quelques explications.

In the Wake of Ea de Michel Petrossian
Gagnant du Concours Reine Elisabeth de composition 2012, Petrossian conçoit son œuvre comme un dialogue ininterrompu entre le soliste et l’orchestre.
Très justement, dans son explication, il présente le soliste comme Ea, le dieu des eaux souterraines et créateur des arts, et l’orchestre comme la lyre qui s’affaiblit avec le temps. Cette construction pour présenter Babylone -cette grande civilisation orientale qui n’existe presque plus aujourd’hui- est finalement caractérisée par l’évolution et la transformation de cette région.
Les procédés employés par Petrossian sont avisés. Il utilise l’étendue de tous les instruments, principalement les vents et les percussions, transforme le son et se plaît à utiliser l’extrême aigu de plusieurs d’entre eux. Il n’hésite pas à utiliser des méthodes de jeu inhabituelles, tels que le travail sur la respiration, la manière de souffler ou de pincer l’embouchure. Même chose pour les percussions aux procédés divers pour proposer des sons particuliers. Par dessus, il produit un travail renversant sur la résonance en lien avec l’eau, rendant aquatique l’atmosphère de certains extraits. D’ailleurs la musique, peu virtuose, est ample, assez lente et ne subit pas de réelles transformations de tempo. En dialogue avec les vents, les percussions offrent des couleurs rarement entendues au sein d’un orchestre, à l’image de bulles qui n’explosent jamais, qui continuent de vivre par l’histoire, la mythologie. Même sans le son, on continue de percevoir une sensation, un trouble qui nous plonge dans un monde divin très expressif.
La recherche des plans sonores est intense avec, notamment, des glissandos aux cuivres qui répondent toujours au soliste. Ce dernier, sensé représenter Ea, doit évoquer l’idée de permanence. Deux procédés pour cela : les notes répétées et une phrase musicale transformée et variée.
D’un point de vue historique, le piano représente la quatrième corde de la lyre qui, comme le rappelle Petrossian, est composée de cinq cordes devant et quatre derrière. La quatrième, note primordiale de l’échelle babylonienne, est le fil conducteur de l’œuvre. Les analyses de deux tablettes babyloniennes par Marcelle Duchesne-Guillemin, nous apprennent que cette corde porte une indication spécifique : “ faite par le dieu Ea ”. On comprend mieux alors le côté presque autoritaire du piano qui doit remettre dans le bon chemin les “ autres cordes ” de l’instrument, évoquant très certainement l’humanité.
En dehors de cette direction, c’est celle de l’évolution de l’humanité qui est caractérisée. Peu de traces persistent aujourd’hui de cette musique et le symbole que veut donner ici Petrossian est justement l’évocation d’un monde disparu. L’orchestre s’efface avec le temps pour caractériser la perte de Babylone, son côté immatériel caractérisé par ces bruits curieux et cette résonance appréciée. Petrossian maîtrise la combinaison des sons, offrant parfois des assemblages novateurs. Tel un prophète, le piano ne s’interrompt jamais et nous propose une histoire sans cesse renouvelée comme quelque chose qui revit après une mort certaine. Ce renouvellement est aussi caractérisé par quelques envolées pianistiques redoutables, comme des pincements plus secs pour montrer que tout n’est pas aussi flexible. Il prévient et offre en quelque sorte un souffle à l’orchestre qui ne meurt véritablement jamais.
C’est en cela que l’oeuvre est particulièrement intéressante : elle propose un récit perpétuel qui pourrait continuer même après l’audition. D’un point de vue directionnel, l’œuvre n’est pas la plus complexe jouée au concours. Très peu de grands tutti, préférant une œuvre fragmentaire qui a tout son sens ici. Les cordes sont peu présentes sauf pour offrir quelques notes surprenantes ou pour accentuer le côté aquatique et divisé. Le chef indique l’atmosphère que l’œuvre requiert, un rôle qui se place davantage sur le plan sonore que technique.

Il est dommage que la première candidate n’expose pas plus la volonté du compositeur. Le côté mystique est en retrait et “ l’annonce ” de ce qui va arriver n’est pas assez mise en avant. Elle aborde tout l’ambitus du clavier mais on aurait préféré qu’elle prenne le temps de faire sonner certaines notes tandis que d’autres nous paraissent trop en retrait. Le prophète a un peu de mal à faire vivre l’orchestre et le pari de renouveler l’histoire de la lyre est alors inversé. La pianiste se nourrit de ce qu’elle entend mais c’est bien sûr l’inverse qui est souhaité. Néanmoins, elle présentera de belles qualités techniques et on ne peut que la féliciter pour cette lecture. Enfin, elle termine par le Concerto n°1 de Tchaïkovski où elle semble plus à l’aise. C’est un piano qui sonne qu’elle nous offre, parfois un peu trop. Belle virtuosité, beau timbre dans les passages plus calmes, tout est contrôlé et on regrette quelques décalages avec l’orchestre. Marin Alsop écoute attentivement les solistes et provoque une énergie qui convient au compositeur russe. Malheureusement, l’orchestre ne réagit pas toujours comme elle le voudrait et cela se perçoit par différents gestes de direction qu’elle donne. Le second mouvement est lyrique avec une belle conduite des phrases, un dialogue construit s’installe entre soliste et orchestre tandis que les passages plus rythmiques sont charmants. Enfin, elle conclut sa prestation avec un troisième mouvement virtuose, énergique mais un peu brouillon. La pianiste qui a pourtant montré des qualités remarquables semble épuisée ce soir et ne montre pas l’entièreté de son potentiel musical.

Le plaisir se retrouve en revanche chez la pianiste chinoise. Abordant la scène avec fougue, la pianiste ravit le public par son sourire et sa passion de jouer. Et c’est un véritable concert qu’elle nous propose. Que ce soit, Beethoven, Petrossian ou Tchaïkovski, elle approche chaque œuvre avec vivacité et allégresse. Ainsi, commençant par la Sonate n°18 de Beethoven, elle propose une version moderne et rapide qui fonctionne. Du début à la fin, elle joue l’œuvre avec joie, une joie que l’on rencontre rarement chez Beethoven. C’est une histoire qu’elle nous raconte, parfaitement narrée par une technique implacable, une énergie inouïe, une musicalité contrôlée et des plans sonores maîtrisés à la perfection. Il n’y a pas grand chose à ajouter si ce n’est que le troisième mouvement est poétique avec une belle conduite des phrasés et contours mélodiques. Le galop final nous emmène dans une danse folle qui ne se termine jamais avec ses motifs répétés. Elle s’investit pleinement dans l’œuvre et parvient à s’exprimer comme elle le souhaite. Son interprétation de l’œuvre de Petrossian nous convainc aussi. Cette musique épurée à la forme classique lui convient parfaitement. Elle a comprit tout l’enjeu de l’œuvre : la recherche des plans sonores tout en pinçant certaines notes tel un rappel à l’ordre. Elle domine l’orchestre qui l’écoute et la suit aisément. Le côté mystérieux est bien présent et elle dialogue avec l’orchestre. Enfin, le Concerto de Tchaïkovski est évidemment un succès largement applaudi par le public. Son jeu est souple, sonore, précis. Le dialogue avec l’orchestre s’installe dès les premières mesures et l’énergie qu’elle déclenche se ressent dans l’orchestre. Quelques petits accidents de justesse pour les cuivres ne la gêneront pas et elle ne cesse d’avancer dans le premier mouvement. Pour le second mouvement, elle expose un chant déclamé avec justesse tandis qu’elle voltige dans les passages plus rythmiques. C’est une véritable leçon de chant. Enfin, le dernier mouvement conclut sa prestation avec honneur. Adoptant une démarche type jazz, Marin Alsop tente de présenter un Tchaïkovski moderne, dansant en exposant à plusieurs reprises des voix que l’on n’entend jamais. Cette dynamique convient à la maitrise pianistique de la candidate qui répond à cela avec joie. La jeune femme fait preuve d’une maturité musicale incroyable. Elle semble mieux comprendre l’atmosphère russe de Tchaïkovski que certains pianistes compatriotes du compositeur. C’est une réelle source d’inspiration pour les jeunes pianistes comme pour les plus âgés. On l’aura compris, cette soirée se termine sur le succès largement mérité d’une pianiste pétillante.
Ayrton Desimpelaere

CONCOURS COFFRET
Le COFFRET 75 ANS de Concours Piano : 20 exemplaires à gagner !
Le label Muso a puisé dans les archives du Concours pour réaliser un remarquable coffret de 5 CD offrant 12 concertos de légende interprétés par autant de lauréats exceptionnels dont 9 Premiers Prix. Grands souvenirs musicaux pour les fidèles, riches découvertes pour les plus jeunes, c’est un document à ne pas manquer.CRESCENDO vous en propose 20 exemplaires à GAGNER !
Un question sera publiée chaque jour de cette semaine, de lundi à samedi, dans notre "Journal".
Vos réponses (toutes sur un seul document) devront nous parvenir avant dimanche soir (2 juin). Pour l'envoi, voir la rubrique "Nous contacter" dans le menu "Qui sommes-nous".

A LA VEILLE DES FINALES

« Le mal radical est apparu en lien avec un système
où tous les hommes sont, au même titre, devenus superflus »
Hanna Arendt, La banalité du mal

Cette idée m'est revenue à l'écoute du Concours Reine Elisabeth, son audience remplissant, dès les premières éliminatoires, les places du Studio 4 de Flagey.Les concours, c'est pour les chevaux disait Bartok. Il y a sans doute du vrai dans cette implacable sentence. Je retiendrai plutôt l'engouement qu'ils suscitent dans le public. Viendrait-il du fait que pendant trois semaines, les «hommes», dans ce cas les pianistes, peuvent être tout, sauf superflus? Chacun apporte ce qu'il a de meilleur, la vision de son art ; le public écoute, reçoit, partage. Il s'agit ici de l'Homme, de sa nature, de sa culture, de ses émois, de son être. 51 pianistes ne trouveront pas le chemin de la salle Henry Le Boeuf ? Il y a la déception, bien sûr, mais au-delà de cela, il y a la satisfaction d'être allé au bout de soi-même dans un moment donné, il y place pour de nouveaux projets qui sont le propre de sa qualité d'être humain. Une expérience a été vécue et elle vaut vraiment la peine si l'on considère le nombre de musiciens « déçus » dès les premières épreuves qui ont, pourtant, fait un beau parcours. Peut-être tout autant que des finalistes. Cela pourrait faire l'objet d'une étude.

Il est très intéressant de jeter un oeil sur les curriculum vitae des finalistes car ils nous donnent une géographie de l'enseignement musical. Il reste trois Asiatiques en Finale et un Australien né en Chine et vivant aux Etats-Unis, comme les trois autres d'ailleurs. Leurs classes, ils les ont parfois débutées dans leur pays natal avant d'émigrer vers les « grandes écoles » américaines qui, outre la légendaire Juilliard School et le Curtis Institute se nomment désormais aussi USA Park University, Yale School of Music, Cleveland Institute of Music. Sept finalistes sur les douze sont actuellement dans ces grandes écoles américaines où on découvre, au Curtis Institute, le nom de Robert M. Donald, professeur de trois finalistes (Andrew Tyson, Zhang Zuo et Sean Kennard). Si l'on sait que Robert M. Donald a étudié avec Mieczyslaw Horszowski et Rudolf Serkin, cela fait une belle tradition ! Un autre nom que nous voyons apparaître : Claude Frank, également au Curtis Institute et à la Yale University, un élève d'Artur Schnabel et de Maria Curcio, sa disciple préférée, tandis que, en direction d'orchestre, son maître fut Serge Koussevitzky. Là aussi, de bonnes graines.
Intéressant aussi le parcours de Remi Geniet qui semble avoir été baigné dans le piano russe. A l'occasion d'un dossier sur l'enseignement de la musique, nous avions rencontré Rena Chereshevskaya qui, pendant onze ans, avait enseigné le piano à l'Ecole Centrale de Musique pour Enfants Surdoués attachée au Conservatoire de Moscou ; elle-même « enfant surdoué », avait reçu les conseils de Jacob Flier descendant en ligne directe de Alexandre Ziloti et de Franz Liszt. Dès 2008, Remi Geniet a travaillé avec Rena Chereshevskaya à Colmar et au Conservatoire de Reuil Malmaison où elle enseigne actuellement, tout en rejoignant au Conservatoire de Paris la regrettée Brigitte Engerer, porteuse de la tradition russe qu'elle assimila avec son professeur, Stanislav Neuhaus, fils du célèbre Heinrich Neuhaus, disciple de Leopold Godowski et professeur de pianistes tels Emil Gilels, Sviatoslav Richter, Elisso Virssaladze présente elle-même dans le jury de cette session et professeur à Munich de la finaliste russe Tatiana Chemichka. Finalement, malgré la « mondialisation », le paysage des grandes « querelles d'écoles » USA-Union Soviétique du temps de la guerre froide n'a pas beaucoup changé. Trois finalistes seulement échappent à l'école russe ou l'école américaine, l'Israélien Boris Giltburg, le Finlandais Roope Gröndahl et le Britannique Mateusz Borowiak.

Venons-en maintenant à l'âge, plus avancé que les autres années puisque la moitié des finalistes ont plus de 26 ans. Sans doute n'est-ce pas un hasard si cette session est particulièrement remarquable. Ceci me rappelle un mot d'Aldo Ciccolini qui rappelait que, quand il était jeune, à Naples, on lui parlait beaucoup d'un jeune pianiste : il s'appelait Vladimir Horowitz et il était âgé de 35 ans.

Une question aussi, en suivant ce concours en salle ou en télévision. Des initiatives viennent de toutes part pour sensibiliser les jeunes à la musique. N'y a-t-il pas lieu de développer davantage la musique en vidéo ? Notre culture est trop liée à l'image que pour l'ignorer. L'interprétation émane aussi du corps, de la posture ; la musique est un tout que nous retrouvons en salle mais que tout le monde ne peut pas s'offrir.

Une question encore à laquelle je n'ai toujours pas reçu de réponse satisfaisante : est-il normal que, la plupart du temps, les jurys soient essentiellement composés personnalités masculines (ici, 10 hommes pour 2 femmes) ? Il ne s'agit ni de féminisme primaire, ni de « politiquement correct » mais il est certain que les sensibilités et les manières de recevoir la musique sont différentes et que l'objectif d'un musicien est de jouer pour un public, un public habituellement composé d'hommes et de femmes avec leurs réceptivités spécifiques...

En vous souhaitant une belle semaine de musique.
Bernadette Beyne

"IN THE WAKE OF EA" DE MICHEL PETROSSIAN, GRAND PRIX DU CONCOURS DE COMPOSITION - CONCERTO IMPOSE POUR LES FINALES"

En décembre dernier, un jury international a désigné le Grand Prix de Concours International de Composition Reine Elisabeth 2012 parmi 141 partitions qui avaient été présentées. Il s'agit du Concerto pour piano et orchestre, "In the Wake of Ea" du compositeur français Michel Petrossian. Le prix de 10.000 euros lui a été offert par la SABAM.
L'oeuvre sera jouée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles par les douze finalistes du concours de piano durant la semaine du 27 mai au 1er juin. Ils seront accompagnés par l'Orchestre National de Belgique dirigé par Marin Alsop.
Les finalistes de ce concours de composition sont :
- Hooshyar Khayam [Iran - Great-Britain] : Before the Dream is Over
- Yiğit Kolat [Turkey] : Concerto for piano and Orchestra
- Arthur Lavandier [France] : Concerto pour piano et orchestre
- Herrmann Torsten [Germany] : Konzert für Klavier und Orchester
- Nils Van der Plancken [Belgium] : Garden of Sorrows
Chacun recevra un prix de 1.500 euros offert par la Loterie Nationale.

LES 12 FINALISTES

C'est peu après minuit qu'ont été proclamés les noms des douze finalistes du Concours Reine Elisabeth qui se produiront au Palais des Beaux-Arts du 27 mai au 1er juin en compagnie de l'Orchestre National de Belgique dirigé par Marin Alsop. Parmi les douze: deux Russes, deux Chinois et deux Américains; les six autres finalistes se répartissant entre la France, la Finlande, Israël, la Corée, l'Australie et la Grande-Bretagne/Pologne. La Belgique est un peu triste: ses deux candidats qui, cependant, n'ont pas démérités, se sont retrouvés face à une redoutable concurrence.

Outre la sonate classique (six Beethoven, trois Haydn, deux Mozart et un Schubert), nous entendrons trois fois le 1er concerto  de Tchaikovski, trois fois le 3e Rachmaninov, trois fois le 1er Brahms (chose plus rare au concours), une fois le 2e Rachmaninov, une fois le 2e Prokofiev et une fois le 2e Brahms.

Les soirées ne manqueront pas d'être riches vu le niveau de maturité tout à fait exceptionnel de la session de cette année.

A demain pour quelques commentaires !

SONATE, QUE NOUS DIS-TU ?

Le Concours Reine Elisabeth est non seulement un événement musical dont notre époque médiatique a bien besoin, il donne par là même une image sociologique de la place de la musique classique dans le monde, en particulier dans les lieux de culture dont elle n’est pas issue. Son évolution au fil des années, notamment au niveau du répertoire, est également révélatrice. Nous lui avons consacré antérieurement deux articles à l’occasion des épreuves de violon de 2005 (Crescendo n°77) puis celles de piano en 2007 (n°87).

Le règlement du concours a été plusieurs fois modifié au cours des dix dernières années avec l’introduction, notamment, d’un concerto de Mozart accompagné à l’orchestre et, à partir de 2012, la libéralisation complète du choix des œuvres lors des demi-finales. Malheureusement la formulation « au moins deux œuvres au choix » sans autre spécification ont fait disparaître les mots « dont une sonate romantique » utilisés précédemment, et on s’est trouvé envahi par des pièces de Waxman, Wienawski ou Saint-Saëns au détriment des sonates, œuvres majeures du répertoire pour violon et piano, également absentes des premières éliminatoires.

Il y a moins de risques avec le répertoire particulièrement vaste du piano mais le temps limité accordé aux épreuves, surtout après l’introduction des concertos de Mozart limite les possibilités de jouer en demi-finales d’autres partitions majeures comme les Sonates n°30 et 32 de Beethoven et les dernières Sonates de Schubert. En revanche, cette programmation en récitals des demi-finales permet d’introduire des pages jamais exécutées antérieurement à ce niveau, grâce au fait que les premières éliminatoires, réservées jusqu’alors aux Préludes et Fugues de Bach et aux grands études dominées par la virtuosité, ont intégré désormais un premier mouvement de sonate classique (Haydn, Mozart, Beethoven Schubert), apportant ainsi aux candidats les moyens de preuve de leurs capacités, en particulier techniques, avant d’aborder en demi-finales un répertoire non nécessairement dominé par la virtuosité.

Peut-être a-t-on voulu ainsi répondre aux critiques adressées parfois à ce caractère des épreuves. Cela implique logiquement -même si ce n’est pas le cas cette année- de ne pas modifier la composition du jury afin d’éviter que tous les membres ne disposent pas des mêmes éléments d’appréciation, d’autant plus que le règlement interdit tout échange d’information. Comment juger en effet un candidat qui, comme cela s’est passé, ne joue en demi-finale que les Préludes de Chopin alors que d’autres présentent les pages les plus difficiles de Scriabine ou de Prokofiev, si on ne sait rien de ce qu’ont révélé les prestations antérieures ?

La marée asiatique
Si le Concours a résolu ainsi au mieux les problèmes de répertoire des deux premières épreuves, le nombre toujours croissant de candidats crée d’autres difficultés que chaque organisation s’efforce de surmonter par ses procédures de sélection :

Tableau Lem

La participation asiatique est devenue le principal moteur de cette croissance qui pèse de plus en plus sur les tâches de présélection, qu’elles se déroulent, faute de mieux, à l’aide d’enregistrements en DVD ou sur place, c’est-à-dire aux États-Unis et en Europe, mais aussi à Shanghai ou Hong-Kong, comme le Concours Van Cliburn peut se le permettre, limitant ainsi à trente la venue des candidats et les problèmes qu’elle entraîne mais augmentant, en revanche, le temps disponible pour chaque prestation.

On ignore le nombre d’Asiatiques parmi les 283 candidats mais, après la pré-sélection, ils représentent pas moins de 50 % des candidatures acceptées, 40 % des demi-finalistes et 25% des admissions aux finales. Plus troublante est la constatation qu’aucun concurrent asiatique ayant prévu de jouer Beethoven, Schumann ou Chopin en finale n’a réussi, non seulement à y accéder mais même à participer aux demi-finales, et la situation est d’ailleurs identique pour les non-asiatiques. Pire encore : aucun des 24 demi-finaliste n’a envisagé de donner une chance à un concerto de Beethoven, Schumann ou Chopin. De quel concours s‘agit-il en fin de compte ?

La dérive des concertos
S’agit-il d’un autre effet pervers après celui qui a longtemps favorisé les lauréats de fin de semaine ?
Sans doute, mais ce sont les candidats qui, par leurs choix, plus que le Concours, ont imposé cette orientation.
Il ne s’agit plus de jouer Beethoven, Schumann et Chopin, mais de gagner à l’aide des concertos les plus spectaculaires et les plus difficiles. Le jury ne peut juger que ce qu’on lui présente. Le Concours Reine Elisabeth de piano est-il condamné à rester ainsi le Concours Tchaïkovsky-Rachmaninov-Prokofiev qu’il est devenu et dont Brahms semble être l’ultime recours ? (1)

Cette dérive est cependant moins marquée dans d’autres concours importants. Celui de Leeds s’en est prémuni dès sa création en 1963, en établissant pour les finales, des listes de concertos couvrant largement le répertoire mais omettant délibérément certains d’entre eux, à tour de rôle, comme le 1er de Tchaïkovsky en 2012 ou précédemment le 3e de Rachmaninov et le 2e de Prokofiev, ce qui ouvre ainsi largement la porte aux candidats qui n’ont aucune chance à Bruxelles. On se souviendra que Leeds compte ainsi parmi ses lauréats Murray Perahia, Radu Lupu et Mitsuko Uchida (2).

Au Concours Van Cliburn, deux concertos sont exigés en finale, un avec grand orchestre, l’autre avec orchestre de chambre réservé à Mozart et Beethoven,
mais les demi-finales comportent également l’exécution d’un Quintette de Schumann, Brahms ou Dvorak. Cette diversification n’a de sens que si le système de cotation en tient suffisamment compte. La Sonate jouée actuellement aux finales ne suffit pas pour assumer un rôle analogue.

On peut évidemment s’estimer satisfait de la situation actuelle du Concours, étant donné son succès et son prestige mais il semble souhaitable, dans ce cas, de prendre la responsabilité de cette situation en informant certains candidats que le Concours n’est pas exactement celui qu’ils pensent car sa spécificité et son fonctionnement rendent minimes leurs chances de succès, même au niveau des demi-finales, qu’ils soient asiatiques ou européens. S’ils veulent jouer les concertos de Beethoven ou de Chopin, c’est à d’autres concours qu’ils font mieux de s’adresser.

Même s’il se réalise, le succès n’est pas tout pour autant. Lorsqu’on regarde les palmarès passés des grands concours, on est frappé par le nombre élevé de lauréats qui n’ont pas accédé à la notoriété qu’ils espéraient atteindre ainsi. En maintenant, contrairement à beaucoup d’autres, douze lauréats dont six prix, le Concours Reine Elisabeth apporte à autant de jeunes talents, le plaisir de vivre ces moments extraordinaires et de les inscrire dans leur mémoire. Dans sa forme actuelle, l’épreuve des demi-finales constitue, elle aussi, un moment fort du Concours, même si elle en marque la fin pour la moitié des participants. C’est cet aspect qu’a illustré de façon exemplaire Stéphanie Proot qui après avoir obtenu un résultat pourtant décevant pour son magnifique récital (Scarlatti, Schumann, Prokofiev) a néanmoins conclu: « Ce fut un beau concours, je veux continuer dans cette voie : faire de la belle musique ».

Frans Lemaire

(1) Le Concours de violon semble connaître une situation analogue avec Tchaïkovsky, Sibelius et Chostakovitch.
(2) Reléguée avec Beethoven en 10e place au Reine Elisabeth de 1968, M.Ushida fut l’année suivante 1er Prix au Concours Beethoven de Vienne, 2e Prix au Concours Chopin de 1970 ainsi qu’à celui de Leeds de 1975 avec le Concerto de Schumann.

QUELQUES CONSTATS AU TIERS DU PARCOURS

Comme toujours après une épreuve et les choix du jury, on est tout naturellement mené à faire des constats et porter sa réflexion sur la "santé" de la musique, sa pratique, son enseignement. 
Cela fait maintenant plusieurs années que le Concours opère une présélection sur base de DVD envoyés par les candidats; cette année : 283! Une heureuse initiative qui, pour le jeune pianiste, évite les déconvenues, l'engagement de frais importants s'ils vient de l'autre bout du monde, qui évite aussi une fatigue excessive du jury. Je me souviens d'une année où 141 pianistes jouaient tous le premier mouvement d'une sonate de Clementi, imposé des premières éliminatoires à l'époque! Je peux encore vous la chanter de mémoire, cette Sonate en fa dièse mineur op. 25 n°5, très jolie d'ailleurs! Des 283 pianistes, 63 ont été retenus soit environ 1 sur 4,5. Deux choses à retenir: quantitativement, la musique classique se porte bien; qualitativement, beaucoup de pianistes se surestiment peut-être ou ne se rendent pas compte des exigence d'un grand concours international.
Un autre constat: alors qu'au départ, les Asiatiques (Corée, Chine, Japon, Chine Taïpei) représentaient un peu moins de 50% des candidats admis aux éliminatoires, ils seront 12 à se présenter aux secondes éliminatoires, soit 50% toujours. L'Europe de l'Ouest qui réunissait 12 candidats (Belgique, Italie, France, Finlande, Pays-Bas, Royaume-Uni) en garde 5 en secondes éliminatoire et se stabilise également à 20% des "effectifs" -peu pour un patrimoine qui lui est propre! Les Américains se retrouveront en demi-finale à 2 sur les 6 qui se présentaient. Quant à l'Europe de l'Est, si la Russie revient, c'est sur la pointe des pieds car seuls 3 candidats sont retenus sur les 9 qui se présentaient. Alors, la Belgique ? Fantastique ! Avec Israel (1/1) et la Finlande 1/1), elle est le seul pays à avoir gardé tous ses effectifs. Qu'il n'y ait eu qu'un seul candidat finlandais nous étonne car on sait combien l'enseignement musical de haut niveau y est développé. Mais depuis peu, les sessions se déroulent tous les trois ans; certains ne se sont peut-être pas précipités. Si l'on se tourne vers l'Asie, il faut constater que, depuis quelques années, le Japon perd de sa superbe (1 candidat retenu sur les 8!) au profit de la Corée (6 sur 13) et de la Chine (4 sur 7). Il est donc temps de se poser des questions sur la politique culturelle de la Corée. Nous y reviendrons en dernière semaine.
Toujours des chiffres, mais ils sont parlants : sur 63 candidats, 25  filles et 38 garçons, une différence plus nette que les autres années; en demi-finales, nous retrouverons 7 filles et 17 garçons.
Après avoir longtemps fixé la limite d'âge à 30 ans, le Concours a ramené cette limite à 26 ans avant de revenir aujourd'hui au point de départ de 30 ans. Sans conteste, une idée bienvenue car, sur les 63 candidats retenus, 12 étaient âgés de 28 ans, suivis par ceux de 25 ans (10) et de 30 ans (7). 11 des demi-finalistes sont âgés de plus de 26 ans. Et comme rarement, la critique est unanime pour reconnaître au concours de cette année un niveau particulièrement élevé. Ceci va à l'encontre de la politique de "jeunisme" de certaines maisons de disques qui lancent de très jeunes musiciens -et musiciennes- habillés de fort jolies pochettes.
Bien qu'âgé de 3/4 de siècle, le Concours Reine Elisabeth continue de se poser les bonnes questions. Celles qui portent des fruits.

EN ROUTE VERS LES DEMI-FINALES

Après 1H30 de délibération, le jury monte sur scène pour donner la liste des 24 candidats sélectionnés pour la demi-finale toujours sous le regard passionné de la Reine Fabiola. Sont sélectionnés :

Zhang Zuo (Chine, 23 ans)
Yannick Van de Velde (Belgique, 23 ans)
Mikhail Berestnev (Russie, 25 ans)
Joo Hyeon Park (Corée, 24 ans)
Lu Shen (Chine, 27 ans)
Tatiana Chernichka (Russie, 28 ans)
Joon Kim (Corée, 30 ans)
Rémi Geniet (France, 20 ans)
Roope Gröndahl (Finlande, 23 ans)
Sasha Grynyuk (Ukraine, 30 ans)
Stanislav Khristenko (Russie, 28 ans)
Boris Giltburg (Israël, 28 ans)
Yuntian Liu (Chine, 23 ans)
Andrew Tyson (USA, 26 ans)
Yedam Kim (Corée, 25 ans)
Jianing Kong (Chine, 27 ans)
Stephanie Proot (Belgique, 25 ans)
Sangyoung Kil (Corée, 29 ans)
David Fung (Australie/Chine 30 ans)
Yejin Noh (Corée, 27 ans)
Kana Okada (Japon, 22 ans)
Sean Kennard (USA, 29 ans)
Mateusz Borowiak (Grande-Bretagne, 24 ans)
Samson Tsoy (Russie/Corée, 24 ans)

Le Président du jury a tenu à féliciter tous les candidats en leur souhaitant le meilleur pour les années futures. Les deux belges passent en demi-finale.

PREMIERE EPREUVE

Samedi 11 mai : dernière soirée de la première épreuve en présence de la Reine Fabiola

La première épreuve s’est achevée ce soir au Studio 4 de Flagey. Les cinq derniers candidats ont eu l’honneur de jouer devant la Reine Fabiola, venue pour l’occasion.
Le premier candidat, Sean Kennard (USA, 29 ans) a offert une bonne prestation. Son Prélude et fugue (BWV 848) assure une belle rythmique, l’ambiance et les transitions sont réussies. La fugue est trop rapide mais les plans sonores sont pensés, réfléchis. L’Allegro vivace de la Sonate op.31/1 de Beethoven est au dessus du tempo. Il s’agit d’un premier mouvement, trop agité pour l’occasion. Le pianiste ne semble pas vouloir prendre le temps d’écouter la résonance de certaines couleurs. En revanche, belle maîtrise générale. Les Feux-follets de Liszt bénéficient d'une excellente main gauche et la virtuosité de la main droite coule comme de l’eau. Enfin, Kennard a l’audace de jouer laDanse macabre de Saint-Saëns transcrite et variée par Horowitz. La technique de pianiste est parfaite mais on regrette que dans cette pièce de virtuosité, il n’y ait pas plus de place pour la musique.

Mateusz Borowiak (Grande Bretagne-Pologne, 24 ans) propose un magnifique récital. Le Prélude et fugue (BWV 885) est abouti. Il maîtrise tous les registres et leurs sonorités tandis que le contrepoint de la fugue est bien construit. L’Allegro con spirito de la Sonate KV 311 de Mozart est rapide mais le style y est. On aime la prise de temps pour accentuer certains phrasés et contours mélodiques. Chaque attaque est maîtrisée avec brio. L’Etude pour les octaves de Debussy est sans doute l’une des meilleures jusque ici. Très bon caractère, fougue bien contrôlée. Eritana d’Albeniz est un choix redoutable. Cette œuvre si difficile convient à merveille à Borowiak qui la défend avec honneur. Pour conclure cette prestation, il propose encore une magnifique Etude op.18/1 de Bartok qui lui vaut une salve d’applaudissements.

Belle prestation également pour Thomas Beijer (Pays-Bas, 24 ans) qui a préféré commencer par l’Allegro de la Sonate D958 de Schubert. C’est un Schubert expressif et intime qui se déploie même si, à certains moments, on ne suit plus la direction prise par le pianiste. En revanche, il offre une très belle palette de couleurs. Vient ensuite le Prélude et fugue (BWV 874) qui vit avec expressivité, sans virtuosité inutile. La fugue est musicale aussi, peut-être trop. Il continue avec l’Etude d’exécution transcendante n.10 de Liszt qui nous semble beaucoup trop rapide. Le choix du tempo ne lui laisse pas l’occasion d'exprimer les qualités harmoniques de l’étude. Enfin, il propose une lecture intéressante du Prélude n°8 de Franck Martin. Œuvre redoutable, il la défend avec précision et fougue.

Przemyslaw Witek (Pologne, 28 ans) a commencé son récital par le Prélude et fugue de Bach (BWV 881), trop romantique ici. La fugue sera néanmoins intéressante. Le même problème se posera dans l’Allegro de la Sonate Hob. XVI :24 de Haydn. Malgré un très beau son, le pianiste se permet des libertés qui rendent l’exécution du mouvement hors-sujet. Même ressenti dans l’Etude pour les octaves de Debussy où le rubato est omniprésent. Il semble que le pianiste veuille faire chanter son piano mais sa tentative est exagérée. Enfin, il termine par la Polonaise op.53 trop agitée et bruyante. L’œuvre est survolée et précipitée.

Pour conclure la soirée, Samson Tsoy (Russie-Corée, 24 ans) débute avec la Fantaisie op. 77 de Beethoven. Jouer cette œuvre pour un concours n’est pas une excellente idée. L’œuvre est longue et peine à retenir l’auditeur. L’Allegro moderato de la Sonate Hob XVI :46 est plus à propos. Le mouvement est stable, la rythmique est juste et les phrasés bien conduits. Le Prélude et fugue (BWV 860) offre de belles qualités de timbre et une bonne maîtrise des registres mais quelques passages sont durs. L’Etude pour les cinq doigts de Debussy laisse perplexe. C’est un Debussy romantique, gorgé de rubato. Mais l’utilisation de la pédale est fidèle au texte et les couleurs sont intéressantes. Pour terminer cette soirée, l’Etude op. 25/12 de Chopin est survolée, banale, orpheline des indications harmoniques et de nuances qui la rendent intéressante car ici tout est sur le même plan.
Ayrton De Simpelaere

Samedi 11 mai : une après-midi très asiatique

Cinq candidats intéressants cet après-midi, venus d’Asie et des Etats-Unis, devant un public toujours aussi présent pour ces prestations.

Noh Yejin (Corée, 27 ans) a présenté un beau Prélude et fugue (BWV 880), linéaire, fluide et timbré comme il faut. Elle exploite les nuances les plus basses du piano qui lui valent de grandes qualités de toucher. Très bon tempo pour l’Allegro con spirito de la Sonate KV 311 de Mozart. Les phrasés sont justes, elle se libère du texte pour exprimer tous les contours mélodiques. Grâce à d’intéressants contrastes sonores, elle déploie une forme d’humour qui se voit aussi sur son visage. Son Scarbo (Ravel) est énergique avec de belles couleurs. Conduite intelligente des phrases, et le caractère sautillant contribue à la réussite de l’œuvre. L’Etude pour les degrés chromatiques (Debussy) est convaincante mais la pédale est trop bruyante. Terminer le récital par l’Etude op.10 n°1 ne nous semble pas un très bon choix : la main gauche n’est pas présente, tout semble focalisé sur la technique de la droite. Terminer par Scarbo eût sans doute été plus judicieux.

Pour suivre, une bonne prestation de Okada Kana (Japon, 22 ans). Son Prélude et fugue (BWV 854) est juste, la fugue un peu trop rapide malgré un beau contrepoint. L’Allegro de la Sonate Hob. XVI :50 manque de stabilité et certaines articulations sont trop accentuées mais l’énergie est là et le développement rattrape l’exposition. L’Etude Feux-Follets de Liszt, un peu rapide, est bien exécutée. La main gauche s’exprime librement malgré une main droite très virtuose et pleine de fougue. Pour conclure, le Scarbo (Ravel) à nouveau dans une vision plus aboutie : ça rebondit, les attaques sont précises et, à la fin, les doigts voltigent mais restent dans le style.

Le troisième candidat, Han Sang-il (Corée, 29 ans) propose un récital en dents de scie. Le Prélude et fugue de Bach (BWV 885) est bien exécuté, tout est contrôlé mais peu de contrastes. En revanche, la fugue est mieux conduite. Mêmes remarques pour l’Allegro con brio de la Sonate op.2/3 de Beethoven. Présence trop importante dans le clavier, ce qui durcit le jeu. Changement radical de style et de technique dans l’Etude pour les agréments de Debussy. Il propose une étude fine, chantée, souple même si à certains moments, la dureté refait surface. Même souci pour la Suggestion diabolique de Prokofiev. Diabolique ne signifie pas « tout jouer fort » et c’est ce qui se passe ici. Et la pédale omniprésente noie les subtilités qui font de cette œuvre un chef-d’œuvre.

Très bon récital pour Goto Eri (Japon, 28 ans). Elle a proposé un Prélude et fugue (BWV 880) expressif et bien conduit. La fugue est un peu trop mécanique mais la pédalisation est peut-être la plus juste de ce jour. Elle déclame assez aisément l’Allegro de la Sonate KV 576 de Mozart avec de beaux phrasés et contrastes. Le mouvement est délicat mais un peu précipité à plusieurs moments. Très belle exécution de Hulan de Smetana. Son toucher est précis, elle timbre bien et nous emmène aisément en terres tchèques. Son étude de Chopin (op.25 n°11) est maîtrisée avec une bonne énergie, bien que l’étude soit très rapide. La main gauche sonne, mais la candidate ne lui laisse pas toujours le temps de résonner. Les bruits intempestifs durant sa prestation ne semblent pas l’avoir perturbée.

Enfin, le pianiste américain Christopher Falzone (28 ans) a bien commencé sa prestation. Son Prélude et fugue (BWV 869) est intime mais avec une fugue aussi longue, on aurait souhaité un peu plus d’investissement de sa part. Ce sentiment perdure tout au long de sa prestation. On retrouve la même intimité dans l’Allegro maestoso de Mozart (KV 330) mais il y a un manque d’énergie qui affecte le mouvement, plat et banal. Même chose encore pour l’Etude op.25 n°11 de Chopin que l'on entend pour la troisième fois aujourd’hui. Le pianiste semble disposer d’une technique redoutable mais ne pas l’utiliser assez pour rendre sa prestation passionnante, à l’exception de la dernière partie de l’étude. Et on retrouve la même impression dans le Grand Galop Chromatique de Liszt qui ne danse pas assez. Tout est contrôlé, les doigts effleurent les touches avec facilité mais l’œuvre ne vit pas. Pourtant le choix du tempo est excellent mais il ne va pas au bout des choses. C’est dommage car ce pianiste a d’énormes qualités techniques et, avec un peu plus d'enthousiasme, sa prestation aurait pu être l’une des meilleures de la journée.
Ayrton Desimpelaere

Vendredi 10 mai : une soirée passionnante de répertoire.

Cinq autres candidats exceptionnels se sont présentés à Flagey en soirée. De plus, le tirage au sort a permis d’écouter trois extraits d’opéras transcrits par Liszt.

Un triomphe pour la première candidate, Kim Sangyoug (Corée, 29 ans). Le Prélude et fugue (BWV 892) présente de beaux contrastes, elle semble même s’amuser. Stable, elle prend le temps d’exprimer le sujet et il en ressort une fugue claire, précise avec des pianissimos intenses. Le Moderato de la Sonate de Haydn (Hob. XVI:20) est très expressif avec une bonne maîtrise des ornements et une délicatesse de jeu. Redoutable, l’Etude pour les tierces de Chopin lui convient parfaitement. Les tierces sont parfaites tandis que la main gauche s’exprime librement, sans contrainte. L’Etude pour les degrés chromatiques ne peut que bien lui aller. Elle privilégie la mélodie et offre des sonorités éclatantes, appréciables ici. Découverte ce soir avec Soirée de Vienne, paraphrase de concert sur La Chauve-souris de Strauss par Grunfeld. Cette musique aux allures de fêtes nous emmène dans les valses de Vienne et offre une danse qui fait virevolter le public. C’est brillant, explosif pour une œuvre complexe.

La seconde candidate, Anna Fedorova (Ukraine, 23 ans) entre sur scène avec assurance. Son Prélude et fugue (BWV 880) est intéressant, sans doute avec une utilisation abusive de la pédale mais l’agilité qui met en avant le contrepoint est apprécié dans la fugue. Son Allegro de la Sonate KV 333 de Mozart comporte de très beaux phrasés et une main gauche contrôlée qui assure le rôle d’accompagnement. Revoici L’Etude pour les octaves de Debussy. Plus d’élan, de fougue alors qu’elle prend du temps (minime) pour chanter certaines notes. Beaucoup de dynamisme et l’étude se termine de manière explosive. Enfin, de la délicatesse pour la Troisième Ballade de Chopin. On apprécie la conduite des voix, la douceur et le timbre qu’elle apporte. Son toucher pourtant exubérant semble n’être que superficiel. En revanche, quelques difficultés dans le tourbillon final peut-être à cause du tempo.

C’est David Fung, Australien né en Chine (30 ans) qui poursuit l’épreuve. Une émotion particulière se dégage de sa prestation. Pianiste souriant, il a choisi des œuvres particulièrement fines qui lui conviennent à merveille. Pas de démonstration de force mais de la musique. Son Prélude et fugue (BWV 884) est d’une grande maîtrise avec une certaine habileté. On ne s’ennuie pas dans sa fugue dansante où se déploie sa large palette de couleurs. Le sommet de sa prestation est le Molto moderato e cantabile de la Sonate op.78 de Schubert. On entend un véritable travail sur la polyphonie, les phrasés sont justes, le cantabile aussi. Remarquable exécution des contrastes de nuances donnant l’impression d’une longue poésie de Paul Valéry. Le Prélude op. 32/12 de Rachmaninov est un choix judicieux où il peut mettre en avant les richesses dramatiques de l’œuvre. Enfin, il conclut par une exécution spectaculaire de l’Etude de concert Waldesrauschen de Liszt. Son jeu est étincelant et doux tandis que dans les passages virtuoses, il est précis sans aucune exagération. Il semble avoir conquis le public.

Après la pause, Fantee Jones (USA, 20 ans) propose une belle prestation. Malgré son jeune âge, la pianiste a une maturité certaine. On regrette par moment un manque d’investissement dans les nuances fortes comme si elle n’osait pas se dévoiler. En revanche, son Prélude et fugue de Bach (BWV 892) est contrôlé avec une belle maîtrise du contrepoint et de la rythmique. La musique est pure, pas d’exubérance inutile. L’Etude pour les cinq doigts de Debussy est imagée mais une fois de plus, elle n’utilise pas toute l’étendue sonore du piano. Elle se réserve aussi dans l’Allegro maestoso de la Sonate (KV 310) de Mozart. Par moments, elle manque de timbre et d’énergie mais les phrasés sont justes malgré un tempo rapide. La Valse de l’Opéra Faust de Gounod transcrite par Liszt clôture sa prestation et cette fois avec brio ; elle se libère et fait sonner son piano. Les doigts dansent et offrent un panaché de nuances exceptionnel, surtout les nuances pianissimo.

Enfin, le candidat italien Daniele Rinaldo (29 ans) conclut la soirée avec honneur. Acclamé par le public, il s’en sort plutôt bien dans son Prélude et fugue de Bach (BWV 881). Ce n’est pas le meilleur de la soirée mais le prélude est convaincant tandis que la fugue manque de rigueur. L’Allegro de la Sonate op.10/2 est un mouvement charmant, quelque peu guilleret et cela manque à son exécution. Un peu trop vite, quelques coups s’entendent et la pédale est bruyante. Néanmoins, le mouvement est plein d’esprit et ne manque pas d’énergie. Quelques erreurs à la main gauche dont un trou de mémoire vite rattrapé. L’Etude op.65/3 est correctement exécutée. Le pianiste a une puissance naturelle qui convient à ce type d’œuvre. Les contours mélodiques sont bien précisés. Pour conclure, il interprète le magnifique Miserere du Trovatore de Verdi S 433 par transcrit par Liszt. Le côté sombre y est bien caractérisé alors qu’il choisit d’accentuer le dramatisme par la vitesse, et cela fonctionne.

Le choix du jury sera difficile. Chaque candidat a d’exceptionnelles qualités et le niveau est très haut, avec des pianistes matures et accomplis. Une très belle journée à Flagey aujourd’hui, pleine d’émotions, de surprises et de découvertes.
Ayrton Desimpelaere

Vendredi 10 mai : la belle prestation de Stéphanie Proot

Déjà plus que vingt candidats à entendre pour ces deux dernières journées de la première épreuve. Dix candidats sont montés sur la scène du studio 4 de Flagey aujourd’hui, salle comble à chaque fois.

L’après-midi commence avec Sakai Arisa (Japon, 24 ans) qui propose de manière générale une belle épreuve. Avec souplesse, elle débute le Prélude et fugue n°18 en sol# majeur de Bach avec fluidité, peut-être trop, sa main gauche conduit justement la droite tandis que la fugue semble moins bien lui convenir. Plus stressée, elle utilise trop souvent la pédale et n’ose pas aller dans des nuances fortes jouant tout sur le même plan. En revanche, beaucoup de qualités dans le Presto de la Sonate n°7 de Beethoven malgré un tempo trop rapide. L’Etude-tableau op.39/1 de Rachmaninov lui convient à merveille où elle déploie une belle musicalité alors que la main gauche chante comme il faut, laissant la droite s’effacer quand besoin est. Après une Etude pour les sonorités opposées de Debussy manquant de couleurs, elle excelle dans l’Allegro con spirito de la Sonate op.26 de Barber. Un tempo parfait, une rythmique implacable, bref une belle fin d’épreuve.

Ilya Maximov (Russie, 26 ans) ne nous a pas enchanté. D’une allure très rapide, son Prélude et fugue BWV 870 de Bach est trop agité, comme le sera le reste de son programme. Tout est contrôlé mais musicalement, il ne se passe pas grand chose. Malgré une technique exceptionnelle, son mouvement de la sonate Beethoven (op.22) est encore trop rapide, avec des accros, tandis qu’il ne laisse pas le temps aux accords de vibrer dans une si belle acoustique. Même chose pour les deux études. Chopin (op.10 n°4) manque de stabilité et le tempo double au retour du motif initial. Enfin, pour Liszt (Etude - Paganini n°2), le tempo est trop précipité.

Après la pause et un problème de lentille, bilan un peu plus positif pour Zhenni li (Chine, 25 ans). De belles qualités sonores dans son Prélude de Bach (BWV 867) avec des couleurs pianissimo assez impressionnantes. Le côté martial de ce prélude ne semble pas la perturber et elle parvient même à l’effacer au profit de la ligne mélodique. La fugue est maitrisée, le contrepoint pas toujours clair. L’étude de Liszt (Eroïca) me semble un mauvais choix : la pianiste ne se met pas en avant avec cette étude bruyante et elle laisse perplexe l’auditeur, il y en a tellement d’autres plus intéressantes… Sans doute une autre erreur pour le premier mouvement de la Sonate n°32 de Beethoven. On ne la sent pas à l’aise même si les transitions sont réussies. Comme Maximov, elle confond vitesse et précipitation et oublie toute la richesse harmonique de ce mouvement. En revanche, elle conclut avec un très beau Poisson d’or de Debussy, très imagé, coloré avec une pédale juste et précise.

Attention remarquable pour l’entrée de la candidate belge Stéphanie Proot (25 ans) qui vient de remporter le Concours Dumortier et qui choisit de jouer sur une chaise. Résultat extrêmement positif. Un Prélude et fugue (BWV 47) réussi avec une structure claire et bien pensée. Excellente déclamation pour la fugue où le contrepoint est riche. L’agitation qu’elle dégage convient bien à l’œuvre. Le premier mouvement de la Sonate Pathétique de Beethoven est aussi un succès. Le pathétisme est là, on apprécie la résonnance de certains accords et l’impressionnante palette de couleurs qu’elle déploie. Même remarque pour l’étude de Chopin (op.25 n°11) où elle débute très lentement tel un jeu de cloches avant la partie virtuose. La main gauche s’exprime grâce à une main droite volubile mais précise. L’étude de virtuosité se transforme en une véritable phrase poétique tandis qu’elle conclut sa prestation avec le très difficile Choral et Variations de Dutilleux. L’idée de cloche est toujours là pour le choral. Elle semble à l’aise et maîtrise chaque phrase tandis qu’elle déploie une réelle énergie. Première pianiste qui fait sonner le piano aujourd’hui.

Difficile de jouer après une telle prestation mais la pianiste Mao Ishida (Japon, 27 ans) s’en sort admirablement. Après un Prélude et fugue (BWV 876) contrôlé et précis où elle préfère tout jouer sur un même plan sonore, elle rate la Sonate de Haydn (Hob. XVI :50). Un tempo trop rapide qui ne lui laisse pas le temps d’une réelle interprétation. Le développement en revanche est mieux construit mais la réexposition ne change pas tandis qu’elle utilise beaucoup de pédale. Son étude de Debussy (Pour les octaves) se laisse apprécier après quelques mesures. Redoutable, ce début effraie la plupart des pianistes. Elle parvient à prendre de l’élan au fur et à mesure et assure le reste de l’étude avec maîtrise. Mais c’est dans la Rhapsodie hongroise n°12 de Liszt qu’elle brille. On apprécie l’ambiance qu’elle crée, ce côté dansant qui accélère. L’œuvre lui convient mieux et elle y montre de belles qualités sonores et techniques. c’est dans cette Rhapsodie qu’on la sent libérée.

Jeudi 9 mai : une soirée sans grande révélation

La journée de l'Ascension et le beau temps n'ont pas découragé le public à rejoindre Flagey jeudi soir. A nouveau une salle bien remplie pour venir écouter les candidats au premier échelon des marches qui conduiront certains à la consécration finale.

La soirée débute mal. Ben Kim (30 ans) se présente sous le drapeau USA. Paralysé sans doute par le trac -sinon, comment aurait-il pu franchir les fourches caudines de la présélection?- il se plante dans les périlleuses quartes d'entrée (Chopin), force le jeu et noie la suite dans la pédale. Une curieuse articulation dans le Prélude et Fugue en fa dièse majeur BWV 858 de Bach, très scolaire ; l'allegro de la Sonate en fa majeur K. 332 est truffé de mignardises, bien que le son soit toujours écrasé et les apoggiatures brutales ; enfin, la Chasse sauvage de Liszt, noyée à nouveau dans la pédale, nous offre une cruelle charge de sanglier. Peu de musique dans cette prestation.

Vient ensuite Andrew Tyson, un Américain de 26 ans qui laissera le public et la critique divisés. Il prend le Prélude et Fugue de Bach (Ré mineur 2e cahier BWV 875) dans un tempo d'enfer mais le tient dans un toucher très aérien. La fugue est poétique, les voix chantent, la sonorité est très belle, le contrepoint mis en valeur, tout s'enchaîne de façon éminemment organique, signe des beaux musiciens. Ce jeu aérien convient évidemment très bien à la Leggierezza de Liszt dont il fait ressortir le chant dans un jeu de sonorités superbes. Là où les avis divergent -et divergeront sans doute au sein du jury- c'est sur la sonate de Beethoven (Les « Adieux » op. 81a) qu'il joue dès l'entrée « ad libitum ». Tout au long de celle-ci, je trouve une caricature de l'afféterie, un sentimentalisme au premier degré illustrant la tristesse de l'adieu, la douleur de l'absence et la joie du retour. Les sonorités sont aussi belles que dans la Leggierezza... mais ici, il s'agit de Beethoven. Certains ont entendu dans ce Beethoven un signe d'intelligence, d'inventivité et de musicalité. Pour ma part, le grand art de trouver l'expression dans l'écriture elle même ; elle n'a pas besoin d'ajouts.

Cette qualité d'expression issue de l'écriture, nous la rencontrons chez Vasil Kotys (Ukraine, 28 ans). Une Appassionata de Beethoven bien intéressante dans une sonorité riche et profonde, une belle architecture dont il gère la dynamique, dosant naturellement les plans sonores, une belle organisation, une grande arche. Le Prélude et Fugue de Bach (en sol mineur BWV 861) se déploie dans une sonorité proche des résonances de l'orgue (un peu trop de pédale peut-être!) et même si l'énonce du thème de la Fugue avec ses deux premières notes liées n'est pas du meilleur goût, elle est menée avec maîtrise. Il enchaîne ensuite l'Etude en sol dièse mineur op. 25 n°6 de Chopin et les Degrés chromatiques de Debussy ; un enchaînement de bon aloi. Sa belle sonorité ronde et pleine garde ses qualités malgré des tempi fort rapides.

La deuxième partie de la soirée était asiatique avec, tout d'abord, une Coréenne de 25 ans, Kim Yedam qui commence par la sonate de Mozart K. 311 un cheveu trop rapide mais dans une très jolie sonorité et un très joli phrasé. Dommage que tout cela manque de respiration. Mais elle anime ses personnages où nous retrouvons le Mozart des opéras. Le Bach (Prélude et Fugue en si bémol mineur BWV 867) est très intérieur, quasi sacré, une musique qui émane du silence. Dans les Arpèges composées elle se glisse dans les "sonorités aquatiques" de Debussy, et dans les Tierces de Chopin (Etude en sol dièse mineur op. 25 n°6) elle se reprend très vite après un début un peu bousculé. C'est "Triana", extrait de Iberia II de Albeniz qui terminera sa prestation. Le sang espagnol ne coule certes pas dans les veines de la pianiste mais la prestation est très correcte avec, toujours, ce très beau son.

Et la soirée se terminait avec Jianing Kong, un Chinois de 27 ans qui joue Bach (Prélude et fugue en sol dièse mineur op. 25 n°6), Haydn (Sonate en la bémol majeur Hob. XVI:46), Chopin (pour la troisième fois de la soirée, l'Etude en tierces!) et Scriabine (Etude en ré bémol majeur op. 42 n°1) dans un même son, un même esprit, une même distanciation. De l' agilité, certes. Sans conteste. Un rapport très ludique à l'instrument, une belle sonorité, mais cela suffit-il ? Tout à coup, dans l'oeuvre au choix, en l'occurrence ici le 3e Scherzo de Chopin, Jianing Kong se réveille mais ses octaves sont alors surjouées et agressives, peut-être une tentative virtuose pour terminer sa prestation. Pourquoi?
Bernadette Beyne

Jeudi 9 mai : une après-midi d'athlétisme pianistique 

C'est l'occasion de se rappeler à quel point ce concours marathon est exigeant physiquement mais à quel point il peut-être cruel parfois. Tous ces jeunes candidats se préparent pendant des années au prix de beaucoup de sacrifices et tout peut s'écrouler en quelques secondes si le mental n'est pas au top au bon moment !

Dinara Klinton (Russie-Ukraine, 24 ans) interprète le Prélude de Bach (fa majeur BWV 880) avec une sonorité tendre. Sa fugue est à la fois dansante et autoritaire. Le premier mouvement de l'op. 111 de Beethoven est intelligent et plein de maîtrise. Mais il n'atteint pas la force d'expression et la grandeur insufflée par Smirnov mardi. Klinton souffle le chaud et le froid dans l'Etude en la min op. 10/2 de Chopin et l'Etude-tableau en la mineur op. 39/6 de Rachmaninov. Elle dévoile une belle personnalité et une intelligence de jeu mais sa volonté de ne pas perdre le contrôle l'empêche de prendre un peu de risque et donne à l'auditeur une étrange sensation d'insécurité.

La coréenne Yang Yoonhee (28 ans) a, quant à elle, voulu faire l'étalage de ses qualités techniques. Il en ressort un Prélude et Fugue de Bach (sol majeur BWV 860) joué à toute vitesse, un mouvement de Haydn (Allegro moderato, Sonate en si mineur Hob XVI) aux attaques dures et au touché uniforme et surtout une épouvantable Valse de Maurice Ravel. Du début à la fin, elle n'a fichtre rien compris à ce qu'elle a joué avec pour seul objectif de jouer vite et fort ! Le dernier accord fut une délivrance.

Avec sa prestation, Gehui Xu (Chine, 22 ans) a aussi cherché la virtuosité extrême ! Surtout dans l'étude de Scriabine en ut dièse mineur op. 42/5 et dans Erlkönig de Liszt d'après Schubert. On ne peut certainement pas dire que Xu n'est pas expressive, mais elle dramatise tout ! Elle s'investit corporellement en faisant des petits sauts fréquents sur sa banquette. A l'image du Prélude et Fugue n° 22 en sib mineur BWV 867 dont la fugue très déclamée quasi marcato prend une tournure romantique. Allegro molto e con brio de la Sonate n. 4 en mib majeur op. 7 de Beethoven est marqué par un pathos général. On est parfois gêné par ses rubati et le discours dramatisé perd un peu de sa fluidité. Enfin, l'uniformité de son jeu se ressent chez Debussy et l'Etude pour les degrés chromatiques où les changements de couleurs sont obtenus par les pédalisations plutôt que par une grande recherche de touché. Les volutes chromatiques devant iriser le chant de la main gauche sont trop articulées. Elle a été très cohérente dans ses choix artistiques, reste à savoir si elle a convaincu le jury !

Le Coréen Won Jongho (25 ans) a dû ressentir toute la cruauté du concours. Dès les premières notes de Bach, on a senti sa fébrilité. Le Prélude et Fugue (n°17 en La bémol majeur BWV 862) était catastrophique : tempo instable, doubles-croches qui lui filent entre les doigts, fautes et problèmes de mémoire... Quand le mental vous lâche ! Il a malgré tout eu le grand mérite de s'être repris et d'avoir poursuivi honorablement son récital. Pas certain que l'austère Sonate n°5 op. 3 de Scriabine le sauvera. On notera une belle version de l'Etude-Paganini n°3 de Liszt.

L'après-midi s'est bien terminée avec le beau récital de Lee Seomseung (Corée, 25 ans)
Il nous a offert de très belles versions du Prélude et Fugue n°20 en la min BWV 889 et du Molto Allegro de la Sonate 14 en ut mineur KV 457 de Mozart. Très sensible, très beau touché intelligence dans la construction du discours. On sera par contre plus réservé pour la Deuxième Ballade de Chopin. Est-ce un bon choix pour un concours ? L'oeuvre est difficile car un peu éclatée dans sa conception. Le lied initial est complexe pour la sonorité mais il doit couler avec une fluide simplicité. La partie rapide était un peu brouillonne parce qu'un peu trop vite, la pédale manquant de virtuosité afin de garder la clarté des harmonies.

Nous sommes tout de même un peu essoufflés en sortant du studio 4 de Flagey...
Michel Lambert

Mercredi 8 mai : une soirée intense et généreuse de surprises !

La soirée de la troisième journée des éliminatoires du Concours Reine Elisabeth nous a offert son lot habituel de belles surprises. Cinq candidats de pays différents avec des jeux très opposés mais jamais inintéressants. Dès le premier candidat, le ton de la soirée était donné : vigueur et conviction!

C'est d'un pas décidé que Stanislav Khristenko (Russie, 28 ans) est arrivé sur scène. À peine assis au piano il se lance dans le Prélude et Fugue n°2 de Bach (BWV847) sans concession, le jouant comme une robuste toccata. Surpris dès les premières notes, on se rend vite compte que ce Russe n'a pas oublié d'être musicien et possède une "patte" au piano très originale. Dans la Sonate n°6 opus 10/2 de Beethoven il se fait plus tendre et son plaisir de jouer se fait facilement ressentir. Son jeu est cohérent, il sait où il va et sait nous mener. Quand il attaque l'Étude n°11 opus 10 de Chopin on peine à imaginer que cette étude est redoutable tant cela semble facile sous ses mains immenses. Tout cela finement joué avec un subtil rubato. Khristenko a su montrer sa science des couleurs également dans l'Étude pour les sonorités opposées de Debussy avant de finir en beauté dans la Fantaisie opus 28 de Scriabin jouée superbement même si par moments on pouvait regretter que paradoxalement il n'aille pas plus loin dans les forte.

Kana Ito (21 ans) est assurément une bonne pianiste mais sa prestation fut assez décevante. Son Prélude et Fugue n°9 de Bach (BWV878) est joué à la va-vite, sans prendre de temps et sans idée. Passons sa Sonate Hob.XVI.50 de Haydn qui a subi le même sort. Prendre des pièces extrêmement difficiles pour un premier tour est un pari audacieux et qui peut certainement payer; encore faut-il les tenir. Cette pianiste japonaise joue tellement vite qu'elle laisse tomber la musique et pas mal de notes. Ce qui est très regrettable au vu des moyens techniques dont elle est dotée. Des tempos légèrement plus lents lui permettraient d'être plus à l'aise et plus musicienne. La Toccata opus 7 de Schumann est prise à un tempo assez rapide mais Kana Ito ne chante absolument rien, passe sur tous les détails de cette pièce et joue avec la même nuance du début à la fin. La pression sûrement.

Le dernier candidat de la première partie de soirée est un Israëlien. Boris Giltburg (28 ans) a fait une prestation remarquable. Remarquable pour sa constance de qualité du début à la fin. Un Prélude et Fugue n°22 de Bach (BWV867) très contemplatif, juste et sensible. S'ensuit la grande Sonate n°32 opus 111 de Beethoven impressionnante de maîtrise et de musicalité. Tout y est : l'esprit, le style et la souplesse dans les phrasés. Giltburg est dans sa bulle et ne se soucie guère d'être jugé par un prestigieux jury. Ses deux études (Étude n°5 opus 25 de Chopin et Étude-tableau n°6 opus 39 de Rachmaninov) sont sidérantes à tous points de vue. Sous les doigts de Giltburg, ce ne sont plus des études remplies de difficultés mais de ravissants "moments musicaux" en dehors du temps et des contraintes physiques. Giltburg est un grand musicien.

Les deux derniers candidats de la soirée viennent d'Asie. Le premier est un Chinois. C'est aussi un ovni qui porte le nom de Lui Yuntian (26 ans). Peu de candidats ont une telle présence sur scène. Il s' assoit très bas, semble un peu nerveux, mais dès que ses mains touchent le clavier, tout devient magique. Quel Prélude et Fugue n°3 de Bach (BWV848) incroyable il fait ! Le temps est suspendu durant quelques minutes. Un son aérien, sain et clair accouplé à un sens musical inné et tellement naturel. Son premier mouvement de la Sonate D664 de Schubert n'est pas sans rappeler la superbe version de Valery Afanassiev dans ce même concours il y a plus de quarante ans. Tant de finesse et d'émotion au premier tour laisse songeur pour la suite. Yuntian est aussi impressionnant musicalement que techniquement ; pour preuve, ses deux études (Étude n°7 opus 10 de Chopin et Étude pour les notes répétées de Debussy) parfaitement exécutées sans aucun problème. Ce pianiste chinois a fini son passage sur l'impressionnante et amusante étude Rag infernal de Bolcom avec une aisance qui défie les lois de la gravité. Concentration, grande maîtrise et générosité musicale font de Lui Yuntian un pianiste fantastique.

C'est une candidate d'à peine 19 ans venue de Singapour qui a conclu la soirée. Kate Liu (18 ans)  a débuté son programme par le même Prélude et Fugue de Bach que le candidat avant elle. Beaucoup de délicatesse dans son toucher avec une belle précision. Dans la Sonate n°30 opus 109 de Beethoven, Kate Lui montre toutes ses qualités de musicienne et aussi que son jeune âge ne lui interdit pas une compréhension fine et intelligente d'une des dernières sonates de Beethoven. Kate Lui possède un beau jeu perlé plein d'élégance et ne manque pas de son. Sa prestation se fait de plus en plus intéressante avec une version très raffinée de l'Étude n° 4 Fanfares de Ligeti ; une main gauche impeccable avec une main droite chantante et très délicate. Trois oeuvres très difficiles où Kate Lui s'en sort parfaitement. Elle ne s'en sortira pas aussi bien avec la Barcarolle de Chopin. C'est malheureusement sur sa dernière pièce qu'elle est la plus fragile techniquement et surtout musicalement. Cette jeune pianiste pense avant tout le piano de Chopin comme une musique de couleurs comme chez Debussy. Erreur. Elle en oublie les harmonies et le rubato. Son interprétation est figée, trop droite et on la sent pressée de finir comme si elle était mal à l'aise avec cette musique. Dommage.

Une soirée très intéressante et généreuse de surprises heureuses ou malheureuses qui rendent le choix du jury de plus en plus difficile.
François Mardirossian

Mercredi 8 mai : une après-midi intense et de haut niveau

Mercredi 8 mai à 15h. C'est une après-midi intense qui vient de se dérouler pour la troisième journée des éliminatoires du Concours Reine Elisabeth. Six nationalités différentes. Et le deuxième Français du concours ne risque pas de passer inaperçu… Un public toujours aussi nombreux et surtout très enthousiaste !

Le premier candidat de l'après midi est un Japonais de 28 ans, Okuda Akihito qui, avouons-le tout de suite a mis la barre très haut. En effet son Prélude et Fugue n°9 de Bach (BWV878) était d'une rare beauté. Akihito possède un son très rond, chantant et un sens subtil des couleurs. Que dire de sa Sonate n°3 opus 2 de Beethoven mis à part qu'elle était d'un style parfait, d'une vitesse folle mais sans aucune lourdeur? Le meilleur reste à venir. Deux Études (Liszt : Etude Transcendante n° 10 et Étude pour les degrés chromatiques de Debussy) prises à un tempo défiant toute concurrence… C'est impressionnant de pouvoir faire encore de la musique à une vitesse pareille. À suivre.

Dur de prendre la suite donc. Le Russe Vladimir Khomyakov débute par le même Prélude et Fugue de Bach que le Japonais. Inévitablement la comparaison s'installe. A son désavantage malheureusement. Un son nettement moins intense, parfois lourd et une conduite note à note. Dans Mozart (Sonate n°3 KV 281), il semble avoir eu du mal à rentrer dans l'oeuvre. Pourtant la réalisation technique est à la hauteur mais musicalement Khomyakov ne convainc pas vraiment. Il se rattrape un peu dans l'Étude pour les arpèges composées de Debussy même si le tempo est un peu en dessous de ce qu'il faut. Ce jeune Russe finit sa prestation sur la Troisième Sonate de Prokofiev qui commence superbement avec un son puissant et rond mais malheureusement son attention baisse vers la fin de l'oeuvre.

Une jeune femme Coréenne est venue finir la première partie de l'après-midi. Lee EunAe possède un jeu très élégant et noble. Son Prélude et Fugue n°16 (BWV 861) de Bach est très maîtrisé avec un remarquable contrôle des voix. Puis c'est avec le magnifique premier mouvement de la Sonate D 958 de Schubert qu'elle poursuit sa prestation. De belles nuances, de beaux contraste mais on ne parvient pas à comprendre réellement où elle veut nous amener. Dans l'Étude n°7 opus 10 de Chopin, sa remarquable agilité technique est mise en avant. De très beaux phrasés et une belle écoute d'elle-même. L'Isle joyeuse de Debussy a montré que EunAe est très à l'aise dans le répertoire français, qu'elle possède de beaux trilles et qu'elle sait manier la pédale du piano.

C'est le Français Rémi Geniet (20 ans) qui débute la deuxième partie de l'après-midi. Il a choisi de commencer son épreuve par le Prélude et Fugue n°6 (BWV 875) de Bach. Un tempo très allant et une souplesse hors du commun. Geniet possède une articulation parfaite au service de la musique. Son jeu est sobre, d'une grande maîtrise et d'une très haute virtuosité. Quelle clarté et art des contrastes dans la Sonate Hob.XVI.50 de Haydn. L'Étude n°11 opus 25 de Chopin ferait pâlir plus d'un pianiste spécialiste des Études de Chopin. C'est avec le Prélude et Fugue n° 15 opus 87 de Chostakovich que le jeune Français de 21 ans a fini son excellente prestation. Et là on a pu se rendre compte que ce qui fait un pianiste hors du commun, c'est le mental et la concentration. Dans cette oeuvre diabolique, Geniet est parvenu à garder son sang-froid de la première note à la dernière. Prestation ultra convaincante.

Le Finlandais Roope Gröndahl (23 ans) a beaucoup de personnalité. Dès son Prélude et Fugue n°8 (BWV877) de Bach on sent le pianiste au jeu intime sans aucune prétention venu juste pour s'exprimer simplement. Un toucher très doux, voire caressant qui pourrait dénoter dans un concours international où la virtuosité démonstrative est parfois de mise. C'est dans Scriabine (Deux poèmes opus 32) que Gröndahl fut sidérant. A regarder le programme qu'il propose pour la suite, on comprend qu'il y ait autant d'oeuvres de Scriabin. Il a tout pour jouer merveilleusement cette musique, ses doigts volent sur le clavier et sa façon de projeter les sons dans la salle est tout à fait prodigieuse. Une certaine fragilité émotionnelle mais une maîtrise souveraine de l'instrument font de ce candidat un sacré coup de coeur. Un candidat sensible à fleur de peau.

Pour finir l'après-midi un Ukrainien de 30 ans : Sasha Grynyuk. Dès son entrée sur scène on sent le pianiste sûr de lui et de ses moyens. Il passe plusieurs secondes à essuyer le clavier, un peu trop de temps d'ailleurs ce qui déclenche les rires du public. Bref. Grynyuk ne semble pas stressé. Son Prélude et Fugue n°22 (BWV867) est très intense en émotion. Pour la Sonate de Mozart (KV331), Grynyuk se révèle un maître. Son toucher est parfait et il en fait ni trop ni trop peu, tout est bien dosé. La main droite chante admirablement tandis que sa main gauche accompagne discrètement, révélant par moments quelques motifs intéressants. Dans la Cinquième Étude Liszt-Paganini ce candidat a tout à fait saisi le caractère champêtre de la pièce. Un court moment d'hésitation à un passage mais rien de bien grave. Quelle audace de choisir la transcription de L'Oiseau de feu de Stravinsky transcrit par Guido Agosti ! Beau choix très assumé. Grynyuk nous en met plein les yeux et les oreilles. Sans doute de quoi passer sans trop de difficultés un premier tour.

Une après midi à haut niveau qui en dit long sur le niveau général du Concours Reine Elisabeth de cette année 2013.
François Mardirossian

Mardi 7 mai : une belle soirée de concours et des moments forts

Ce mardi soir, le concours a vécu des moments forts avec la sonate de Dutilleux sous les doigts de Shen Lu, la furia Chernichka et le récital de Kim Joon.

Anna Bulkina (Russie, 26 ans) est la première candidate de la soirée. Elle nous offre une prestation quelque peu mitigée. Parmi les points négatifs, l'Etude en ut majeur op. 10/1 de Chopin. Le tempo est un peu trop rapide et le tout manque un peu de contrôle. Les notes de la main droite ne sont pas toujours bien définies et la gauche, très verticale, oublie de chanter. De même, l'Etude d'exécution transcendante n° 8 de Liszt Wilde Jagd ne répond que partiellement à l'attente. Elle n'est pas la première, ce mardi, à nous rappeler au combien cette partition est d'une difficulté extrême ! Par contre elle nous offre un très bel Allegro de la Sonate en mib majeur Hob. XVI : 52. Le jeu est ludique et séduisant, plein de surprises et brillant quand il le faut, dans l'esprit du compositeur.

Le récital de Kim Hye Jin (Corée, 25 ans) est solide et démontre déjà de beaucoup de maîtrise et de métier. Tout est bien construit et intelligent. Sa technique est précise et elle décline son programme avec une bonne énergie rythmique. A l'image de Bulkina, le tout manque cependant de ce petit supplément d'âme qui transcende une prestation. Le Scherzo n° 3 en ut dièse mineur op. 39 de Chopin ne fera pas vibrer le nombreux public de Flagey.

Le troisième candidat, Shen Lu (Chine, 27 ans), nous apporte le premier moment fort de la soirée avec l'excellent choix de la sonate Choral et Variation de Dutilleux. La pièce est très bien défendue et très bien reçue par le public. Il y développe un panel complet de couleurs, de magnifiques plans sonores et une énergie rythmique parfaite. Son jeu devient puissant quand c'est nécessaire sans jamais être agressif ! L'étude pour les accords de Debussy est aussi une très belle réussite. Son programme est complété par ses interprétations intelligentes et engagées du Prélude et Fugue n.7 en Mib majeur BWV 876 et le Moderato de la Sonate en mi maj Hob. XVI:31 de Haydn.

Le hasard du tirage au sort a bien fait les choses car la pause était indispensable avant d'accueillir la détonante pianiste russe Tatiana Chernichka (28 ans). La démarche est assurée, dégageant déjà une personnalité certaine ! Elle entre tout de suite dans le vif du sujet avec Basso Ostinato de Rodion Shchedrin. Elle saisit son auditoire par les oreilles dès les premières notes ! Cette musique est terrifiante, obsédante et rythmique. Chernichka dévoile tout de suite une nature musicale hors du commun. Elle est brillante ! Elle enchaîne alors avec ce qui est sans doute le Bach du jour ! Le difficile Prélude et Fugue n. 22 en sib mineur BWV 867 avec sa fugue à 5 voix. Son interprétation est excellente, la fugue est menée avec intelligence et la polyphonie s'épanouit librement et avec facilité sous ses doigts. Le prélude est d'une couleur sublime, peut-être un rien trop rapide... Elle poursuit avec l'Allegro con brio, Sonate op. 53 de Beethoven. Là encore, la prestation est très enlevée. Le tempo est rapide mais totalement assumé et il ne détruit pas la cohérence de l'interprétation. L'Etude d'exécution transcendante n°10 de Liszt est à couper le souffle. Le tempo est très rapide mais elle ne perd jamais le contrôle ! Tout reste clair et compréhensible avec toujours le sens du phrasé. Elle a conquis une bonne partie du public !
Vous l'aurez compris, Chernichka fait partie de ces pianistes que l'on a très envie de revoir !

La fin de soirée ne sera pas décevante avec le pianiste coréen de 30 ans Kim Joon. On aurait pu craindre qu'il soit un peu éclipsé par la pétillante russe mais il n'en sera rien. C'est un pianiste accompli et faisant preuve d'une grande maturité que nous entendons. C'est d'ailleurs lui qui nous donne la meilleure interprétation pleine de maîtrise de Wilde Jagd, la huitième étude d'exécution transcendante de Liszt ! Les variations sur un thème de Paganini de Brahms sont elles aussi de très haut vol : dimension orchestrale, maîtrise technique, contrastes et une musique qui respire !
C'était donc une belle soirée sur la scène du studio 4 de Flagey !
Michel Lambert

Mardi 7 mai : un après-midi "sempre più crescendo" au Studio 4

C'est la pianiste chinoise Huang Shih-Wei (25 ans) qui a l'honneur d'ouvrir le bal pour cette deuxième journée d'éliminatoires. Malheureusement, son jeu sera beaucoup moins scintillant que son costume !
Elle commence son récital avec le Prélude et Fugue n.4 en ut dièse mineur BWV 873 (Le Clavier bien tempéré II). Elle donne à son prélude un caractère improvisé et assez libre mais on sent que son oreille harmonique n'est pas assez sensible à l'écriture très riche de Bach. Le phrasé se noie dans trop de rubato. De plus on s'interroge sur son choix de programme qui ne semble guère lui convenir. Le premier mouvement de la huitième sonate de Beethoven Op.13 s'ouvre dans un tempo prudent. Le son est souvent forcé et le grave se confond au lourd. L'étude en ré min op 2/1 de Prokofiev n'est pas beaucoup plus convaincante ; pas plus d'ailleurs que l'Etude d'exécution transcendante n.10 de Liszt ou elle se débat avec le texte.

Le pianiste coréen Yoo Hwanhee (28 ans) nous offre une prestation mitigée. De nouveau, on peut s'interroger sur le choix de la sonate de Beethoven, Adagio-Allegro (Sonate 26 en mib majeur op 81 a) qui est difficile à défendre. On peut facilement en perdre le fil d'autant que le jeu du pianiste est direct et quelque peu uniforme, faisant perdre le phrasé. Les Variations Abegg op.1 de Schumann souffrent du même phénomène. Elles sont inégales, le début est brouillon, les variations rapides sont brillantes, mais il semble se perdre dans les moments plus lents.
On ne criera pas au scandale si on ne retrouve pas ces deux pianistes en deuxième semaine !

La pianiste Wu Di (Chine, 28 ans) fait monter le niveau et l'intérêt d'un cran. Cependant elle ne se simplifie pas la vie en enchaînant l'Adagio de la quatrième sonate en mib majeur KV 282 de Mozart avec l'Etude d'exécution transcendante n. 8 Wilde Jagd. Si le mouvement de Mozart est bien mené avec beaucoup de poésie, un touché intéressant et un beau phrasé, elle semble elle-même surprise par le contraste avec l'étude de Liszt dont le début manque de propreté. Elle y fait preuve néanmoins d'une belle nature musicale, d'une grande générosité et de très beaux élans !
Les variations sur un thème de Paganini op. 35 de Brahms sont assez réussies. Elle développe de très belles couleurs, une sonorité très ronde et des plans sonores faisant deviner l'orchestre.

Anna Volovitch (Russie, 30 ans) offre une très belle prestation. Pleine de charme, d'élégance. Un jeu naturel d'une grande maîtrise tant dans la gestique que dans l'expression. Le Prélude et Fugue n° 8 en mib mineur BWV 853 (Le clavier bien Tempéré I) est très habité. Il est très bien construit et nous offre enfin une fugue différente des fugues (un peu trop?) rapides en style « toccata-non legato » entendues jusque-là. Elle enchaîne avec Allegro con spirito (Sonate n°9 en ré majeur KV 311 de Mozart). Lumineux et précis avec une certaine liberté de tempo plus ou moins appréciée.
L'Etude pour les 5 doigts de Debussy reste dans le ton d'une prestation convaincante !

L'après-midi se poursuit avec le très solide pianiste russe Anton Smirnov (29 ans). Après le Prélude et Fugue n.1 en do maj BWV 870 bien maîtrisé et sans histoire, il frappe fort avec Maestoso-Allegro con brio ed appassionato, Sonate en ut mineur op. 111 de Beethoven. Sa prestation est remarquable, puissante et engagée sans jamais être dure ou forcée. C'est ensuite toute la Russie qui chante dans l'Elegie op.3/1 de Sergey Rachmaninov. Il y développe une sonorité ample dans une interprétation qui ne laisse pas indifférent. L'Etude pour les octaves de Debussy s'avère un excellent choix. Elle correspond bien à sa technique et il peut y faire l'étalage d'autres facettes de sa personnalité et de sa technique en nous faisant entendre des couleurs satinées d'un grand raffinement !

Incontestablement l'après-midi culmine avec le franco-iranien Nima Sarkechik (30 ans). L'andante grazioso (Sonate n.11 en la maj KV 331) est magnifique ! Elle est tout à la fois contrastée, chantante, colorée, brillante, d'une poésie touchante nourrie par un touché de très haut niveau !
L'étude pour les tierces de Debussy est du même acabit. Sarkechik est en récital, il tient son auditoire au bout de ses doigts précis. Que dire alors de l'Etude d'exécution transcendante Mazeppa de Liszt. Il est tout simplement exaltant ! On en oublie alors qu'il n'a pas encore joué Bach et les premiers applaudissements ont du mal à ne pas retentir. Il lui reste le Prélude et Fugue n.18 en sol dièze mineur BWV 863. Il résonne comme un bis. La construction est parfaite et la polyphonie coule naturellement jusqu'aux dernières mesures de la fugue ou se joue le petit drame de cet après-midi. Légère perte de concentration et trou de mémoire pour le pianiste qui tente d'improviser une fin cohérente. Le public est aussi frustré que lui. On ne peut qu'espérer que le jury ne lui en tiendra pas rigueur, eu égard à ce qu'il a prouvé avant, mais aussi parce que cela est probablement arrivé à tous les musiciens et membres du jurys présents dans la salle et parce que le concours ne peut pas se priver d'un tel musicien !
Michel Lambert

Lundi 6 mai au soir : déjà quelques surprises

Le public est nombreux et attentif dans ce beau studio 4 de Flagey. Avant de parler des prestations, évoquons le poids pour les candidats de débuter le concours. Statistiquement, jouer en début de concours diminue les chances d'accéder aux tours suivants par rapport à ceux qui jouent en milieu ou fin de semaine. Le jury a peut-être moins de points de comparaisons… Mais c'est un concours : il faut bien démarrer et le tirage au sort met tous les candidats sur pied d'égalité.

C'est un Russe de 25 ans qui entame la soirée avec un beau Prélude et Fugue de Bach (n°7/BWV 876) bien contrôlé, chantant et souple. Dans la Sonate n° 21 "Waldstein" de Beethoven, Evgeny Sergeev montre qu'il posséde une grande et solide technique ainsi qu'une belle qualité de son; malheureusement, son interprétation manque un peu de structure et semble par moment chercher la suite des événements… Après une Étude de Liszt (Feux follets) très impressionnante, le jeune russe semble avoir oublié que Ravel était un compositeur français et non russe. Son Alborada del grazioso était diablement maîtrisé mais manquait cruellement de finesse et de clarté.

Le deuxième candidat, un Russe aussi. Mikhail Berestnev (25 ans) arrive d'un pas décidé et confiant. Un Prélude et Fugue de Bach (n°20/BWV 889) très lourd et avec beaucoup de pédale : un jeu très athlétique qui n'est pas sans charme. Sa Sonate de Haydn (Hob.XVI.50) est très réussie, bien aérée, avec beaucoup d'esprit. Dans la redoutable Étude (Wilde Jagd) de Liszt, Berestnev laisse place à toute sa fougue en prenant un tempo trop rapide. C'est avec la Troisième Sonate de Prokofiev qu'il met toutes les chances de son côté: un son parfait, une énergie incroyable et une expression très communicative. Une prestation un peu en dents de scie.

Avoir de grandes mains, c'est pour un pianiste un avantage non négligeable et le Japonais Ozaki Yuhi l'a bien compris en proposant l'Étude n°1 opus 65 de Scriabine que seuls quelques pianistes peuvent se permettre de jouer. Quel tempo et quelle aisance ! Aisance tout aussi remarquable dans la Mephisto-Valse de Liszt même si elle manque par moments de contrastes. Yuhi fut époustouflant de virtuosité dans l'Étude n°10 opus 10 de Chopin, encore un avantage des grandes mains… Il est des candidats aussi agréables à écouter qu'à regarder et Ozaki Yuhi en fait partie. Un jeu simple, sobre, sans grimace et d'un total contrôle.

C'est un beau choix audacieux qu'a fait le jeune Coréen Park Joo Hyeon (24 ans) de prendre comme oeuvre au choix la trop peu jouée Sonata tragica opus 39 de Medtner. Choix qu'il a assumé parfaitement en jouant avec brio, chaleur et beaucoup de sentiments. On aurait presque oublié qu'on assistait à un concours de piano. Dans la Sonate n°17 de Beethoven, Hyeon nous a donné une version très personnelle, très impressionniste surtout. Cela peut plaire comme l'inverse. En tout cas, il fait de Beethoven tout sauf un classique. Dommage que son Étude Liszt-Paganini n°6 ait été un peu trop précipitée.

La soirée se terminait avec une élégante Japonaise de 30 ans, Kawasaki Shoko. Ce fut assurément le plus beau Prélude et Fugue de Bach de la soirée. Très soigné, souple et d'un phrasé très naturel. Feux d'artifices de Debussy fut une réussite incontestable. Shoko a montré toute la palette de couleurs qu'elle avait dans son jeu : très perlé, clair et d'une grande puissance. Dans la Sonate n°3 opus 2 de Beethoven, Shoko a fait preuve de beaucoup d'adresse, de noblesse et surtout d'une parfaite connaissance du style. On sent un grande maturité dans sa manière d'aborder l'instrument et les différents compositeurs. On regrette un léger manque de maîtrise de soi dans l'Étude opus 2 n°4 de Prokofiev.
Une soirée riche en contrastes, en visions différentes et surtout en répertoire !
François Mardirossian

Lundi 6 mai après-midi : Ouverture du Concours Reine Elisabeth 2013 session piano

Comme annoncé précédemment, la session 2013 du Concours Reine Elisabeth est consacrée au piano. 283 jeunes pianistes avaient envoyé leur candidature accompagnée d'un DVD visionné par un jury qui en a sélectionné 75 pour participer aux 1ères éliminatoires. Douze se sont désistés, ce qui laisse place à 63 candidats représentant 18 nationalités -dont une petite trentaine, si l'on compte les double nationalités, sont asiatiques.

Les premières éliminatoires s'ouvraient donc ce 6 mai à 15h à Flagey, une salle dont on ne se lasse pas de découvrir les merveilles d'acoustique et de confort. Le programme de cette première épreuve comprend un Prélude et Fugue de J.S. Bach, le premier mouvement d'une sonate classique, éventuellement une oeuvre au choix du candidat, une ou deux Etudes choisies parmi les quatre proposées par le candidat.

C'est Zuo Zhang, une jeune chinoise de 23 ans qui essuyait les plâtres. Une agilité féline de bon aloi  parcourt les Etudes (Chopin op.12 n°2 et "Les degrés chromatiques" de Debussy) et la Tarentelle de Liszt; Bach par contre est maniéré et emphatique tandis que la respiration, si importante dans l'oeuvre de Schubert (ici la Sonate D 644 en La majeur), ne trouve pas à se dire.

Vient ensuite le premier des deux candidats belges: Yannick Van de Velde, un pianiste de 23 ans. A entrer son nom sur google, on constate un parcours déjà impressionnant. Il commence par la Sonate de Haydn (Hob. XVI.51), un choix courageux car l'oeuvre qui ne ménage pas les embûches n'est pas simple à défendre. Van de Velde le fait avec un classicisme serein et intéressant. Le Prélude et Fugue de Bach (n°21/BWV 866) se pare d'une belle découpe, d'une intelligence des phrasés, d'une conduite des voix soignée et chantante, d'une très belle main gauche, très claire. On ne s'étonne dès lors pas d'apprendre que le pianiste est également compositeur. Cette belle organisation mentale, on la retrouve également dans  l'Etude Paganini-Liszt (n°6) ainsi que dans La Valse de Ravel à laquelle s'ajoute l'élégance. Pas un temps mort dans une prestation où se déploient l'imagination sonore et une carrure rythmique omniprésente.

Décidément, c'est une après-midi des "23", l'âge aussi de Evan Wong, un Américain dont le visage respire l'Asie. Il a choisi le Prélude et Fugue n°13 en Fa dièse Majeur BWV 882 qu'il développe dans un beau chant sonore avec autorité dans la Fugue. Dans la 4e Sonate (op. 7) de Beethoven,  il ne semble pas certain des phrasés et noie trop dans la pédale. Vient ensuite un Nocturne de Chopin qu'il développe comme une longue Ballade improvisée mais dont on déplore l'afféterie appuyée. Viennent ensuite l'Etude pour les octaves de Debussy et l'opus 25 n°12 de Chopin. Un jeu sonore et bien rond mais qui ne nous semble pas suffisamment intériorisé.

La deuxième partie de l'après-midi s'ouvre avec Kim Sung-Jae, un Coréen de 22 ans qui débute sa prestation par le premier mouvement de la Sonate de Mozart KV 570 dont la main sculpte le chant de façon jubilatoire. Un long silence précède chacune des oeuvres à laquelle il va se livrer. Le Prélude et Fugue de Bach (n°7, Mi bémol majeur, BWV 876) est pris dans un tempo très rapide et on se surprend  même à entendre "swinguer" la Fugue. Jubilatoire je vous disais... mais "le style?" ne manqueront pas d'ajouter les puristes.  Tout roule magiquement dans une sorte de halo sonore dans La leggierezza de Liszt. Et c'est avec la 1ère Ballade de Chopin qu'il terminera sa belle prestation de pianiste, même si la fin est un peu brouillonne.

Le jeune Italien de 21 ans, Giuseppe Guarera, joue naturellement très bien du piano, un instrument qui ne semble pas devoir lui délivrer des secrets. C'est ainsi que se développe le Prélude et Fugue (n°24, si mineur, BWV 893).  De Mozart, il a choisi la Sonate K. 331  en forme de variations dont le 3e mouvement est la célèbre "Marche Turque". Même s'il s'agit de "variations", il est impératifs de trouver une cohérence, une "organicité" dans l'ensemble de celles-ci. C'est ce qui nous manque, car le son est très beau. L'Etude de Liszt (La Chasse sauvage) trahit ici toute sa "transcendance" et le pianiste semble surtout vouloir montrer qu'il en sortira vainqueur. Trop de démonstrativité ne peut rejoindre la musique. Par contre, dans la Valse op. 38 de Scriabine, le pianiste révèle de jolis dons de poète.

La première après-midi se terminait avec la prestation de Artem Yasynsyy qui nous vient d'Ukraine. Il a 24 ans. Le 4e Prélude et Fugue de Bach (ut dièse mineur BWV 849) se développe dans un esprit romantique et très chantant. La sonate de Haydn (Hob. XVI.50) témoigne d'un très beau classicisme habillé de plages de couleurs qui viennent magnifier l'architecture du texte. Très beau. Pourquoi, dès lors, choisir Mazeppa de Liszt et le Prélude et Fugue en ré mineur de Bach/Busoni qui demandent haute virtuosité et éclats sonores dévolus à l'orgue ? La sonorité devient alors peu soignée et noyée dans la pédale; le Busoni demande bien sûr de la puissance, mais cette puissance intérieure qui donne au son sa matière se confond ici avec bruit. Erreur de casting il me semble.
Bernadette Beyne
A demain pour de nouvelles découvertes !

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