De l'intérêt de l'enregistrement d'une oeuvre rare

par

https://xnxx.rest/Camille Saint-Saëns (1835 - 1921)
Les Barbares, tragédie lyrique en trois actes et un prologue
Catherine HUNOLD (Floria), Julia GERTSEVA (Livie), Edgaras MONTVIDAS (Marcomir), Jean TEITGEN (le Récitant / Scaurus), Philippe ROUILLON (Hildibrath / Le Grand Sacrificateur), Shawn MATHEY (le Veilleur), solistes, Choeurs lyriques et Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire, dir. : Laurent CAMPELLONE
2014- DDD-75' 07'' et 45' 15"-Textes de présentation en français et en anglais-chanté en français- Palazzetto Bru Zane Ediciones Singulares ES 1017

Toutes les réalisations en concert du Palazzetto Bru Zane dans le but de redécouverte des œuvres méconnues du patrimoine romantique français sont enregistrées et publiées en superbes albums CD. En attendant bientôt Le Désert, puis Herculanum de Félicien David, voici cette tragédie lyrique de Saint-Saëns, destinée aux Arènes de Béziers, et en fin de compte créée à l'Opéra de Paris en 1901. Je renvoie nos lecteurs à ma chronique du 14 février 2014 pour la révélation en direct de cette oeuvre fort inconnue de l'auteur de Samson et Dalila. La réécouter à plusieurs reprises, tête reposée, est un privilège que nos prédécesseurs critiques de 1901 n'ont pu connaître, limités, eux, à une écoute unique. Formidable avantage de notre époque. L'impression favorable que j'avais retenue de la représentation stéphanoise s'est retrouvée confortée à l'écoute de l'album CD. Ces Barbares ne sont pas un avatar tardif du Grand Opéra agonisant, mais une résurgence de la tragédie lyrique de Gluck, dont Saint-Saëns était un ardent défenseur. Si l'époque avait jugé l'oeuvre démodée et anachronique, nous sommes libres, en 2014, d'avoir une approche neutre et plus objective. Certes, la forme est traditionnelle, mais le traitement est souvent original et intéressant, dès l'imposant prologue purement orchestral de 18 minutes. Le livret de Victorien Sardou, auteur entre autres de ceux de Patrie ! et de Tosca tient parfaitement la route, et les caractères sont bien dessinés. Les passages remarquables abondent : la bataille, si visuelle, et la prière à l'acte I, le très émouvant duo Marcomir - Floria à l'acte II, et la marche funèbre de l'acte III ne sont que quelques exemples saillants déjà remarqués. La réécoute permet d'en redécouvrir d'autres, passés inaperçus à la première, telle la première rencontre, fière et dramatique, entre la vestale et son futur conquérant barbare, les airs de Livie et de Scaurus précédant le duo d'amour, ces quelques accords si simples et émouvants de la conclusion du deuxième, ou toute la cérémonie haendelienne au début de l'acte III. À nouveau, l'intérêt du grand duo se révèle, aussi passionnant aux niveaux psychologique que musical, et la phrase "En mon coeur prêt à se briser" n'est pas bien éloignée de certaines pages de Samson et Dalila. Comparer l'interprétation des chanteurs, d'une création en concert à l'enregistrement est tout aussi riche d'enseignements. Ainsi, Catherine Hunold séduit autant dans son rôle central de Floria, tout comme Julia Gersteva fascine en Livie, malgré son accent impossible. Le charme du Marcomir de Montvidas, plus lyrique qu'héroïque, opère au disque comme en salle, et Philippe Rouillon impressionne peut-être plus encore. En prime, je suis heureux de trouver le Veilleur de Shawn Mathey plus convaincant. On peut aussi admirer les importants intermèdes orchestraux : le long résumé symphonique du prologue, ou les danses pittoresques du ballet, neuves et au léger parfum fauréen, attestent de la célébrité du compositeur comme maître de la symphonie française. Sa moins bonne réputation en tant qu'auteur dramatique devrait s'infléchir aux yeux des mélomanes de 2014. Si l'on veut, éventuellement, faire abstraction du cadre antique du livret, qui pourrait paraître désuet (mais La Vestale ou La Norma sont-elles désuètes ?), il faut reconnaître que Saint-Saëns dépeint parfaitement les angoisses et passions des personnages et leurs sentiments : c'est avec plaisir que l'on suit et partage les sentiments de Floria, Livie ou Marcomir. N'est-ce pas le propre d'un compositeur de théâtre de susciter cet intérêt ? Cessons de toujours comparer Massenet et Saint-Saëns et jugeons celui-ci sur ses qualités personnelles. L'occasion nous en est donnée avec ces Barbares. Que cette heureuse réussite incite le Palazzetto Bru Zane de poursuivre sur sa lancée et de nous révéler bientôt Ascanio, Proserpine ou L'Ancêtre.
Bruno Peeters

Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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