Demi-saison minimaliste

par https://inkindstaffing.com/

« A NEW SEASON »
Philip GLASS (*1937)
Concerto pour violon n° 2 « The American Four Seasons »
Arvo PÄRT (*1935)
« Berceuse estonienne »
Giya KANCHELI (*1935)
« Ex contrario »
Shigeru UMEBAYASHI
(*1951)
Thème de Yumeji
Gidon Kremer, violon, Kremerata Baltica, dir.: Gidon Kremer
2015-77'39''-Textes de présentation en allemand, anglais et français-DG 4794817

On sait que Gidon Kremer, héraut infatigable de la création contemporaine, n’a pas pour habitude de négliger les partitions tonales des XXe et XXIe siècles. Dans le credo qu’il exprime dans la notice accompagnant le présent enregistrement, il se refuse à considérer ces dernières comme une trahison de la « nouvelle musique », ayant toutefois l’élégance d’accoler un point d’interrogation au qualificatif « snob » susceptible, d’après lui, de convenir à ceux qui ne partageraient pas cet avis. « Je suis, confie-t-il, de plus en plus attiré par les partitions qui ne font appel qu’aux notes "nécessaires", et préfère laisser un nombre impressionnant de partitions sophistiquées à mes collègues qui sont encore en train de chercher leur propre voie. » Tout est dit. Le disque que voici est donc intégralement consacré à des auteurs qui se heurtent à l’opposition de ces musiciens avant-gardistes qui, selon Mauricio Kagel, « composent pour des compositeurs ». Les œuvres réunies sur ce disque ont toutes, selon Kremer, « à dire quelque chose de très simple et touchant »; et le violoniste de formuler le vœu que son public puisse éprouver, à l’écoute de ces œuvres, « que peu de sonorités, si elles sont exprimées avec amour et attention, peuvent dire beaucoup de choses sur notre époque ».
Composé il y a près de trente ans, en 1987, le concerto pour violon n°1 de Philip Glass constituait sa première œuvre orchestrale majeure. Véritable monument du minimalisme américain, il fut notamment interprété, de manière éblouissante, par Gidon Kremer et l’orchestre philharmonique de Vienne, sous la férule de Christoph von Dohnányi, qui en laissèrent une version idyllique chez Deutsche Grammophon (DG437 091-2). Un quart de siècle plus tard, Glass accouchait d’un second concerto dédié au roi des instruments, intitulé The American Four Seasons. L’œuvre est le fruit d’une commande du virtuose Robert McDuffie, qui souhaitait l’adjoindre au programme de ses concerts consacrés aux illustrissimes Quattro Stagioni de Vivaldi. Le compositeur d’Einstein on the Beach renonce ici aux masses sonores de l’orchestre symphonique, auxquelles le premier concerto devait une bonne part de son éclat, au profit d’un orchestre à cordes, dont le dépouillement évoque le quatuor de la musique de chambre (le synthétiseur, invité par le compositeur à étoffer la palette sonore, semble avoir été omis dans le présent enregistrement). En revanche, le matériau musical a peu évolué: il puise encore toujours dans ce que Glass appelle lui-même « les choses ordinaires »: arpèges et accords brisés, cadences et marches harmoniques, notamment, y foisonnent. Au final, les admirateurs du premier concerto seront immanquablement déçus: le second n’a, en effet, ni la puissance tellurique des mouvements extrêmes de son aîné, ni le lyrisme fiévreux de son mouvement médian. Sans compter que la difficulté de l’œuvre semble incommoder tous ceux qui s’y sont frottés jusqu’ici: il n’est que l’intonation de Kremer qui n’en souffre ici, en particulier dans l’impitoyable Mouvement II. La prise de son n’arrange rien, qui surexpose le soliste, dont le timbre métallique, voire criard, s’avère peu agréable à l’oreille. La version publique capturée par le label de Glass lui-même, Orange Mountain Music, lors de la première britannique de l’œuvre en 2010, avait vu McDuffie (accompagné par l'Orchestre Philharmonique de Londres sous la baguette de Marin Alsop) s’emmêler, lui aussi, quelque peu les pinceaux.
Ex Contrario apparaît, lui aussi, moins intéressant que la plupart des œuvres symphoniques et concertantes de Giya Kancheli. Sans doute en raison, ici également, de l’absence des cuivres, des bois et des percussions, l’œuvre se défait – à quelques (trop?) rares exceptions près – des contrastes dynamiques qui émaillent traditionnellement les partitions pour orchestre du compositeur géorgien, pour se concentrer sur ces mélodies diatoniques pures, souvent avortées à peine après avoir pris leur envol.
Quant à la Berceuse estionienne pour chœur de jeunes filles et orchestre à cordes d’Arvo Pärt, il est excessif de parler à son propos de « joyau », comme le fait Kremer; la naïveté de cette pièce sans prétention, qui confine à la mièvrerie, indisposera plus d’un auditeur. Quitte à s’offrir une mignardise empreinte de calme et de simplicité, on lui préfèrera le Thème de Yumeji du compositeur japonais Shigeru Umebayashi, conçu à l’origine – comme son titre l’indique – pour le film Yumeji de Seijun Suzuki et repris plus tard dans In the Mood for Love de Wong Kar-wai. Kremer en révèle la quintessence sentimentaliste avec ferveur.
Olivier Vrins

Son 6 - Livret 7 - Répertoire 6 - Interprétation 7

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