Deux passionnants coffrets pour les 80 ans d’André De Groote

par https://www.gamelot.com.br/

A Life in Music. André De Groote, piano. Orchestre symphonique de la RTBF, BRT Symphony Orchestra, Orchestre National de Belgique, BRT Philharmonic Orchestra, direction André Vandernoot, Christoph Eschenbach, Alvaro Cassuto, René Defossez, Fernand Terby, Frédéric Devreese, Paavo Berglund et Georges Octors ; Ensemble Bellérophon ; Viviane Spanoghe, violoncelle ; Jo Alfidi, Irena Kofman et Luc Devos, piano ; Francis Orval, cor ; Levon Chilingirian, violon ; Wolfgang Meyer, clarinette. 1964-2009. Notice en néerlandais, en anglais, en allemand et en français. Plus de dix heures de musique. Un coffret de 10 CD Etcetera KTC 1677.

Ludwig van Beethoven  (1770-1827) : Intégrale des sonates pour piano. André De Groote, piano. 1995-1998. Notice en anglais et en allemand. Une dizaine d’heures de musique. Un coffret de 10 CD Etcetera KTC 1676.

En novembre dernier, le Koninklijk Conservatorium Brussel avait prévu de rendre hommage à André De Groote, l’un de ses plus illustres professeurs, pour célébrer ses 80 ans. La situation pandémique en a décidé autrement : l’hommage a été postposé et devrait avoir lieu dès que les conditions sanitaires le permettront. Dans l’attente, le label Etcetera propose deux copieux coffrets consacrés à ce remarquable pianiste, qui fut cinquième lauréat du Concours Reine Elisabeth en 1968 –la session remportée par toute jeune Ekaterina Novitzkaya. L’événement est de taille : il montre la diversité qualitative d’un répertoire, parfois inattendu, et rappelle les étapes d’une carrière dont on mesure ainsi l’importance. 

Un bref rappel de la biographie d’André De Groote (°1940) n’est pas inutile. Il naît à Etterbeek dans une famille de musiciens. Son père, violoniste et chef d’orchestre, a dirigé des formations belges, notamment l’Orchestre National, et sa mère, anglaise, joue du violon ; d’autres membres de la fratrie deviendront musiciens. Il passe ses premières années Outre-Manche puis, après un bref retour dans notre pays, en Afrique du Sud où il étudie le piano auprès de Brigitte Wild, l’assistante de Claudio Arrau. Rentré en Belgique, il se perfectionne au Conservatoire Royal de Bruxelles, dans la classe d’Eduardo del Pueyo qu’André De Groote définira comme « une école de rigueur ». Titulaire de la Médaille Harriet Cohen et d’autres récompenses obtenues au Concours Tchaïkowski de Moscou ou au Concours ARD de Munich, il devient, nous l’avons dit, cinquième lauréat du Concours Reine Elisabeth en 1968. Au programme de sa prestation en finale, le Concerto n° 2 de Gaston Benda, les Variations sérieuses de Mendelssohn et le Concerto n° 1 de Brahms, compositeur dont il jouera plus tard les œuvres complètes. Il fera partie du jury du même concours à trois reprises. Nommé au Conservatoire Royal de Bruxelles, section néerlandophone, il enseigne à de nombreux pianistes tout en se consacrant à une carrière internationale de soliste, de concertiste et en musique de chambre, formant notamment avec la violoncelliste Viviane Spanoghe un duo qui, au fil des années, va s’inscrire avec bonheur et régularité dans le paysage musical. Il se produit aux Etats-Unis, en Afrique, au Moyen-Orient et en Extrême-Orient et donne des masterclasses. Dans les années 2000, il est « Visiting Professor » dans des universités américaines, à Phoenix (Arizona) puis à Bloomington (Indiana). Des ennuis de santé vont freiner son parcours aux environs de 2010, et il se spécialise ensuite dans le répertoire pour la main gauche. 

Le coffret « A Life in Music » est bien représentatif du vaste répertoire d’André De Groote. Il propose un éventail de concertos (le pianiste en joue une cinquantaine), de pièces solistes et de musique de chambre. Afin de bien suivre son évolution, nous proposons au mélomane de « jongler » un peu avec les programmes des CD et de suivre la chronologie à partir de 1964. D’autant plus que c’est une œuvre belge qui est à l’affiche : le chatoyant Concerto pour piano op. 127 de Joseph Jongen (CD n° 4), un concert public de la VRT avec le BRT Symphony Orchestra dirigé par Paavo Berglund. Ce choix a peut-être été guidé par Eduardo del Pueyo qui a laissé de la partition du maître liégeois une belle version avec Fernand Quinet chez Musique en Wallonie. Ceci nous conduit à un autre concert public, extrait des prestations des lauréats du Reine Elisabeth de 1968 ; auréolé par sa cinquième place, De Groote joue la Rhapsodie sur un thème de Paganini op. 43 de Rachmaninov (CD n° 3), avec le National de Belgique cette fois, sous la baguette de René Defossez. A travers ces deux premiers témoignages, on prend conscience du fait que le jeune soliste détient déjà des caractéristiques qui feront le fond de son jeu : un discours racé, un lyrisme maîtrisé et un vrai phrasé. La Sinfonia Concertante de Frederik Van Rossum, en 1969, avec le corniste Francis Orval et l’Orchestre National, mené par Frédéric Devreese (CD n° 3), est l’un des nombreux témoins de l’attachement d’André De Groote au patrimoine musical belge.

On peut ensuite découvrir des illustrations des années 1970 : un inventif Concerto n° 1 de Rachmaninov avec Alvaro Cassuto (1976, CD n° 2), un Concerto n° 4 de Beethoven, à l’éloquence épurée, avec Christophe Eschenbach (1977, CD n° 1) avant d’autres, des concerts issus des années 1980 : un Concerto n° 2 de Prokofiev endiablé avec Fernand Terby (1980, CD n° 3), des Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla, parfumées et colorées, avec Georges Octors (1985, CD n° 4), un souverain Concerto n° 3 de Beethoven avec André Vandernoot (1987, CD n° 1) et le Concerto n° 4 de Frédéric Devreese, avec Fernand Terby (1989, CD n° 3). Pour les années 1990, c’est un autre compositeur belge, Arthur De Greef, qu’André De Groote magnifie dans ses deux concertos romantiques pour piano, sous la direction de Frédéric Devreese, avec l’Orchestre Symphonique de Moscou (1995, CD n° 5). La délicate Aubade de Poulenc et le délicieux Hommage à l’ami Papageno de Jean Françaix complètent le portrait du concertiste en 1996, avec l’Ensemble Bellérophon. Le choix est non seulement éclectique, il est aussi significatif de l’intérêt et du soin qu’André De Groote apporte à ses interprétations. On y découvre une vaste curiosité intellectuelle, une technique musicale rigoureuse, un discours naturel sans fioritures, une expressivité à la fois sensible et pleine de retenue. Au-delà, c’est un humanisme qui se dévoile, et un sens profond de l’engagement. L’audition révèle la nature accomplie d’un artiste généreux.

Ces qualités sont tout aussi évidentes dans les prestations solistes. Ici aussi, la diversité se conjugue au soin apporté à la couleur sonore et aux timbres finement travaillés, mais aussi à une faculté d’adaptation aux atmosphères, aux parfums et aux paysages esquissés. Brahms retient tout d’abord notre attention. André De Groote s’y est attardé, comme en témoignent une langoureuse Valse op. 39 n° 15 de 1983 (studio, CD n° 10), de riches Variations sur un thème de Händel ou les 3 Intermezzi de 1990, souples et rêveurs (deux prises de studio, CD n° 6). Mais l’éventail s’ouvre sur des horizons qui nous enchantent : des Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Liszt en 1988 (studio, CD n° 10), des Granados enflammés (même date) ou une deuxième Romance op. 28 de Schumann ciselée dans les profondeurs du coeur. On ne peut citer chaque page retenue, mais on retiendra un live de 1985 où De Groote montre que les contrastes des Trois Etudes op. 18 de Bartok lui conviennent tout autant (CD n° 6). Du côté du répertoire inattendu, Korngold et sa Sonate n° 3, en 2001 (CD n° 8), expriment la curiosité culturelle et la poésie de l’instant, en particulier dans un Andante religioso d’une inestimable profondeur. André De Groote possède aussi l’art de la transcription pour deux pianos : avec Jo Alfidi en 1983, il propose L’Île de la mort de Rachmaninov, d’une irrésistible force dramatique (CD n° 2). 

Ce coffret se révèle indispensable pour les mélomanes qui veulent communier (le mot n’est pas trop fort) avec un interprète belge d’une grande hauteur de vues. Il faut encore noter la présence de la Sonate n° 21 « Waldstein » de Beethoven (CD n° 6), superbe portique d’entrée à l’autre coffret Etcetera, consacré à l’intégrale des sonates du maître de Bonn. Nous allons y revenir. Dans le domaine de la musique de chambre, retour à Brahms pour applaudir la complicité du duo formé avec la violoncelliste Viviane Spanoghe, partenaire régulière, dont la même rigueur et la même force d’élocution animent les interprétations. La Sonate n° 2 op. 99 (2009, CD n° 9) est confondante d’affects et de passion contrôlée. Les interprètes déploient leur connivence dans des pages de Jongen ou de Tournemire (admirable Poème op. 39 de 1995), dans la Fantaisie de Villa-Lobos ou les aspects dansés de Cassado, comme dans la douleur du Guernica de Van Landeghem (studio 2002). Et que dire du Trio de Babadjanian (2001, CD n° 8), au cours duquel Levon Chilingirian unit son violon au duo pour exalter l’âme arménienne ? Dernier détour par Brahms, encore, avec la clarinette de Wolfgang Meyer à Karlsruhe en 2005 pour une Sonate n°2 op. 120/2 en forme de conversation.

Venons-en aux 32 Sonates de Beethoven qui ont accompagné André De Groote tout au long de son parcours. Il en a donné trois intégrales en public à Bruxelles, mais il les a aussi jouées à Saragosse, à Hiroshima, ou encore à la Beethoven-Haus de Bonn, demeure natale du compositeur. Dans la notice, on peut lire un texte de Michael Ladenburger, responsable du lieu, qui évoque les huit concerts étalés sur les mois d’août et septembre 1993, à raison d’une prestation par semaine. Il souligne le fait qu’André De Groote avait captivé l’auditoire, à tel point que lors de la dernière séance, les ovations n’étaient pas seulement un signe de respect et de gratitude pour le message livré et son accomplissement, mais aussi l’expression de la peine engendrée par la séparation après une aventure menée à son terme avec vérité. Bientôt, le pianiste allait enregistrer une intégrale de ces sonates au Conservatoire Royal de Bruxelles (1995-1998). C’est cette version, initialement publiée par Naxos, qui est aujourd’hui rééditée par Etcetera dans ce coffret de dix CD. Car il s’agit bien d’une histoire d’amour entre Beethoven et lui. Il faut rappeler qu’au cours des années 1970, son professeur Eduardo del Pueyo en avait signé une superbe intégrale en 33 Tours, remise à disposition des mélomanes chez Pavane en 2016. Le sentiment de liberté qui s’en dégage doit avoir donné à son élève l’envie de la découverte et de l’approfondissement de ce monument de l’art pianistique. On peut mettre côte à côte ces visions magistrales de l’histoire de l’interprétation beethovenienne par deux pédagogues renommés du Conservatoire Royal de Bruxelles. 

Sans entrer dans le détail d’un ensemble qui a été salué lors de sa première parution il y a une vingtaine d’années, précisons que l’intégrale d’André De Groote s’inscrit dans une tradition respectueuse des grands anciens, notamment celle de Claudio Arrau -n’oublions pas l’enseignement de Brigitte Wild, l’assistante du maître chilien. On notera la souplesse et l’articulation des sonates de jeunesse et l’équilibre de plusieurs opus « à titre », dont une Pathétique narrative à souhait et une Appassionata à la tension contrôlée, ainsi que l’intensité émotionnelle de la Waldstein. Quant aux dernières sonates, leur architecture s’impose à travers une dynamique rigoureuse qui souligne, dans une approche à la fois fervente et respectueuse, l’humanisme de Beethoven et son ouverture vers l’avenir. Voilà une intégrale qui mérite d’être placée sur les rayons les plus fréquentables et les plus fréquentés d’une discothèque d’honnête homme.

Oserons-nous un léger regret dans ce concert d’éloges ? Nous aurions aimé que la notice du livret « A Life in Music » nous en dise plus sur les circonstances des enregistrements et la motivation des choix ; elle se limite à des textes d’hommage de Kathleen Coessens, directrice du Conservatoire Royal flamand de Bruxelles (en anglais et en néerlandais, mais pas en français), du violoniste et partenaire Levon Chilingirian (en anglais) de Michael Ladenburger déjà cité (en allemand), d’un témoignage amical de Daniel Blumenthal (seule lecture pour les francophones) et d’une esquisse biographique en anglais. C’est un peu frustrant, mais on appréciera les quelques photographies qui jalonnent les pages. Ce regret n’est toutefois que broutille éditoriale face à un legs musical qui nous comble.

On signalera que le même label Etcetera (KTC 1686) propose encore un album De Groote/Spanoghe de deux CD déjà parus sous étiquette Talent en 2009 : un programme Chostakovitch consacré aux Sonates pour violoncelle et piano op. 40 et op. 147, cette dernière étant la transcription par Daniil Shafran de la partition ultime du compositeur, destinée à l’alto et au piano. Réalisés au Conservatoire Royal de Liège en 1992, puis au Conservatoire Royal de Bruxelles en 2008, ces enregistrements sont un autre témoignage éloquent de la complicité entre la violoncelliste et le pianiste. Le second CD propose les deux Concertos pour violoncelle et orchestre op. 107 et op. 126 de Chostakovitch dans la version vibrante et engagée de Viviane Spanoghe avec l’Orchestre Symphonique des Solistes de Sofia placés sous la direction d’Emil Tabakov. Le retour de ces belles gravures d’avril 1984 est bienvenu.

A Life of Music

Son : 7,5 à 10  Livret : 8  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Intégrale des Sonates de Beethoven 

Son : 9  Livret : 8  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix

 

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.