Dommage que l'opéra soit inachevé...

par https://simonsezpizza.com/

Sergei RACHMANINOV (1873-1943)
Monna Vanna, opéra inachevé (acte I) (1) - Sept mélodies (2)
E. DUSHINA (Monna Vanna), V. AVTOMONOV (Guido Colonna), D. IVANTCHEY (Marco Colonna),E. ARUTYUNYAN (Borso), M. GOLOVUSHKIN (Torello), Choeurs et Orchestre des Etudiants du Conservatoire de Moscou, dir. Vladimir ASHKENAZY (1) - Soile ISOKOSKI (soprano), Vladimir ASHKENAZY (piano) (2). 2014 - DDD - 57' 18'' - Notice en anglais - Livret et textes en russe et en anglais - Chanté en russe - Ondine ODE 1249-2Non, ce n'est pas une première mondiale, une précédente version de cet ouvrage a été publiée chez Chandos, avec Sherrill Milnes, dirigée par Igor Buketoff, auteur d'une première orchestration. Gennady Belov a réalisé celle-ci. Rappelons que Rachmaninov travailla sur le premier acte de la pièce de Maeterlinck en 1907, puis demandera son autorisation à celui qui allait devenir prix Nobel (1911). Hélas, les droits avaient été accordés à Henry Février, dont l'opéra fut créé à l'Opéra de Paris en 1909 : on peut se faire une idée de cette oeuvre efficace, mais à la musique assez impersonnelle. en écoutant une quasi-intégrale parue chez Malibran (live de 1958, avec Vanni-Marcoux et Suzanne Sarroca). Dépité, le musicien russe abandonna la composition après quelques esquisses nouvelles pour l'acte II. Dommage car cet acte I est très prometteur. Ses opéras précédents, tous trois en un acte, étaient déjà remarquables, attestant d'un authentique talent dramatique, en particulier le premier, Aleko. Les opéras précédents de Rachmaninov, Le Chevalier ladre, et Francesca da Rimini, étaient un peu handicapés par la trop large place offerte à certains personnages. Rachmaninov devait rectifier le tir dans Monna Vanna. L'opéra formait trois actes, et les personnages étaient plus nombreux et fouillés. L'enregistrement nous rend donc ce seul premier acte, lequel est divisé en trois scènes. Le court prélude orchestral, dramatique et emporté, précède une scène d'introduction entre le mari de Monna Vanna, Guido Colonna, et ses courtisans Borso et Torello, d'une écriture fluide et fort mélodique, ce qui ne saurait étonner de la part du compositeur. On y admire le chaleureux timbre lyrique de Vladimir Avtomonov dans le rôle essentiel de Guido. Baryton que l'on retrouve dans la seconde scène : il y apprend de son père Marco (le beau ténor Dmitry Ivanchey) la proposition du condottiere Prinzivalle assiégeant la ville : son épouse, Monna Vanna, doit passer une nuit sous sa tente, nue sous son manteau. Le duo entre le père et le fils, dans un style arioso convenant bien à l'inspiration du musicien, est tendu, on peut aisément l'imaginer. Plus tendue encore sera la troisième et dernière scène, la confrontation entre les époux. Après un petit choeur de bienvenue, apparaît enfin Monna Vanna. Mais, une fois de plus, toute la scène repose sur Guido et non sur son épouse, laquelle n'a que quelques répliques à chanter. La fin est glaciale : Monna Vanna accepte le défi sans broncher. Aime-t-elle vraiment Guido ? La suite, connue par l'opéra de Février, nous apprendra que Prinzivalle est un ancien amant oublié... Cette scène finale est bien conduite, et l'on y découvre un splendide air de Guido : "Skazhi, chtob znali vse". Tel quel, il est difficile de se prononcer sur la valeur de l'oeuvre, et l'on ne peut que regretter l'abandon de Rachmaninov. Heureusement, elle nous donne l'occasion d'apprécier les deux jeunes voix incarnant Guido et Marco, dont la pochette hélas ne nous dit rien, ainsi que l'orchestre du Conservatoire, très engagé sous la direction romantique de Vladimir Ashkenazy. Troquant la baguette pour le clavier, le chef pianiste accompagne ensuite la grande soprano finlandaise Soile Isokoski, dans sept mélodies dont la célébrissime Vocalise. Son art souverain du chant legato, tant admiré chez cette spécialiste du lied (Strauss, entre autres), s'épanouit dans le poétique  U moyego okna, dans Siren ou dans Zdes' khorosho. Mais elle peut verser dans la mélancolie infinie de Noch  pechal'na ou même dans l'ironie, avec l'incisif et caustique Krïsolov, aux curieuses harmonies évoquant Petrouchka. Ces mélodies forment un joli couplage pour l'opéra inachevé.
Bruno Peeters

Son 9 - Livret 7 - Répertoire 9 - Interprétation 9

Les commentaires sont clos.