« EKSTASIS »

par

Kaija SAARIAHO (née en 1952) : Nocturne pour violon seul – NoaNoa pour flûte et électronique – Lonh pour voix et électronique. Jean-Baptiste BARRIÈRE (né en 1958) : Crossing the Blind Forest pour flûte basse, piccolo et électronique – Violance pour violon, voix d’enfant et électronique – Ekstasis pour voix et électronique. Aliisa Neige BARRIÈRE, violon ; Camilla HOITENGA, flûtes ; Raphaële KENNEDY, voix. 2019-CD-76'58"-Blu-ray-127'28"-HD 1080 25p 16/9 couleur, stereo PCM/5.1 surround-textes et sous-titres en français et anglais-Cypres CYP2624.

Ce coffret, réalisé avec le plus grand soin sous la houlette de Jean-Baptiste Barrière, réunit un CD et un Blu-ray. Six pièces se côtoient sur le premier : trois de Kaija Saariaho et trois autres de Jean-Baptiste Barrière, son mari. Le second comporte des mises en images, conçues et réalisées par Barrière, des six œuvres reprises sur le CD, ainsi que des entretiens avec les deux compositeurs.

Toutes les compositions, à l’exception d’une seule, associent l’écriture soliste (violon, flûte ou voix) avec l’écriture électronique. L’électronique use de matériaux préenregistrés ou interagit avec le son produit par l’interprète. Pour Saariaho comme pour Barrière, l’informatique occupe une position-clé dans l’évolution de la pensée musicale de notre temps. Saariaho estime cependant que les possibilités créatrices les plus riches sont actuellement offertes par l’association des moyens informatiques et des instruments acoustiques.

Parmi ces derniers, la flûte et le violon occupent (avec le violoncelle) une place essentielle dans la production de la compositrice finlandaise.

Les rapports de Saariaho avec le violon, qui fut son premier instrument, sont complexes. À ses yeux, l’instrument à cordes incarne la nostalgie et l’amour, mais aussi nombre d’espoirs frustrés ; à la source de phénomènes passionnants dans la musique et dans le monde de la musique, il personnifie la virtuosité technique poussée à l’extrême. Composé en 1994 pour un concert de l’Ensemble Avanti! Et dédié à la mémoire du compositeur polonais Witold Lutoslawski (décédé quelques jours avant le concert), Nocturne, pour violon, se passe de l’électronique que les timbres et les textures évoquent néanmoins. Les harmoniques, précise Saariaho, sont ici « une métaphore de la fragilité de la vie et de son chemin, qui parfois sont brusquement coupés, parfois s’affaiblissent doucement avant de disparaître ».

Saariaho apprécie tout particulièrement la flûte, « pour ses évolutions douces et fluides depuis un frémissement éolien vers un son pur. » « J’aime ce son », dit-elle, « où la respiration est omniprésente et dont les possibilités en termes de timbres conviennent parfaitement à mon langage musical ». Comme beaucoup de ses collègues, elle associe la flûte à l’oiseau ; non seulement à son chant, mais aussi aux diverses configurations de son vol. Depuis Laconisme de l’Aile (1982), sa première pièce pour flûte, Saariaho se sert du corps de l’instrument pour générer des volutes évoluant progressivement depuis des textures criardes, colorées de phonèmes chuchotés par le flûtiste, vers des sons purs et doux. La plupart de ses pièces pour flûte ont été écrites pour Camilla Hoitenga. C’est à elle qu’est dédiée NoaNoa, qui la créa en 1992 -l’année même de sa composition- lors des Ferienkurse für Neue Musik de Darmstadt. Saariaho, dont la musique, jugée belle et sensuelle, essuie à l’époque les critiques des milieux avant-gardistes bien-pensants, y prononce le texte Composer, écouter, revendiquant une « musique pour les oreilles ». Elle en est convaincue : si la tonalité appartient définitivement au passé, l’heure est à la synthèse des langages musicaux. Les choix esthétiques ne nécessitent plus d’être défendus. Tout est permis, il n’existe plus d’écoles au sens strict. NoaNoa s’inscrit dans le prolongement de ces réflexions. Le titre (qui signifie « odeur » ou « ce qui dégage une odeur » en tahitien) est celui d’une gravure sur bois de Paul Gauguin. Il renvoie également au journal de bord rédigé par le peintre lors de son séjour à Tahiti entre 1891 et 1893. Le matériau phonétique de la pièce provient de certaines phrases de ce journal. L’œuvre est le résultat un travail d’équipe : Camilla Hoitenga influença dans une large mesure certains aspects de la partie de flûte ; la partie électronique, quant à elle, fut développée suivant les conseils de Jean-Baptiste Barrière.

C’est également sous la supervision de Barrière que fut réalisé l’ensemble électronique de Lonh. Composée en 1996, l’œuvre est dédiée à la soprano américaine Dawn Upshaw, qui en assura la création la même année à Vienne. Lonh, qui signifie « lointain » ou « distant » dans la langue occitane médiévale, repose sur un texte du XIIe siècle rédigé dans cette langue, attribué à Jaufré Rudel. Le troubadour y relate un amour vaincu par-delà la distance. La partie électronique de Lonh fait entendre le texte en trois langues : occitan, français et anglais. Le matériau vocal s’y mêle aux sons concrets (des chants d’oiseaux, le vent, la pluie,…). Lonh obtint le prix « Nordic Music » en l’an 2000.

Crossing the Blind Forest (2011) est, elle aussi, dédiée à Camilla Hoitenga. L’œuvre, pour flûte basse, piccolo, électronique et images, convie Maurice Maeterlinck et Pieter Bruegel : il s’agit, en effet, d’une libre évocation de la pièce de théâtre Les Aveugles du premier, elle-même inspirée par La Parabole des aveugles du second. « La flûtiste perdue dans un monde inconnu », indique Jean-Baptiste Barrière, « doit exacerber toutes ses sensations et mettre à contribution toutes ses aptitudes pour tenter de survivre aux dangers qui l’entourent. Elle cherche son chemin à travers la forêt, se guidant par les réflexions de son jeu avec la flûte sur les arbres. Les images, mélangeant des transformations croisées de la performance de la flûtiste et de forêts dévastées par la tempête, représentent et accompagnent cette quête à travers les sensations. Le combat est incertain, l’issue reste ouverte, indécidable. »

Le climat s’assombrit encore un peu plus dans Violance (2003) pour violon, voix d’enfant, électronique et images. Le compositeur explique que le « a » dans le titre est une coquetterie orthographique qui renvoie à la différance de Jacques Derrida -concept qui recouvre toutes les acceptions du fait de différer. « Mère de toutes les violences », selon Barrière, Violance convoque une nouvelle fois le duo Bruegel-Maeterlinck. Elle repose sur le Massacre des Innocents : le récit de l’Évangile selon saint Matthieu, le tableau peint vers 1566 par Bruegel l’Ancien et la lecture glaciale qu’en fait le jeune poète belge, que les sirènes du symbolisme n’avaient pas encore séduit. Barrière prend intelligemment soin, dans cette œuvre multidimensionnelle, de ne pas saturer les sens : confrontées au texte pétrifiant de Maeterlinck, récité sans états d’âme, qui évoque les cris et les gesticulations impuissantes des paysans dont on égorge les enfants et l’indifférence de quelques villageois devant l’atrocité de la scène, la musique et l’image se limitent à dépeindre sobrement la froidure du paysage et la froideur des consciences. En ce sens, à l’inverse de ce qui est généralement le cas au cinéma, elles canalisent l’imaginaire de l’auditeur davantage qu’elles ne l’exacerbent.

Le programme s’achève sur l’œuvre qui donne son titre au coffret : Ekstasis, pour voix, électronique et images (2014). Dédiée à Raphaële Kennedy, la pièce dresse le « portrait croisé de deux femmes engagées dans les grands combats de leurs époques respectives, Louise Michel et la Commune, Simone Weil et la Seconde Guerre mondiale, qui se rejoignent pour nous faire comprendre la nécessité malheureusement toujours renouvelée du combat, sans concession possible, contre l’inacceptable, dans la société comme dans les esprits. » Tant sur le plan musical que sur le plan émotionnel, la pièce échafaude un lent crescendo, évoluant du registre médian vers les aigus stratosphériques ; au fil des mesures, la pensée de la soprano s’extériorise graduellement pour atteindre à l’ « extase » appelée par le titre. D’abord craintive, la voix n’émet que murmures dont finissent par s’échapper quelques notes. Mais voilà que, bientôt, de sa retenue elle se libère, que le vent chétif devient voix, que la voix devient chant, et que même du sens elle se défait dans un tissu d’onomatopées. De sa fébrilité débutante jusqu’à son paroxysme terminal, la tension grandissante met l’auditeur à rude épreuve.

On l’aura compris, des préoccupations communes président à la genèse des œuvres de Kaija Saariaho et de Jean-Baptiste Barrière figurant sur ce disque. L’un comme l’autre s’emploient à étendre l’espace traditionnel des timbres instrumentaux et vocaux, à ciseler des formes musicales à partir des composantes internes du son et de l’harmonie. Ils s’intéressent aux sons concrets, électroniques, aux atmosphères que peut engendrer un son, aux timbres musicaux, à la psychologie de l’écoute, à la combinaison de l’écoute et du mouvement, aux nouvelles associations littéraires. Mais alors que les couleurs, les lumières et la nature trouvent chez Saariaho un écho particulier, qui se traduit notamment dans la grande variété des techniques et modes de jeux instrumentaux auxquels elle a recours et qui a valu à sa musique d’être parfois qualifiée de « néo-impressionniste », l’art de Barrière trouve un ancrage dans ses réflexions philosophiques et sa quête de l’œuvre d’art totale- dont il reconnaît volontiers qu’elle est utopique (lire par ailleurs l’entretien que nous ont accordé les deux compositeurs). Dès lors, ses œuvres -dans la mesure aussi où elles convoquent, en l’occurrence, des textes dont la dimension tragique est loin d’être absente- sont empreintes d’une certaine pesanteur, d’accents saturniens, quasiment sépulcraux, qu’on retrouve plus rarement dans les partitions de son épouse ; une gravité qui tranche, du reste, avec l’affabilité de leur auteur.

La partie visuelle que l’on retrouve sur le Blu-ray repose en grande partie sur les mouvements des interprètes, auxquels se superposent, ici et là, les détails d’une toile de Bruegel ou la nature à l’état brut.

Les producteurs de ce très beau coffret ont réuni, pour l’occasion, les interprètes idéaux -il ne manque de Dawn Upshaw. Saariaho, on le sait, pense souvent à un musicien précis et à son instrument lorsqu’elle écrit pour un soliste. Camille Hoitenga figure parmi ses interprètes de prédilection. On ne peut, par conséquent, que se féliciter qu’elle ait accepté d’immortaliser ici NoaNoa et Crossing the Blind Forest, ce qu’elle fait avec brio ! 

La fille de Kaija Saariaho et de Jean-Baptiste Barrière, Aliisa Neige, et la soeur de ce dernier, Isabelle, sont aussi de la partie -la première au violon, la seconde au montage et à l’étalonnage. Il y a donc tout lieu de penser que les intentions des compositeurs ont été scrupuleusement respectées. Quant à Raphaële Kennedy, il semble également qu’elle les suive à la lettre : sa voix nue, sans emphase ni vibrato, se met humblement au service des textes et des partitions, en respectant la pluralité des substrats artistiques.

Les beaux textes de Didier Zamare et la traduction colorée des textes chantés achèvent de faire de ce coffret une œuvre d’art presque totale.

Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10

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