Ferruccio Busoni est vivant, grâce au procédé Welte-Mignon

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Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Choral-Prélude BWV 734, arrangement Ferruccio Busoni. Frédéric Chopin (1810-1849) : Polonaise op. 53 n° 6 ; Nocturne op. 15 n° 2 ; Prélude op. 28 n° 15. Franz Liszt (1811-1886) : Valse capriccio sur deux motifs de « Lucia » et « Parisiana » de Gaetano Donizetti ; « Adelaïde », transcription de l’opus 46 de Beethoven ; Etudes d’exécution transcendante n° 3 « La Campanella » ; Paraphrase de concert sur « Rigoletto » de Verdi ; Mélodies hongroises d’après Schubert op. 54 D 818 ; Polonaise n° 2 en mi majeur ; Réminiscences de « Norma » de Bellini, Grande Fantaisie ; Fantaisie sur des motifs des « Ruines d’Athènes » de Beethoven ; Réminiscences de « Don Juan » de Mozart. Ferruccio Busoni. 1905-1907. Notice en anglais et en allemand. 106.00. Un album de deux CD Tacet 244.

Ecouter à domicile, dans des conditions acoustiques confortables, de grands interprètes du début du XXe siècle, parmi lesquels des compositeurs comme Debussy, Ravel, Fauré, Reger, Granados, Grieg, Humperdinck ou Saint-Saëns (liste non limitative), est-ce envisageable ? Oui ! Il faut s’émerveiller du fait qu’en 1904, la fabrique allemande Welte & Söhne, établie à Freiburg im Brisgau, ait trouvé un procédé technique ouvrant la porte à des enregistrements qui permettaient, selon le slogan de l’époque, de reproduire les finesses du jeu personnel de chaque pianiste, sans bruit et sans distorsion. Une véritable révolution, cet appareil qui fut appelé Welte-Mignon, et qui, sans entrer dans trop de détails, consistait à retransmettre le jeu des musiciens, capté sur des rouleaux constitués de bandes de papier sous forme de bandes perforées. Dans la foulée du pianola, l’automate, comme mû par une main invisible, était monté sur des pianos droits ou des pianos à queue des plus grandes marques dont la firme Steinway. On imagine le succès de cette « mémoire musicale digitale » qui immortalisait les finesses rythmiques ou dynamiques de chacun. Un prospectus publicitaire de 1911 précise quelque peu l’invention, même si l’explication apparaîtra nébuleuse : Le système de l’appareil de reproduction Welte-Mignon est pneumatique, la frappe ne s’effectue donc plus mécaniquement ou électriquement, mais pneumatiquement au moyen d’air aspiré. Pour produire celui-ci, on se sert d’un petit moteur électrique qui est incorporé à l’intérieur de l’appareil et peut être branché à toute conduite de lumière électrique ou bien à une petite batterie d’accumulateurs. Le procédé va en entraîner d’autres, avec des variantes, en particulier aux Etats-Unis. Ainsi sont nés les systèmes Duo-Art ou Ampico, pour lequel Rachmaninov enregistrera à partir de 1919. On peut donc entendre aujourd’hui des interprétations originales de l’époque et leurs nuances, reportées sur un piano à queue moderne, avec toute la profondeur de sonorité que l’on peut imaginer. Un rêve devenu réalité en quelque sorte, dont on ne citera qu’un seul exemple, tout à fait extraordinaire : Gustav Mahler jouant en novembre 1905 des extraits du Knaben Wunderhorn, des Lieder eines fahrenden Gesellen, de sa Symphonie n° 4, « Das himmlische Leben », ou l’Adagietto de sa Symphonie n° 5

Ces enregistrements historiques Welte-Mignon, qui ont été captés pendant une bonne vingtaine d’années, sont reproduits à un siècle de distance sur de nouvelles gravures. Ils ont retenu l’attention de labels comme Dal Segno, Intercord, Teldec ou Naxos. Y figurent les noms des compositeurs cités plus haut et de quelques autres, comme Richard Strauss, Paderewski, Leoncavallo, Eugen d’Albert, ou d’interprètes comme Alfred Gründel, Felix Mottl (d’incroyables Wagner) ou Vladimir Horowitz. Le label Tacet a consacré une collection au procédé : l’album qui nous occupe aujourd’hui porte le numéro XXIII de la série et est consacré à Ferruccio Busoni. L’impeccable restitution technique a été confiée, en septembre 2012, sur un Steinway D, à l’un des plus grands spécialistes dans le domaine, Hans-W. Schmitz.

Né en Toscane à Empoli en 1866, Ferruccio Busoni, dont le père est clarinettiste, est élevé dans une famille où la musique tient un rôle important, sa mère pratiquant le piano en amateur. C’est ce même instrument que le jeune garçon choisit ; il en dompte les difficultés à tel point que dès ses huit ans, cet enfant prodige donne un récital public à Trieste. Deux ans plus tard, il fait de même à Vienne. La famille s’installe en Autriche, à Graz, où Ferruccio poursuit ses études tout en dirigeant l’une ou l’autre de ses précoces compositions. On le retrouve à Leipzig, à l’aube de ses vingt ans, où il rencontrera Tchaïkowsky, Grieg ou Mahler et où va il s’intéresser particulièrement à Bach, l’une des grandes passions de sa vie, l’autre étant assurément Franz Liszt. Nommé en Finlande, il est professeur au Conservatoire d’Helsinki où il rencontre Sibelius qui sera impressionné par sa technique pianistique. Il dispensera bientôt son enseignement à Moscou, puis à Boston, tout en donnant maints concerts. Installé à Berlin où sa pédagogie fait merveille, il compose et dirige la musique contemporaine de son temps (il crée en Allemagne le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy). La ville de Bologne le nomme directeur du Liceo Musicale. Tout en conservant ses attributions italiennes, il émigre en Suisse lorsque la Première Guerre mondiale éclate et demeure à Zurich jusqu’en 1920. Il passera ses quatre dernières années à Berlin où il meurt en 1924. Parmi ses nombreux élèves, on peut citer les noms d’Egon Petri, Kurt Weill, Alexandre Braïlowski ou Edgard Varèse. Busoni laisse un catalogue imposant : des opéras (dont Doktor Faustus qui, inachevé, sera terminé par Philip Jarnach), de la musique pour orchestre (dont l’impressionnant et démesuré Concerto pour piano et orchestre de 1903/04, dont la conclusion requiert la présence d’un chœur masculin), de la musique de chambre et vocale, et un grand nombre de pages pour le piano, dont maintes transcriptions de Bach. Il procédait alors souvent à de véritables recréations des œuvres originales, en ajoutant des contrechants, en explicitant certaines harmonies, ou en amplifiant les basses pour que le piano sonne comme un orgue. (Jérôme Bastianelli, Tout Bach, Paris, Laffont/Bouquins, 2009, p. 73). 

 

Dans cet album Tacet, la part réservée à Bach est très réduite (un Choral-prélude d’un peu plus de deux minutes ; on peut y entendre de curieux effets qui font quelque peu penser au jazz). C’est plus particulièrement à l’interprète de Chopin et de Liszt que ce programme, enregistré à Leipzig en 1905 et à Fribourg en 1907, est voué. Trois pages de Chopin y figurent : une quinzaine de minutes qui proposent d’abord la Polonaise héroïque dont Busoni souligne la forte solennité tout en ménageant l’intensité progressive, optant d’abord, dans la fameuse partie de répétitions de doubles croches, pour une atmosphère pianissimo évocatrice qui ne cessera de s’amplifier au fil du rythme. Busoni se révèle poète dans le Nocturne op. 15 n° 2, et mélancolique dans le Prélude op. 28 n° 15, attentif au lyrisme de ces morceaux.

 

Mais bon sang ne saurait mentir. Liszt est bien présent : 80 minutes d’exaltation vont montrer le visage d’un Busoni avide de sonorités profondément orchestrales. On ne peut comparer les versions de ce pianiste légendaire avec d’autres. Il s’agit ici d’un moment de l’histoire de la musique, pour lequel il serait malvenu de prononcer un jugement ou même un avis « critique ». Face à un tel témoignage, on s’incline et on écoute. Si le programme est composé essentiellement de paraphrases, de transcriptions ou de « réminiscences » de pages d’opéras (Bellini, Verdi, Beethoven, Mozart), il est bien choisi pour montrer la liberté qui anime Busoni. Lorsqu’il joue Bach, il y a une volonté de respect spirituel voire d’esthétique que certains commentateurs ont pu qualifier de mystique ou en tout cas de philosophique, tant l’image du Cantor revêt pour Busoni celle de la ferveur. Chez Liszt, c’est tout autre chose. La virtuosité se donne libre cours, avec une vaillance et une accentuation des sentiments qui s’inscrivent dans la ligne d’un compositeur vénéré, auquel Busoni consacrera en hommage six soirées berlinoises en 1911. Dans les Réminiscences de Don Juan, qui datent de 1841, vrai chef-d’œuvre de finesse, il cisèle amoureusement La ci darem la mano, alors que dans celles de Norma, de la même année, c’est le belcanto qui est mis en évidence, en de subtils agencements, avec leur part d’héroïsme. On écoutera la richesse de la Fantaisie sur les « Ruines d’Athènes » de Beethoven, et, plus encore, Rigoletto, paraphrase de concert, dédiée à Hans von Bülow, que Busoni transcende brillamment. Quant à La Campanella, elle est inouïe de spontanéité presque chorégraphique et crépite comme un feu d’artifice. La Polonaise n° 2 s’épanouit de son côté à travers d’irrésistibles octaves. 

On ne peut que se réjouir de posséder ces gravures, à prendre à l’état brut comme le témoignage d’un artiste aux capacités exceptionnelles. On s’incline devant l’esprit de fantaisie, la liberté interprétative et surtout l’ampleur d’un jeu souvent orchestral. Sur le plan sonore, on oublie vite que les enregistrements ont près de cent vingt ans : leur conservation et leur restitution sont en effet confondantes. A connaître absolument, de même que l’ensemble d’une collection qui nous rattache directement à la légende du piano.

Son : 8,5  Notice : 9  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix

 

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