Il Trovatore en déséquilibre à Paris

par

Ludovic Tézier (Il Conte di Luna), Roberto Tagliavini (Ferrando) et Ekaterina Semenchuk (Azucena) © Charles Duprat / Opéra national de Paris

On l'a beaucoup trop dit : cet opéra de Verdi en 4 actes, créé à Rome le 19 janvier 1853, exige les quatre plus grandes voix du monde. Egal et même supérieur en succès à Traviata et Rigoletto -œuvres contemporaines de l'élaboration de ce Trovatore- l'ouvrage qui s'inscrit dans la période espagnole de Verdi entre Ernani et La forza del destino puis Don Carlos repose, et c'est vrai, sur la qualité, la puissance et le style vocal des quatre rôles-titres. Il est donc naturel que le public se déplace pour tel ou tel chanteur plus que pour la mise en scène, l'orchestre, l'intrigue serrée au cordeau, et même la musique en dépit de sa fantastique inventivité mélodique. Hier soir, juste avant le lever de rideau, un préposé s'avançait : « Madame Netrebko souffrante ne chantera pas ce soir le rôle de Leonora et sera remplacée par Madame Hui He ». Cette annonce faite in extremis, par une direction qui ne cesse de décevoir, permettait de sauver la face. Par rapport aux engagements de mécénat (assistance nombreuse d'anciens ministres, académiciens, chefs d'entreprises publiques et privées, patrons de presse et autres notabilités). Elle permettait aussi d'éviter la fuite du « simple » public. Tous venus pour entendre la somptueuse soprano austro-russe dans ce chant rare, nuancé et splendide auquel elle est parvenue à ce stade de sa carrière. L'écart ne pouvait susciter que frustration au regard de la prestation -au demeurant honorable- de Hui He. Tétanisée par la situation, cette artiste qui dispose d'une voix considérable, à la texture charnue, légèrement ouatée, souple et puissante sur toute la tessiture, ne parvenait jamais à émouvoir ni musicalement ni scéniquement. La ligne vocale manquait de précision, de lumière, de poésie. Là où l'on attendait des sonorités angéliques, extatiques, on assistait à une démonstration athlétique. C'est du duo mère-fils (acte IV scène 3), Azucena-Manrico que l'émotion la plus intense et la plus vraie viendra enfin, en d'admirables demi-teintes et dans un tempo spatialement harmonieux. Grâce à Elena Semenchuk et Marcelo Alvarez d'une constante musicalité -dont les limites font partie et servent l'expressivité- qui révèlent ce que veut dire chant spianato et phrasé enivrant de beauté. Tout le reste se passe trop en force, sur le plateau comme à l'orchestre, assez chaotique. Ludovic Tézier incarne un Conte di Luna massif, monolithique mais impressionnant. Roberto Tagliavini (Ferrando) le seconde très bien. Comme tout repose sur le fameux quatuor vocal de tête, la mise en scène (où toute trace d'Espagne a été éradiquée !) du catalan Alex Ollé ne peut pas compenser la déception d'une distribution déséquilibrée. Elle hésite entre cimetière, tranchées de 14-18, visions de Giorgio de Chirico, chute de mégalithes, créneaux rouges sur fond de scène en miroir. Ce procédé permet d'étoffer le nombre des figurants et des choristes dont les têtes émergent de temps en temps munies de masques à gaz-têtes de mort (la mise en scène a -paraît-il- finalement consenti à en dispenser les choristes au grand soulagement du chef d'orchestre !). La prestation des chœurs toujours fruste prive bien des moments de la partition de leur magie ou de leur profondeur (célèbre « Miserere »). Mention spéciale pour Urs Shönebaum qui réalise des éclairages ingénieux et inspirés. En particulier les faisceaux croisés de projecteurs qui reproduisent le fameux tableau de Félix Valloton de 1917.
Bénédicte Palaux Simonnet
Opéra National de Paris, le 8 février 2016

Les commentaires sont clos.