Un cycle pianistique exceptionnel

par dark souls matchmaking on or off

Serge PROKOFIEV
(1891-1953)
Intégrale des sonates pour piano
Stephane GINSBURGH (piano)
2015-DDD–53’ 45’’, 63’ 30’’ et 54’–Livret de présentation en français et en anglais–Cypres CYP1674

Les historiens de la musique les plus conformistes ont pris la mauvaise habitude de classer les œuvres de Serge Prokofiev en quatre grandes catégories, chacune correspondant à une période de son existence, puisque aussi bien il a vécu successivement en Russie tsariste (il est natif de Sonsovska, un village du bassin de Donetz), en Europe occidentale, aux États-Unis et, de 1933 à sa mort (le 5 mars 1953, à Moscou, une heure avant le camarade Joseph Staline !), en Union soviétique. Ce point de vue est non seulement simpliste, mais il est surtout très réducteur et laisse entendre que Serge Prokofiev a écrit quatre types de musique, le dernier étant en général considéré par les puristes comme le moins intéressant.
Il faudrait une fois pour toutes se rendre à l’évidence : de ses tout premiers opus jusqu’à à ses tout derniers, Serge Prokofiev est resté le même créateur et n’a utilisé qu’un seul langage musical – un langage personnel, tour à tour lyrique et séditieux, introverti et sauvage, qu’il a toutefois modelé au fil de des œuvres et auquel il a donné divers accents, le plus souvent selon son bon plaisir, sans jamais chercher à se conformer à telle ou telle mode, ni à renoncer à sa propre syntaxe en rupture avec l’école germanique postromantique et l’impressionnisme.
Le plus bel exemple de cette formidable unité dans la variété est assurément le cycle de ses neuf sonates pour piano, qui s’étale de 1907 à 1947, quoique la Sonate n° 1 op. 1 contienne de nombreuses réminiscences schumaniennes. En exagérant un peu, on pourrait aller jusqu’à prétendre qu’il ne constitue qu’une œuvre unique divisée en neuf parties, certaines fort courtes comme la Sonate n° 1 op. 1 précisément et la Sonate n° 3 op. 28 (elles durent plus ou moins huit minutes), d’autres fort longues comme la Sonate n° 6 op. 82 et la Sonate n° 9 op. 103. Dans le livret accompagnant les enregistrements des neuf sonates par Stephane Ginsburgh, Jean-Luc Fafchamps a d’ailleurs raison de dire que Serge Prokofiev fait passer sa marque de fabrique d’une sonate à l’autre à travers diverses « allures stylistiques reconnaissables ». Et de citer : «marches déglinguées, valses morbides, toccatas diaboliques, scherzos spirituels ». Allures qu’on retrouve aussi dans ses cinq concertos pour piano.
On ne peut que féliciter Stephane Ginsburgh d’avoir respecté l’unité profonde de ce cycle pianistique exceptionnel, un des sommets du genre au XXe siècle. Tout indique au surplus qu’il a éprouvé beaucoup de plaisir à le jouer. Et ce plaisir est pareillement celui de l’audiophile.
Jean-Baptiste Baronian

Son 8 – Livret  8 – Répertoire 10 – Interprétation 9

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