Ukrainian Mixtape : Dalia Stasevska et le BBC SO au service du patrimoine ukrainien
Mykola Lysenko (1842-1912) : Taras Bulba, ouverture. Levko Kolodub (1930-2019) : Solemn Overture. Borys Lyatoshynsky (1895-1968) : Grażyna, poème symphonique op. 58. Fedir Yakymenko (1876-1945) : Nocturne en ré majeur ; Angel, Poem-Nocturne. BBC Symphony Orchestra, direction Dalia Stasevska. 2026 — Platoon — 43'39"
Publié en sortie exclusivement numérique chez Platoon et coïncidant avec sa direction de la soirée d'ouverture des BBC Proms, Ukrainian Mixtape rassemble sept plages entièrement dévolues à la musique ukrainienne, enregistrées par Dalia Stasevska à la tête du BBC Symphony Orchestra dont elle est chef principale invitée depuis 2019. Quatre compositeurs, un mot d'ordre : rendre audible ce que la guerre menace d'effacer.
L'entreprise n'est pas une opération de circonstance. Née à Kiev en 1984, passée par Tallinn puis établie en Finlande dès l'âge de cinq ans, Stasevska s'est engagée publiquement dès février 2022, levant plus de 250 000 € pour l'Ukraine et acheminant elle-même du matériel humanitaire au volant d'un camion. Ukrainian Mixtape prolonge ce combat sur le terrain qui est le sien — la salle de concert et le studio — et se présente comme un geste de préservation. Trois des œuvres constituent des enregistrements de premières mondiales, obtenus au terme d'une année de recherche documentaire.
Il faut pourtant regarder froidement la situation. Malgré les déclarations de solidarité et la visibilité médiatique de la cause ukrainienne, la place effective des compositeurs et compostrices ukrainiens dans les programmes de concert demeure tristement marginale. Le travail de fond continue d'être porté par une poignée d'artistes ukrainiens eux-mêmes — Stasevska donc, mais également Kirill Karabits, l'un des plus fervents défenseurs de l'œuvre de Fedir Yakymenko — sans que les grandes institutions occidentales n'aient réellement rejoint le mouvement. L'album inscrit ce constat en creux.
Le parcours traverse un siècle et demi. Il s'ouvre sur la Ouverture solennelle. de Levko Kolodub (1930-2019), compositeur ukrainien de la génération soviétique tardive resté peu diffusé hors des frontières nationales. Suit la pièce longue de l'album : les trois extraits de Grażyna, op. 58 de Borys Lyatoshynsky (1895-1968), poème symphonique de 1955 inspiré du récit épique d'Adam Mickiewicz — l'histoire de cette noble lituanienne qui revêt l'armure de son mari pour affronter l'Ordre teutonique. Chez Lyatoshynsky, figure tutélaire du modernisme ukrainien et professeur de plusieurs générations, la matière slavo-baltique se déploie dans un langage post-scriabinien dense, chromatique, orchestré avec un souci du timbre qui doit autant à Rimski-Korsakov qu'à ses contemporains occidentaux.
C'est cependant Fedir Yakymenko (1876-1945) qui constitue l'incontestable centre d'intérêt du disque. Élève de Rimski-Korsakov à Saint-Pétersbourg avant l'exil, frère aîné du compositeur Mykola Yakymenko, cette figure quasi effacée des manuels revient ici par un Nocturne en ré majeur et surtout par Angel Poèm-Nocturne, page d'un romantisme tardif d'écriture soignée, aux nuances harmoniques d'une réelle finesse — le type de répertoire que l'histoire officielle a laissé filer non par manque de qualité, mais faute d'un cadre national capable de le porter (Fedir Yakymenko est mort en exil à Paris sans descendance). L'album se referme sur l'ouverture de Taras Bulba de Mykola Lysenko (1842-1912), incontournable point de repère : l'opéra d'après Gogol, geste fondateur d'une école ukrainienne dont Ukrainian Mixtape s'emploie précisément à restaurer la continuité.
Le format court — quarante-trois minutes, une esthétique « mixtape » assumée jusque dans le titre — s'inscrit dans la démarche que Stasevska explore depuis Dalia's Mixtape (Platoon, 2024) : penser le disque classique à l'ère du streaming comme une séquence courte, ciselée, susceptible d'être écoutée d'une traite. Reste que si le choix de répertoire est précieux et intelligent, on regrette un côté un peu trop lisse des interprétations. Le BBC SO, professionnel jusqu'au bout des archets, n'est pas galvanisé et ne trouve pas toujours le grain, la brutalité harmonique ou l'incandescence qu'appelle en particulier Lyatoshynsky, dont Grażyna attend un orchestre prêt à l'excès.
Ukrainian Mixtape n'est pas un album de sympathie. C'est un dossier ouvert, à charge pour les orchestres qui suivront de faire vivre ces partitions jusqu'au bout de leurs exigences.
Répertoire : 7/9 - Son : 8 - Interprétation : 8



