Ruth Crawford Seeger, l'ultramoderniste

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Sixième volet de notre série d'été sur les compositeurs et compositrices que l'histoire officielle n'a pas retenus.

Il y a des oublis que le reste du monde a déjà réparés, et que nous seuls persistons à entretenir. Ruth Crawford Seeger (1901-1953) est de ceux-là. Voilà une femme qui signa, à trente ans, l'un des plus grands quatuors à cordes du XXᵉ siècle, qui fut la première compositrice à décrocher une bourse Guggenheim — puis qui se tut, avalée par la chanson populaire et par un patronyme trop célèbre. Le monde anglo-saxon, depuis, l'a couronnée pionnière : biographie de référence, intégrales au disque, quatuor entré au répertoire des grandes formations. Mais de ce côté-ci de l'Atlantique, et singulièrement en France, le dossier n'a même pas été ouvert. Son cas n'est donc pas tout à fait celui de l'oubliée classique : c'est celui d'une compositrice réhabilitée partout, sauf chez nous. Un angle mort, plus qu'une tombe.

Un parcours américain

Née en 1901 à East Liverpool, dans l'Ohio, Ruth Crawford grandit dans une Amérique où une femme musicienne se destine au piano et à l'enseignement, pas à l'avant-garde. Elle entre en 1921 à l'American Conservatory of Music de Chicago, s'y forme d'abord au clavier, puis à la composition auprès d'Adolf Weidig. Mais c'est le Chicago des marges qui la façonne : le studio de la pianiste Djane Lavoie-Herz, disciple de Scriabine, où elle respire un climat mystique et expérimental et croise le compositeur et théosophe Dane Rudhyar. Bientôt, l'ultramoderniste Henry Cowell devient son champion et la publie. Un milieu où l'on tient que la musique américaine doit s'inventer contre l'Europe plutôt qu'à son ombre.

En 1929, elle gagne New York et rencontre Charles Seeger, musicologue et théoricien du « contrepoint dissonant » — un système où la dissonance, et non la consonance, devient la règle, la norme à laquelle l'oreille se règle. Elle en sera l'élève, la collaboratrice, puis l'épouse. En 1930, elle est la première compositrice à obtenir une bourse de la Fondation Guggenheim, qui l'emmène à Berlin et à Paris. C'est là, à Berlin, qu'elle compose l'œuvre qui aurait dû suffire à l'inscrire dans l'histoire : le Quatuor à cordes de 1931.

Le sommet, puis le silence

Ce quatuor est un objet stupéfiant d'anticipation. Son troisième mouvement, un Andante, déploie ce que l'on décrit comme une hétérophonie de dynamiques : les notes tenues se passent d'un instrument à l'autre, chacune enflant en son milieu, si bien que la mélodie ne vit plus dans les hauteurs mais dans le timbre et l'intensité — une Klangfarbenmelodie d'une modernité stupéfiante pour 1931. Et le finale va plus loin encore : il sérialise ses paramètres, fait tourner une série de dix notes selon un schéma quasi mathématique, au point que la musicologie y a vu une préfiguration du sérialisme intégral, celui-là même qui ne s'imposera en Europe qu'une génération plus tard. Autour de ce sommet, un petit corpus d'une rare densité : les Diaphonic Suites, l'étude pour piano Study in Mixed Accents, les Three Songs sur des poèmes de Carl Sandburg. Une poignée d'œuvres, toutes tendues, toutes radicales.

Et puis, à partir du milieu des années 1930, le silence de la compositrice. Mariée, mère de quatre enfants, Ruth Crawford Seeger se détourne presque entièrement de la création pour se consacrer à un chantier colossal : la collecte, la transcription et l'édition du folklore américain, aux côtés de John et Alan Lomax, à partir des archives de la Bibliothèque du Congrès. Elle transcrit des centaines d'enregistrements de terrain, publie des recueils de chansons pour enfants qui feront date (American Folk Songs for Children, 1948). Pendant près de vingt ans, la moderniste se tait au profit de la passeuse. Elle ne reviendra à la composition qu'une seule fois, tard, avec la Suite pour quintette à vent de 1952 — juste avant qu'un cancer ne l'emporte, en 1953, à cinquante-deux ans.

Pourquoi cet oubli ?

La première raison tient à ce renoncement même. On oublie plus facilement qui s'est retiré que qui a été empêché : Ruth Crawford Seeger a quitté l'avant-garde de son plein gré, laissant un catalogue moderniste minuscule — une douzaine d'œuvres — trop mince pour peser lourd dans le récit du siècle. Là où d'autres se sont battues pour continuer d'écrire, elle a choisi de se déplacer ailleurs.

La deuxième raison est l'engloutissement par le nom. Elle est passée à la postérité comme la matriarche d'une dynastie folk : belle-mère de Pete Seeger, mère de Mike et de Peggy Seeger. La célébrité de la famille, l'aura du renouveau folk américain des années 1950-60, ont recouvert la compositrice sous la figure domestique. On a retenu le berceau, pas la partition.

La troisième raison est celle de la condition faite aux femmes de sa génération : quatre enfants, le rôle d'épouse-collaboratrice — c'est elle qui a largement aidé Charles Seeger à rédiger son traité — et l'idée, alors partagée, qu'une carrière de créatrice et une vie de famille ne pouvaient tenir ensemble.

La quatrième raison dépasse son cas personnel : la marginalité de l'ultramodernisme américain tout entier. Le grand roman de la modernité s'est écrit autour de Vienne, de Paris, plus tard de Darmstadt ; il a laissé dans l'ombre cette école expérimentale américaine des années 1920-30. Être une femme à l'intérieur de cette marge-là, c'était cumuler deux invisibilités.

Reste la cinquième raison, la seule qui nous concerne directement : l'angle mort francophone et même européen. Car ailleurs, l'oubli a été réparé. La grande biographie de Judith Tick (1997) l'a réinstallée, les enregistrements se sont multipliés, son quatuor figure au programme des meilleurs ensembles anglo-saxons. Mais cette réhabilitation, essentiellement anglophone, n'a jamais traversé l'Atlantique. Nos salles, nos conservatoires, nos programmateurs continuent de l'ignorer superbement. Son oubli, désormais, n'est plus historique : il est géographique. Et il nous appartient.

Par où entrer

L'entrée, pour une fois, est large et bien pourvue. Le passage obligé reste le Quatuor à cordes de 1931, dont il faut écouter le troisième mouvement pour comprendre d'un coup pourquoi cette musique compte : la référence historique est la gravure du Composers Quartet (Nonesuch, 1973), et parmi les versions récentes, celle du Spektral Quartet (New Focus Recordings) rend justice à sa modernité.

Pour un panorama d'ensemble, un disque s'impose : Ruth Crawford Seeger : Portrait (Deutsche Grammophon), sous la direction d'Oliver Knussen, avec la soprano Lucy Shelton et le Schönberg Ensemble — la meilleure introduction à son univers, qui réunit les Three Songs sur Sandburg, l'Andante for Strings, la musique de chambre et d'orchestre, et la Suite pour quintette à vent. C'est par cette dernière, la Suite for Wind Quintet de 1952, qu'on saisira son unique retour à la composition, deux décennies après le grand silence : une écriture assagie mais toujours ciselée, comme un adieu à la moderniste qu'elle avait cessé d'être.

Crédits photographiques : Auteur inconnu — Peggy Seeger Collection, Domaine public,

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