En Allemagne, le prix musical Echo était jusqu'ici une véritable institution.
Décerné chaque année depuis 1992 par l'Association allemande de l'industrie de la musique, c'est un prix dit "du public" : il est en effet basé sur les chiffres de ventes des artistes au cours des douze derniers mois, seul critère de victoire puisque la qualité des productions n'entre pas en ligne de compte.
Depuis ce 12 avril et l'annonce du palmarès 2018, les choses se sont singulièrement délitées. Car celui-ci a rapidement suscité la polémique. Puis l'indignation s'est exprimée avec de plus en plus de véhémence et de nombreux artistes, actuels et anciens lauréats, ont exprimé leur colère et pris des décisions radicales.
En cause, le trophée du meilleur artiste hip hop décerné aux rappeurs Kollegah et Farid Band (200.000 ventes) accusés de provocation antisémite. Dans une de leurs chansons, ils se comparent aux prisonniers du camp d'extermination d'Auschwitz.
Rapidement, le Quator Notos, Echo Klassik en 2017, s'est dit profondément choqué. [...] Le prix Echo constituait à nos yeux la plus prestigieuse des récompenses allemandes. Ce prix a été décerné à un grand nombre de musiciens formidables. Le prix Echo Klassik est devenu un symbole de honte pour les jeunes Allemands qui ont décidé de rendre leur trophée.
Le pianiste germano-russe Igor Levit, lauréat en 2014, a fustigé sur Twitter une erreur incompréhensible et totalement irresponsable de la part du jury. Donner aux slogans antisémites une telle plate-forme et des récompenses est insupportable.
Dans une lettre ouverte (1 ci-dessous), les chefs Enoch zu Guttenberg et Andreas Reiner déclarent quant à eux considérer désormais comme honteux de continuer à détenir le trophée et l'ont rendu.
Mariss Jansons et l'Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise ont également rendu leur prix. Sur son site internet, l'Orchestre l'a retiré de sa biographie et aucun nouveau prix n'est actuellement accepté, a déclaré Nikolaus Pont, Directeur de l'orchestre.
Puis Fabio Luisi, directeur musical de l'Opéra de Zurich, s'est joint à ces réactions.
Les deux rappeurs, faisant des blagues sur l'Holocauste, se sont moqués de la souffrance de millions de personnes, a-t-il précisé dans une lettre ouverte (2).
Le chef Christian Thielemann et sa Staatskapelle Dresden ont eux-aussi rendu leurs prix ECHO et déclaré qu'un prix qui met les ventes au-dessus de tout et permet, le jour du souvenir de l'Holocauste, une performance en direct qui se moque des victimes du Troisième Reich, est un symbole d'une forme de cynisme que nous ne représentons pas.
A l'occasion de son 80e anniversaire, le bassiste Klaus Voormann a reçu cette année le Prix d'excellence pour l'ensemble de sa carrière mais, indigné, il l'a rendu quelques jours plus tard en signe de protestation : ce qui m'a semblé être un cadeau à l'occasion de mon 80e anniversaire s'avère être une grande déception.
Le chanteur, auteur-compositeur et guitariste Peter Maffay a, quant à lui, réclamé publiquement la démission des responsables.
Daniel Barenboim, la Staatskapelle de Berlin et le West-Eastern Divan Orchestra ont aussi rendu leurs prix. Daniel Barenboim s'en explique avec autant de rigueur que de nuances, rappelant qu'avec chaque liberté vient une responsabilité (3).
Quant au Gewandhaus de Leipzig, son Directeur Andras Schulz a déclaré au Sächsische Zeitung qu'il ne rendra pas ses prix mais retirera les trophées du foyer, les mettra sous clé et ne s'occupera plus activement des prix.
Et ce mardi, nous apprenons que, à son tour, le violoniste français Renaud Capuçon a rendu ses prix ECHO. Sur Twitter, il a annoncé qu'il protestait contre les textes racistes et antisémites d'un duo de rappeurs : Toute forme d'art, et bien sûr la musique, doit servir la réconciliation des peuples, le dialogue entre les cultures et le respect mutuel.
Du côté des sponsors, Voelkel -entreprise d'aliments biologiques- a affirmé qu'elle n'approuve pas le fait de dénigrer le génocide. Le constructeur automobile Skoda et le brasseur Köstritzer mènent actuellement une réflexion sur leurs options.
Pour le Ministre des Affaires étrangères Heiko Maas, les provocations antisémites (...) sont simplement répugnantes. Il est honteux que ce prix ait été remis le 12 avril, jour de commémoration de l'Holocauste.
Le Président du Conseil Culturel allemand, Christian Höppner, a annoncé qu'il se retire du comité consultatif du Prix : même si Gangsta-Rap, qui existe en tant que genre depuis plus de 30 ans avec ses formes d'expression et ses moyens stylistiques spécifiques, est conçu pour la provocation et le franchissement des frontières, je dis clairement : leur musique n'est pas la mienne et je trouve les paroles écoeurantes.
Dans Bild, un porte-parole du Mémorial de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem a estimé que l'utilisation d'une terminologie ou d'images hors de leur contexte historique est une violence faite à la mémoire" des victimes de la Shoah.
Que les responsables de l'industrie musicale accordent leur blanc-seing à de tels textes sous couvert d'art et de liberté d'expression est scandaleux, a réagi le Président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, Josef Schuster.
Dans la presse allemande, nombre d'éditorialistes s'interrogent :
- Echocauste - la solution finale à la question morale ?
- Le "Conseil d'éthique" n'est-il qu'un alibi, créé seulement parce que l'Association ne voulait pas se salir les mains ?
- L'Association Fédérale de l'industrie musicale allemande ayant déclaré que "les provocations sont un "instrument stylistique typique du battle rap", faut-il en conclure que la dignité humaine n'est pas un critère pour l'Association ?
- Pour preuve que les responsables n'ont toujours rien compris, les deux "artistes" qui appellent à la violence dans chacune de leurs créations et humilient les femmes, sont invités à se produire à Echo Pop...
... MAIS !!!
- Bertelsmann Music Group (BMG) vient de suspendre son contrat d'enregistrement avec les rappeurs... après les avoir publiés puis vendus tout au long de l'année et après avoir présenté et soutenu leur candidature au prix ;
- l'Association fédérale de l'industrie de la musique a laissé entendre qu'elle réviserait le concept du prix...;
- les deux rappeurs ont rejeté tout antisémitisme et proposé des entrées gratuites "à vie" à leurs concerts à leurs fans de confession juive.
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(1) Mesdames et Messieurs les membres du Comité exécutif de l'Association fédérale de l'industrie de la musique, Monsieur Drücke,
En 2008, l'orchestre KlangVerwaltung et moi-même avons reçu un Echo Klassik pour notre enregistrement de la Quatrième Symphonie d'Anton Bruckner. Mes collègues de l'orchestre et moi-même avons été très heureux de ce prix et nous l'avons souligné avec fierté jusqu'à ce jour.
Maintenant qu'un tel prix a été décerné en 2018 à des auteurs de diatribes répugnantes et antisémites et, qui plus est, approuvé sans hésitation par le "Conseil d'éthique" de votre association, nous aurions honte de continuer à détenir ce prix. L'ancien symbole du bon travail artistique est devenu un mauvais présage pour un développement de notre pays qui nous préoccupe profondément.
Avec cette lettre, nous vous informons du renvoi de nos Prix Echo respectifs.
De Enoch à Guttenberg
Andreas Reiner
(2) Zurich, le 18 avril 2018
En 2009, j'ai reçu l'ECHO Klassik avec la Staatskapelle Dresde pour l'enregistrement de la 9e Symphonie de Bruckner. Ce fut un grand honneur pour l'orchestre et pour moi. Aujourd'hui, par contre, comme d'autres, je dois prendre très clairement mes distances par rapport à ce prix. L'attribution de l'Echo aux rappeurs Kollegah et Farid Bang est, à mon avis, totalement inacceptable. Les deux musiciens n'ont pas seulement franchi une frontière ou fait de la provocation dans le cadre de la liberté artistique, mais ils ont ridiculisé dans leurs textes les terribles expériences de millions de personnes pendant le national-socialisme. Il est choquant de constater qu'un prix culturel n'a pas de normes éthiques, tolère le racisme et les contenus ignorants.
J'aurais aimé pouvoir considérer le prix comme une appréciation de notre travail et comme un prix pour les réalisations artistiques, mais je ne souhaite pas être honoré d'un tel prix aujourd'hui.
Fabio Luisi, directeur musical général de l'Opéra de Zurich
(3) J'ai suivi avec beaucoup de consternation la discussion sur le prix ECHO pour un album de rap dont les paroles sont clairement antisémites, anti-femmes, homophobes et généralement inhumaines. En tant que Juif qui a aimé vivre en Allemagne pendant de nombreuses années et considère la liberté dans les arts comme un grand bien, j'étais particulièrement préoccupé par le débat et j'attendais également de voir si les responsables y réagiraient de manière adéquate. La liberté d'expression et la liberté dans les arts comptent parmi les réalisations et les valeurs les plus importantes d'une société démocratique et ouverte. Mais avec chaque liberté vient une responsabilité : notre responsabilité d'utiliser les libertés acquises de telle sorte que la liberté de toute autre personne et dissidente puisse également exister - ainsi que la responsabilité de respecter et de respecter les autres personnes dans leur dignité. Cette conviction est au cœur de ma pensée en tant que personne et de mon travail d'artiste depuis de nombreuses années. L'antisémitisme, la misogynie, l'homophobie et le mépris ouvert pour les soi-disant plus faibles et les minorités constituent un abus de liberté que nous, en tant que société, ne devons jamais tolérer. Nous devons nous unir contre de telles voix et nous ne devons pas les encourager en leur décernant des prix et en les légitimisant ainsi. Au contraire, aujourd'hui plus que jamais, nous devons lutter pour l'humanité, le respect mutuel et l'empathie. C'est dans cet esprit que j'ai décidé, avec la Staatskapelle de Berlin et le West-Eastern Divan Orchestra, de remettre nos prix ensemble. Les intérêts commerciaux ne doivent pas prévaloir lorsqu'il s'agit de questions aussi essentielles que la décence et notre humanité.
Daniel Barenboim