Le New European Ensemble s'empare d'Eastman, entre rareté et déflagration
Julius Eastman (1940-1990) : Joy Boy ; Buddha ; Gay Guerrilla (arrangement de Jessie Montgomery). New European Ensemble, direction artistique Emlyn Stam. Notice en anglais et allemand. 47'. Challenge Classics CC 720065.
Mort dans l'indifférence à Buffalo en 1990, ses partitions en partie perdues, Julius Eastman est devenu en une décennie l'une des redécouvertes les plus marquantes de la musique américaine du second vingtième siècle. Figure de la scène downtown new-yorkaise, il a poussé le minimalisme hors de ses gonds, vers une musique d'accumulation, physique et frontale, qu'il nommait « organique ». Le New European Ensemble, placé sous la direction artistique de l'altiste Emlyn Stam, en propose aujourd'hui un portrait en trois volets chez Challenge Classics. On avait d'ailleurs aimé, il y a peu, sa Symphonie n° 2 gravée par le Cleveland Orchestra et Franz Welser-Möst.
Le disque arrive dans un paysage discographique soudain encombré : l'ensemble californien Wild Up et Christopher Rountree ont fait paraître quelques mois plus tôt, au sein de leur anthologie saluée au plus haut, une Gay Guerrilla qui fait déjà figure de référence. L'ensemble néerlandais ne cherche pas à rivaliser sur ce seul terrain. Son atout tient d'abord au programme : en gravant Joy Boy et Buddha, deux pages d'ensemble rarement jouées, il élargit le corpus audible d'Eastman là où la concurrence se concentre sur la pièce-phare.
Joy Boy et Buddha exposent d'emblée la manière du compositeur : des cellules brèves que les interprètes font proliférer, se déphaser et s'agréger, dans un processus où l'agentivité de chaque musicien pèse autant que la lettre du texte. Le New European Ensemble y fait valoir une écoute interne serrée et une sonorité collective bien tenue, qui tire ces architectures mouvantes vers la clarté plutôt que vers la saturation.
Reste la pièce-titre. Conçue en 1979, Gay Guerrilla est une Choralphantasie qui bâtit, par strates, une tension d'abord feutrée, presque anxieuse, avant de culminer dans l'irruption du choral de Luther Ein feste Burg ist unser Gott — manifeste qu'Eastman retourne en emblème de combat et d'émancipation. Dans l'arrangement de Jessie Montgomery, le New European Ensemble en restitue la courbe implacable : la montée en puissance est patiemment ménagée, et la déflagration finale emporte l'adhésion sans céder à la seule force brute. La lecture est plus resserrée, plus chambriste que celle de Wild Up ; elle y gagne en lisibilité ce qu'elle perd parfois en vertige.
Au bout du compte, voici une entrée recommandable dans un univers qui ne se laisse pas apprivoiser aisément. On retiendra la très belle lecture de l'ensemble, d'une justesse de ton et de style qui ne force jamais le trait. Par la rareté de son programme autant que par la tenue de son exécution, ce disque trouve sa place, et vaut à lui seul pour faire découvrir deux pages méconnues d'un compositeur dont l'urgence n'a pas pris une ride.
Son 9 – Livret 8 – Répertoire 9 – Interprétation 9
Pierre-Jean Tribot



