Une lecture intemporelle des Saisons de Pēteris Vasks

Pēteris Vasks (né en 1946) : Gadalaiki (Les Saisons),Terezie Fialová, piano. 2026. Livret en anglais. 58'24". Animal Music. ANI 155.
Les saisons, on le sait, n’ont cessé d’inspirer les compositeurs. Les Quattro Stagioni d’Antonio Vivaldi et l’oratorio Die vier Jahreszeiten de Joseph Haydn en sont sans doute les exemples les plus célèbres. Bien qu’elles aient récemment été portées au disque, les Saisons de Christopher Simpson n’ont pas aussi bien résisté à l’épreuve du temps. Celles de Darius Milhaud et du compositeur lituanien Bronius Kutavićius mériteraient également d’être plus souvent données. Le Concerto pour chœur a cappella du compositeur letton Arturs Maskats, achevé en 1986, s’inspire lui aussi du cycle des saisons. Parmi les œuvres consacrées au même thème qui aient été écrites pour le clavier, on songe bien sûr à Vremene goda de Tchaïkovski. Bien moins connues, les Saisons du Français Guy Sacre ne méritent pas moins d’être signalées à nos lecteurs.
Gadalaiki est l’œuvre pour piano seul la plus importante de Pēteris Vasks, tant par sa durée que par sa substance, du moins si l’on envisage les quatre « mouvements » qui la composent comme un cycle. Si Baltā ainava fut achevée en 1980 et Rudens mūzika (Musique d’automne) l’année suivante, Pavasara mūzika (Musique de printemps) ne vit le jour qu’en 1995, et Zaļā ainava (Paysage vert) treize ans plus tard. Vingt-huit années séparent donc les volets hivernal et estival de ces Saisons.
Le compositeur a précisé dans l’avant-propos de la collection que chaque pièce pouvait être jouée isolément ; réunies en un même programme, elles doivent en revanche se succéder en commençant par l’hiver. « Pour moi, le début et la fin de l’année sont blancs », affirme-t-il.
Le célèbre cycle de Tchaïkovski aurait-il inspiré Vasks ? Rien n’est moins sûr, d’autant que les Saisons de l’auteur du Lac des cygnes comptent douze pièces, une pour chaque mois de l’année, et non quatre tableaux des saisons proprement dites. Il semble plus probable que le compositeur letton ait puisé directement dans l’amour qu’il a toujours porté à la nature de son pays. Nombre de ses œuvres ultérieures évoqueront d’ailleurs le printemps ou l’été, sans pour autant s’inscrire dans un cycle. En 1977 déjà, il avait signé la musique du film d’animation Abi gali balti, viducis zaļš (Blanc aux deux extrémités, vert au milieu) du réalisateur letton Ansis Bērziņš.De son propre aveu, ce court métrage est peut-être à l’origine des réflexions qui allaient donner naissance à Gadalaiki.
Les Saisons de Vasks ne relèvent pas de la musique à programme au sens classique du terme. Pour reprendre la distinction formulée par Beethoven à propos de sa Symphonie pastorale, elles sont moins une peinture musicale que l’expression de sentiments. Tout au long de l’élaboration de ce « quatrain » musical, Vasks n’a cessé de se demander s’il était réellement possible d’illustrer le miracle des saisons à l’aide des seules touches noires et blanches du piano et de deux mains. « La manière la plus directe et la plus authentique d’appréhender les quatre saisons de la nature lettone en une fois n’est pas de consulter un album photo, mais d’écouter les Saisons de Pēteris Vasks. Elles en offrent un reflet plus fidèle qu’un miroir », me confiait l’an dernier le pianiste Reinis Zariņš.
Dans la préface de la partition, le compositeur souligne combien la diversité de la nature lettone et le caractère de ses saisons façonnent le climat des quatre volets : En Lettonie, écrit-il, « l’hiver est très long, l’été très bref mais d’autant plus beau et ardemment attendu. Les périodes de transition ont un caractère plutôt dramatique. »
Les quatre pièces adoptent une forme libre, même si deux d’entre elles portent la mention Quasi una sonata. Leur unité, nonobstant les mois ou les années qui les séparent, n’en est que plus frappante, comme le relèvera Inese Lūsina lors de la création du cycle intégral : « Composées sur près de trente ans, les différentes parties, initialement conçues comme des pièces pour piano distinctes et indépendantes, s’enchaînent naturellement, chaque fin étant un nouveau début. »
Pour Vasks, l’hiver n’a rien d’une saison morne et désolée : il est avant tout immaculé. « Chaque année devrait débuter ainsi : sur une page blanche, empreinte de pensées plus nobles, de projets plus constructifs. Songez à un matin de janvier ; toute la saleté est recouverte de neige, une année nouvelle commence. Il n’y a que blancheur et silence, tout est purifié. Dans ce volet du cycle, deux images sonores se superposent. L’impression qui s’en dégage est celle d’un perpétuel recommencement.»
La blancheur évoquée par le titre Baltā ainava – qui est aussi, aux yeux des Lettons, celle de la mer « baltique » –, renvoie donc aussi bien à la neige chère au compositeur qu’à une forme de catharsis. Elle renvoie également aux touches du piano : seules les blanches sont ici sollicitées, les doigts se tenant à l’écart de l’ébène. L’absence de barres de mesure confère en outre à la pièce l’allure d’une libre improvisation. La notation est d’une étonnante simplicité : seules apparaissent les têtes de notes, séparées par de brèves pauses. Cette écriture rappelle les neumes de la musique ancienne, avant l’apparition d’une métrique fixe, lorsque les mots du texte chanté dictaient seuls le flux musical et son articulation.
Baltā ainava se distingue ainsi de la production antérieure de Vasks par la ténuité et la fébrilité de son matériau. Jamais plus de six doigts ne se posent simultanément sur le clavier ; le plus souvent, deux suffisent. C’est sans doute la page la plus diaphane et la plus méditative que Pēteris Vasks ait destinée à l’instrument que Chabrier appelait le « divin clavier ». D’un bout à l’autre de la pièce, la neige tombe en menus flocons, tandis que quelques gouttelettes perlent aux toitures. La double indication dolcissimo e pianissimo,inscrite en tête de la partition, en gouverne toute l’interprétation de Terezie Fialová.
Baltā ainava fut créé par Imants Zemzaris, son dédicataire, le 11 novembre 1980 au Conservatoire de Riga. Les musicologues lettons, alors très critiques à l’égard du climat contemplatif qui imprégnait les œuvres de la plupart des compositeurs de l’époque, se montrèrent impitoyables : ils jugèrent la partition dépourvue de mélodies brillantes et de contrastes – ce qu’elle est effectivement – et impersonnelle – ce qu’elle n’est en aucun cas. Nombre d’entre eux revinrent sur ce jugement des années plus tard. Quoi qu’il en soit, Baltā ainava figure aujourd’hui parmi les pages les plus souvent enregistrées et les plus jouées de Vasks. Beaucoup y voient même, à tort ou à raison, une pièce minimaliste dans la lignée de Für Alina, écrit par Arvo Pärt en 1976, et du Nocturne, deuxième volet de Zyklus pour piano que Vasks composa la même année.
Au cours de l’été et de l’automne 1995, huit ans après avoir achevé sa Sonate du printemps (Pavasara sonāte), Vasks revient à ce thème, auquel il se tourne chaque fois qu’il souhaite offrir à son public un peu de réconfort dans les moments difficiles. Pavasara mūzika, Quasi una sonata est un « grand choral jubilatoire » qui salue la promesse d’un renouveau. La pièce voit le jour alors que la population lettone, enfin libérée du joug soviétique, se plaint amèrement des difficultés économiques auxquelles elle se heurte. En réponse, le compositeur cherche à créer « quelque chose de brillant ». Deux idées musicales contrastées animent l’œuvre : « L’incroyable diversité de la nature qui s’exprime lors de son réveil, d’une part, et les puissances naturelles qui sont sources de destruction, de l’autre. Les chants d’oiseaux s’expriment en abondance tout au long de l’œuvre. Leur présence peut être ressentie dès la première partie, où s’illustre le pressentiment paisible du printemps qui approche, jusqu’aux levers de soleil de la section finale, lors desquels les oiseaux chantent avec extase les louanges de la nature, en traversant les tempêtes. » « Je me souviens de ces odeurs de mon enfance », ajoute le compositeur : celles des feuilles de l’année précédente ou du bois de chauffage qui flambent. « La nature s’éveille, les premiers indices du printemps se font jour, les tempêtes, les chants d’oiseaux, si chers à mes oreilles. Dans plusieurs de mes compositions, j’ai essayé d’exprimer le miracle inimaginable de l’essor du printemps dans les forêts, des levers de soleil. C’est dans ces moments rares que ma musique commence pianissimo mais se termine sur un quadruple forte. La nature est prête, elle fleurit, s’épanouit, se réjouit, exulte », souligne-t-il dans la préface de la partition. Vasks précisera encore, des années plus tard : « Chaque année, je note le retour des oiseaux et de leurs premiers chants. Je vais dans les bois les plus proches et je tends l’oreille. Pavasara mūzika dépeint les émotions les plus diverses, des chutes de neige printanières aux levers de soleil en forêt ; c’est un délice, une extase devant le miracle ineffable de Dieu. »
De nouveau dépourvue de barres de mesure, la pièce s’ouvre misterioso, pianississimo, dans un climat qui rappelle le volet hivernal de Gadalaiki :le dégel transfigure les paysages blancs de Baltā ainava ; des gouttelettes perlent aux stalactites. Le soleil, majestueux, perce timidement les nuages avant d’éclater, radieux, dans un cantando qui s’élève du forte au fortissimo. La nature reste pourtant fébrile, et les gouttelettes reprennent leur doux chant aux confins du silence, jusqu’à ce que grondent des bourrasques en triolets, de plus en plus déchaînées. Bientôt, une tempête de grêle s’abat sur les récoltes. Le silence reprend brièvement ses droits, puis l’intensité croît de nouveau, jusqu’à un foisonnement de cris d’oiseaux. Ceux-ci se prolongent jusqu’à la double barre finale, entrecoupés de clusters diatoniques frappés avec la paume des deux mains, l’un d’eux sollicitant également l’avant-bras gauche. La pièce s’achève sur un quintuple forte, indication qui apparaît ici pour la première fois dans l’œuvre de Pēteris Vasks.
C’est en entendant son ancien élève en composition Vestard Shimkus interpréter Pavasara mūzika en 2004 que Pēteris Vasks eut l’idée de compléter ce qui allait devenir Gadalaiki. Zaļā ainava (Paysage vert) célèbre l’été letton : la musique de ce volet estival reflète, dit-il, la joie et le bonheur. « Le premier thème apporte une sorte d’énergie pure, le deuxième étant davantage consacré aux sonorités pittoresques. À la fin, cinq notes citent une chanson populaire lettone bien connue. »
Le premier thème s’affirme avec force, tel un hymne homorythmique. Le pianiste est bientôt invité à ralentir le tempo et à l’articuler « presque à la manière d’une danse ». Tout aussi lumineux et jubilatoire, le second thème apparaît en doubles croches, piano, dans un climat « légèrement mystérieux ». Il s’épanouit progressivement, puis cède la place au premier, avant de revenir à son tour. Un peu plus loin, une fausse coda s’esquisse, pianissimo puis pianississimo, « sans précipitation, légèrement triste ». Mais l’allégresse reprend le dessus dans un ultime épisode issu du second thème. La pièce s’achève dans un triple forte, sur un accord de do majeur déployé en éventail.
De Rudens mūzika (Musique d’automne), Quasi una sonata, Pēteris Vasks a donné cette description imagée : « J’imagine une journée ensoleillée de fin septembre, avec des toiles d’araignée translucides dans l’herbe, comme on en voit souvent à la fin de l’automne. Un petit motif récurrent tisse sa toile au fil de la sonate tout entière. Le second thème est pensif : la beauté de la nature perdure, mais l’année touche à sa fin. Le thème prend la forme d’un monologue ; des accents dramatiques se font jour, mais, après ces grandes tempêtes automnales reviennent la clarté et, au terme de ces sommets expressifs, les premières chutes de neige, symboles d’une expérience sacrée, qui remettent toutes choses à leur place. »
L’interprète dispose ici d’une appréciable liberté. On retrouve l’une des signatures de l’écriture pianistique de Vasks : ces nombreuses appoggiatures baignées de résonances, particulièrement présentes dans les épisodes élégiaques. Moins populaire que Baltā ainava, sans doute en raison de sa texture plus dense et de son langage plus chromatique, la pièce n’en a pas moins été jouée à de nombreuses reprises dans le monde entier. La critique y voit un prolongement d’œuvres antérieures, telles qu’Eine kleine Nachtmusik. Imants Zemzaris, notamment, souligne toutefois que « le tourbillon de feuilles mortes » de cette quasi-sonate conduit à « une lumière éblouissante que les œuvres précédentes de Pēteris Vasks ne nous avaient encore jamais fait entrevoir ».
Vestard Shimkus fut le premier à interpréter Gadalaiki dans son intégralité, le 23 septembre 2009, à la Grande Guilde de Riga, pour l’ouverture du Festival d’automne de musique de chambre, parrainé par Pēteris Vasks. Le compositeur en fut bouleversé : « J’ai assisté à de nombreuses créations dans ma vie, mais celle qui eut lieu au Théâtre de Liepāja vendredi fut extraordinaire ! […] Des quatre-vingt-huit touches de ce piano à queue, Vestard est capable d’extraire des profondeurs insondables, des couleurs, des expériences… C’est… ce n’est pas une œuvre musicale, c’est un océan ! J’ai rarement connu de tels moments de bonheur suprême. » En mars 2010, la création du cycle fut distinguée dans la catégorie « Concert de l’année » par le Grand Prix de la musique de Lettonie (Lielā mūzikas balva), la plus haute récompense nationale dans le domaine musical.
Le 24 avril 2016, au GORS de Rēzekne, Reinis Zariņš interpréta à son tour les Saisons dans une version chorégraphiée et dansée par Kirill Burlov, qui mettait en regard le cycle de la nature et celui de la vie humaine. Le concert s’ouvrit dans un silence glacial ; à la fin, des flocons de neige tombèrent lentement sur la scène. Au terme de la représentation, me raconta le pianiste, Pēteris se précipita sur scène, rayonnant de joie : « Il nous a serrés dans ses bras et a joué avec la neige. Plus tard, nous avons joué et dansé les Saisons dans un vieux tunnel souterrain à côté d’une ligne de chemin de fer en activité. »
Chacun de ces deux pianistes lettons nous a fait la joie d’enregistrer ces Saisons : Vestard Shimkus chez Wergo en 2010 (WER 6734 2), puis Reinis Zariņš chez Ondine en 2022 (ODE 1361-2). Salué par la critique internationale, l’enregistrement de Shimkus reçut le Golden Microphone Award de la musique lettone. Le pianiste belge Marcel Worms grava lui aussi le cycle en 2016 pour Zefir Records (ZEF 9643). Terezie Fialová est donc la quatrième interprète à se mesurer au disque à cette œuvre exigeante, ne serait-ce que par l’ampleur de Pavasara mūzika et de Rudens mūzika : deux monolithes d’un seul tenant, qui totalisent à eux seuls une quarantaine de minutes.
L’enregistrement de Shimkus a l’avantage d’associer au cycle Vasaras vakara mūzika (Musique pour un soir d’été), composé en 2009 pour être donné en « rappel » après une exécution de Gadalaiki. Zariņš propose, pour sa part, deux compléments, l’un antérieur au cycle, l’autre postérieur : Zyklus (1976) et Dzeguzes balss. Pavasara Elēģija (La voix du coucou. Élégie printanière, 2021). Fialová s’en tient aux seules Saisons. On aurait pourtant grand tort de passer son disque sous silence…
Au risque de m’écarter sur ce point du compositeur, souvent enclin à privilégier les lectures de ses compatriotes – probablement en raison d’une histoire commune qu’ils ont vécue jusque dans leur chair : celle de la Lettonie et de ses luttes pour l’indépendance –, je tiens en effet l’enregistrement que voici pour exemplaire ! Totalement investie, Terezie Fialová restitue avec une fidélité saisissante les innombrables jeux d’ombre et de lumière de la partition. L’acuité des contrastes dynamiques extrêmement diversifiés, le raffinement de la pâte sonore, le travail des résonances et la subtilité du jeu de pédales, la beauté d’un instrument aussi envoûtant dans le grave que dans le médium et l’aigu, enfin une prise de son qui nous plonge au cœur même du piano : tout concourt à faire de ces Saisons une version de référence. Pour s’en convaincre, il suffit de se baigner dans la pièce la plus étendue du cycle, Pavasara mūzika. Là où elle pouvait sembler tirer en longueur sous d’autres doigts, elle fascine ici de bout en bout, tant la pianiste tchèque nourrit d’événements un récit qui coule de source. Ce petit bijou se hisse ainsi au sommet de la discographie de Gadalaiki. Un disque à mettre dans toutes les oreilles !
Olivier Vrins
Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10



