L’Ensemble Irini réunit Guillaume Dufay et ses contemporains byzantins
Janua. Œuvres de Guillaume Dufay (1397-1474), Manuel Doukas Chrysaphes (1415-1480) et Janus Plousiedanos (c.1429-1500). Ensemble Irini, direction Lila Hajosi. 2025. Notice en français et en anglais. Textes chantés reproduits, avec traductions française et anglaise. 58’ 15’’. Psalmus PSAL 052.
Fondé en 2015 à Marseille, l’Ensemble vocal Irini (« la paix » en grec) s’est spécialisé dans la musique a cappella, du Moyen-Âge et de la Renaissance aux œuvres de la musique byzantine, des rêves du Croissant Fertile à la Cour de Bavière en passant par Constantinople, sans négliger la création contemporaine. Âgée de 35 ans, la cheffe de chœur française Lila Hajosi, qui est aussi mezzo-soprano et musicologue, est entrée au Conservatoire d’Aix-en-Provence en 2012, où elle a suivi une triple formation en chant lyrique, art dramatique et musique ancienne, puis une autre en art lyrique au Conservatoire de Marseille. Après être passée par Copenhague et par l’Opéra de Biel, elle est devenue, en 2018, artiste en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, où elle a travaillé avec José van Dam et Sophie Koch.
La même année, elle a enregistré, avec son Ensemble Irini, un premier album, Maria Nostra, qui rend hommage au culte de la Vierge en Méditerranée à travers des chants orthodoxes grecs, libanais et cypriotes, et des extraits du Livre Vermeil de Montserrat et de Laudes italiennes. Nouvel album en 2021, O Sidera, où Roland de Lassus (1532-1594) est inspiré par des textes des Chants de la Sibylle sur la venue du Sauveur, mis en regard avec des pièces liturgiques de Constantinople. Heinrich Isaac (c.1450-1517) a fait l’objet d’un troisième album en 2024, à côté d’extraits de la liturgie orthodoxe géorgienne. Tous trois parus chez Psalmus, ces disques sont rejoints aujourd’hui par un quatrième, Janua (« la porte » en latin), qui plonge le mélomane en pleine scission des mondes orthodoxe et ottoman au XVe siècle, avec des motets de Guillaume Dufay et des mélopées byzantines.
Avant d’aborder le contenu musical, il faut signaler le soin apporté aux textes de présentation. À commencer par celui de Théodora Psychoyou, professeur de musicologie à la Sorbonne, qui vient d’être élue, il y à peine huit jours, présidente de la Société Internationale de Musicologie. Son article « De la pensée analogique à l’expérience de l’écoute : ordre, nombre et émotion » s’attache à la polyphonie du XVe siècle, qui n’est pas une juxtaposition de voix individuées, mais un système de relations proportionnelles en mouvement. Elle signale notamment que la musique de cette époque, à la fois art et science mathématique, partage, avec l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie, un même socle épistémologique : la conviction que le monde est intelligible à travers les rapports et les proportions, et que le nombre, dans sa dimension essentielle, métaphysique autant que formelle, en est le principe unificateur. On lira ce qu’elle écrit sur l’expérience du beau et d’une émotion, nées d’un même ordre où le monde, le corps et la pensée sont pensés comme expressions sensibles, la musique étant l’image sonore, d’une harmonie universelle. Le présent disque montre que cet ordre est bousculé, lorsque la nuit tombe sur la civilisation byzantine, avec la chute de Constantinople en 1453.
Formé à Cambrai, Guillaume Dufay est la figure centrale du programme, que l’on peut scinder en trois parties. Il est embauché en 1419 par la puissante famille Malatesta qui règne à Rimini et à Pesaro. C’est le premier axe du disque. Quatre motets, des œuvres de circonstance, dont le fervent O Gemma lux, sont suivis par une pièce de communion des mariages orthodoxes du XIVe siècle, et par la transcription d’une pièce de glorification, plus récente. On est d’emblée séduit par ces voix dont la qualité d’émission révèle une souple fraîcheur, mais aussi une rigueur dans la cohésion et dans l’homogénéité du son. Séduit, mais aussi ému. Dans sa note d’intention, Lila Hajosi rappelle que l’émotion au Moyen-âge et à la Renaissance n’est pas l’émotion baroque ni celle de notre époque. Elle parle d’« émotion blanche » pour Dufay, faisant référence à l’esthétisme pur, alors que la musique byzantine est plutôt réservée quant aux affects. Lila Hajosi veut provoquer, sur le plan émotionnel, non une fin en soi, mais une expérience immersive que la prise de son, très proche des voix, autorise.
Elle y réussit parfaitement dans chaque partie. Après l’épisode Malatesta, la deuxième période est celle où Dufay est au service d’Eugène IV, pape de 1431 à 1447. Sous le pontificat de ce dernier, a lieu un concile œcuménique, dernière tentative pour sauvegarder l’union de la chrétienté. Le brillant motet Ecclesiae Militantis célèbre le couronnement du nouveau pape, avec une trompette médiévale un tant soit peu anachronique, mais efficace, avant un Canon pour le Concile de Florence de Janus Plousiadenos, chaud partisan de l’union des Églises. Dufay célèbre aussi Florence, son dôme pour sa consécration en 1436 dans Nuper rosarum flores, la ville elle-même, glorifiée avec une gravité lyrique par Salve Flos Tuscae. La troisième partie évoque l’échec final et la chute de Constantinople. La Lamentatio Sanctae Matris Ecclesiae de Dufay, sans consolation, fait écho à la détresse et à l’appel à la miséricorde de Manuel Doukas Chrysaphes, un proche de la cour impériale byzantine.
Avec son effectif de neuf voix, et la présence de deux sacqueboutes, ancêtres du trombone, l’Ensemble Irini atteint son but : créer une écoute active et participative. Mais cet album va au-delà : il permet au mélomane de méditer sur un pan crucial de l’histoire des Église et de considérer à quel point celle-ci a nourri l’inspiration des compositeurs. Une suite de cet album est annoncée sous le titre Post Tenebras.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix