Magie d'un Crépuscule des dieux historiquement documenté au Théâtre des Champs-Élysées
Comment « sonnait » le Ring de Wagner à Bayreuth en 1876 ? C'est la question qui sert de point de départ au projet The Wagner Cycles du Dresdner Festspielorchester et du Concerto Köln, conduit par Jan Vogler, directeur des Dresdner Musikfestspiele (Festival de musique de Dresde), et par le chef d'orchestre Kent Nagano.
Ni reconstitution ni quête vétilleuse d'une hypothétique authenticité, cette redécouverte du Ring des Nibelungen en version de concert, choisie pour inaugurer la saison du Théâtre des Champs-Élysées, a déjà été amplement commentée : recherche sur les instruments d'origine et leur facture, esthétique du jeu fondée sur la souplesse du geste et du son — incluant trilles, glissandos, portamentos —, déclamation également, où le récitatif reste présent. Le travail réalisé sur l'univers acoustique se révèle non seulement convaincant mais, plus encore, séduisant.
En effet, le diapason légèrement abaissé (435 Hz), la battue plus rapide, l'agencement des volumes instrumentaux menés par des chefs de pupitre survoltés permettent de restituer les vastes proportions voulues par le compositeur tout en s'émancipant de traditions parfois tapageuses. S'en dégage une sensualité mouvante, quasi animale : cordes et bois ronronnent, cuivres et vents ouvrent des perspectives aussi vastes et frémissantes (nappes soyeuses des trombones) que pittoresques (cors naturels, cornes de bergers ou tubas wagnériens, répartis dans toute la salle). Des percussions variées étoffent, structurent ou pimentent l'ensemble. Un charme irrésistible touche les sens et l'imagination, mettant en sommeil les spéculations intellectuelles. Le matérialisme se fait magie charnelle. Explique-t-elle le triomphe de la déferlante wagnérienne en son temps ? La vraisemblance jointe à l'expérience vécue par le public plaide en ce sens.
Dans un contexte acoustique renouvelé, les voix s'épanouissent sans effort apparent. Entre émission parlée et chantée, la diction est partout souveraine. Empreinte de majesté, l'intervention des Nornes annonce l'inéluctable, tandis que les chœurs de l'acte II surprennent par leurs accents incisifs. Les jeux de scène des Filles du Rhin compensent des sonorités parfois acides. Bien qu'il s'agisse d'une version de concert, les protagonistes jouent pleinement leur personnage et la cohérence de leurs interactions renforce la lisibilité du récit au point de se passer de surtitres. Wagner aurait confié qu'après l'orchestre invisible, il voulait inventer le théâtre invisible. Le résultat s'en approche. Dès lors, l'émotion a le champ libre, depuis le pacte de sang jusqu'à la mort de Siegfried et au sacrifice de Brünnhilde.
Le ténor sud-coréen Young Woo Kim a confié chanter chaque fois comme si c'était la dernière. De fait, l'intensité qu'il prête à Siegfried prend une forme d'urgence électrisante. L'héroïsme, l'arrogance, l'innocence sont portés par un timbre aux couleurs mozartiennes. La souplesse d'une émission généreuse parvient à rendre compte des multiples techniques utilisées à l'époque du maître de Bayreuth. Les confrontations, notamment avec Gunther (Johannes Kammler), suscitent un intérêt d'autant plus soutenu que l'élégance vocale du baryton allemand, jointe à une présence aussi lumineuse qu'attentive, apporte une humanité inattendue. Sa sœur Gutrune (Sophia Brommer), d'abord en retrait, puise dans son désespoir final des accents déchirants.
La Walkyrie d'Annika Schlicht (Waltraute) empoigne et subjugue d'emblée. Sur un legato habilement conduit se déploie la richesse d'une tessiture tour à tour brillante et tragique.
La basse Patrick Zielke semble d'abord égarée sur le plateau, silhouette massive vêtue d'un costume fatigué, puis l'habite avec une présence fascinante. En outre, son émission de velours, riche de nuances, apporte au sombre personnage de Hagen une envergure remarquable, pleine d'ambiguïté, de cynisme et presque de désespoir. Le fringant baryton autrichien Daniel Schmutzhard, mozartien accompli, est un Alberich de fière allure.
Et puis, enveloppant, insubmersible, aussi naturel que le lever du soleil, plane le soprano de miel d'Åsa Jäger. Abordant à peine la quarantaine, la cantatrice suédoise s'inscrit assurément dans la lignée des légendes wagnériennes ; elle s'en distingue toutefois par une sensibilité musicale bien personnelle, aussi juvénile que généreuse. Presque hiératique dans l'expression de sa dignité, son incarnation de Brünnhilde soumet la médiocrité des hommes et des dieux pour affronter le plus cruel des destins.
Cette expérience wagnérienne témoigne d'une approche savante, sensible et respectueuse, comme d'un désir de rencontre sincère ; elle réalise également un moment particulier de beauté qui — sans opérer une téléportation à Bayreuth en 1876 — permet de mieux comprendre l'immense aura du compositeur de Tristan et Isolde.
Paris, TCE, 13 septembre 2026
Crédits photographiques : © Felix Broede



