Masaaki Suzuki et les Toccatas de Bach : la pulsation instinctive

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Jean-Sébastien BACH (1685-1750) : Toccatas BWV 910 à 916 ; Masaaki Suzuki, clavecin. 2020. Livret en anglais, en allemand et en français. 69.04 BIS-2221.

Les sept Toccatas de Bach pour le clavier demeurent une énigme quant à leur date de composition, que la plupart des spécialistes situent lors de son séjour à Weimar, aux environs des années 1705 à 1710 ; il s’agit donc d’œuvres de jeunesse. La notice érudite, signée Yo Tomita, évoque abondamment le fait que les partitions autographes ne nous sont pas parvenues, qu’il n’y pas eu d’édition du vivant de leur auteur, que la réception de ces pages a évolué au fil du temps, après la disparition du compositeur, et que le recueil en tant que tel n’a été constitué qu’au cours du XXe siècle, sans que l’on puisse affirmer que cet assemblage aurait été décidé par Bach lui-même. On lira aussi les commentaires sur les sources, les versions et révisions des Toccatas, deux d’entre elles, les BWV 912 et 913, existant en deux versions « qui incluent l’insertion de courts passages, un embellissement mélodique et des changements dans les figurations ». Pour rappel, le terme « toccata », d’origine italienne (toccare = toucher) désigne une composition de forme libre, avec des séquences brillantes, virtuoses, des passages rythmiques ou expressifs et des sections fuguées. Chez Bach, le mouvement général de chacune d’elles donne une impression de liberté, avec des dispositions différentes, en trois ou quatre mouvements, les épisodes se succédant, parfois d’une seule coulée, en termes de rapidité ou d’éloquence.

On ne présente plus Masaaki Suzuki, figure majeure de l’interprétation de Bach. Son impressionnante discographie parle pour lui, tant dans le domaine de la musique chorale que dans des récitals de clavecin ou d’orgue, avec, à l’appui, de fréquentes récompenses de la critique internationale. Rappelons qu’il est né à Kobe en 1954 et qu’il a fondé en 1990 le Bach Collegium Japan, avec lequel il a notamment gravé l’ensemble des cantates. Pour le label BIS, avec lequel il a régulièrement travaillé, Suzuki a récemment enregistré les Suites anglaises BWV 806 à 811 (BIS-2281) ; d’autres titres sont disponibles, du Clavier bien tempéré aux Variations Goldberg en passant par les Partitas ou le Concerto italien. Dans les Toccatas, il fait à nouveau la preuve de sa parfaite compréhension de l’univers du Cantor. La vitalité est au rendez-vous de chacune de ces pages qui demandent une pulsation instinctive, une lisibilité des courbes et des mouvements, des couleurs adaptées au climat de chaque pièce, mais aussi du lyrisme, des alternances d’atmosphère, de la pudeur dans l’inventivité, de la plénitude dans le rendu sonore. Le tout doit par ailleurs se révéler à travers un toucher aérien qui soit naturel et sans théâtralité. Toutes ces caractéristiques sont mises en lumière par le jeu de Suzuki dans cet enregistrement réalisé en février 2018 dans la chapelle de l’Université privée Shoin pour femmes de Kobe. 

Retour aux sources dans la cité natale ? Mais chez Suzuki, on a toujours l’impression que le retour aux sources est au creux de l’œuvre de Bach. Et ici plus que jamais. Il traduit avec aisance les états que l’on pourrait qualifier de contradictoires de la BWV 910 avec son côté sérieux, puis mélancolique, mais aussi sombre et brusque, comme les phases de méditation de la BWV 911 ou les côtés pompeux ou espiègles de la dernière version de la BWV 912. Sur son Instrument créé par Willem Kroesbergen à Utrecht en 1982 d’après un Ruckers (cette famille établie à Anvers à l’époque baroque), Suzuki entame son récital par la BWV 915 en sol mineur dans lequel les Adagios se révèlent imposant, puis pensif, avant une fugue détendue et souriante. C’est la BWV 913 qui suit, dans sa dernière version elle aussi ; la première a été publiée en premier lieu à Leipzig au début du XIXe siècle, celle qui est présentée ici provenant de la connaissance d’une dizaine de sources manuscrites. Suzuki en souligne à merveille les variétés de traits, qu’il mettra en valeur tout autant dans les autres toccatas de ce récital, fascinant par ce qu’il révèle de ce Bach à la fois dramatique et ambitieux. Le claveciniste a adopté un ordre qui ne tient pas compte de la succession des numéros attribués à chaque toccata, il a opté pour la diversité et les contrastes. Pour notre plus grand plaisir.

Son : 9  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 9

Jean Lacroix 

 

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