Michał Bergson, un romantique polonais oublié, dans la ligne de Chopin
Michał Bergson (1820-1898) : Concerto symphonique pour piano avec orchestre op. 62. Mazurkas pour piano op. 1 n° 1 et 4. Grande polonaise héroïque. Polonia !, mazurka pour piano. Luisa de Montfort, opéra op. 82 : Introduction ; Scène et Aria pour clarinette et orchestre. Il Ritorno, pour soprano et orchestre. Jonathan Plowright, piano ; Jakub Drygas, clarinette ; Aleksandra Kubas-Kruk, soprano ; Orchestre Philharmonique de Poznan, direction Lukas Borowicz. 2020. Notice en polonais et en anglais. Texte d’Il Ritorno en langue originale (français). 60.35. Dux 1704.
En dehors des spécialistes de la philosophie, qui sait que le célèbre Henri Bergson (1859-1941), membre de l’Académie française en 1914 et Prix Nobel de littérature en 1927, est le fils d’une mère juive anglaise et d’un père juif polonais qui était compositeur ? Né à Paris, le futur philosophe a ensuite passé sa première enfance à Londres, avant que ses parents ne reviennent s’installer pour un temps dans la capitale de l’Hexagone. Henri Bergson opta à dix-huit ans pour la nationalité française, ce que sa naissance parisienne lui permettait. Le présent CD Dux propose, en première discographique mondiale, des pages de son père, le compositeur polonais Michał Bergson, pur produit du romantisme, peu présent au disque en dehors de l’une ou l’autre production limitée de son pays. On découvre avec plaisir un éventail de pièces représentatives destinées au piano ou à la scène.
Bergson père naît à Varsovie dans une famille de commerçants et de banquiers dont la notoriété était telle que l’un de ses grands-parents a donné son nom à l’un des quartiers de la cité. La notice, signée par le chef d’orchestre Lukas Borowicz, est plutôt avare en détails biographiques. Nous la complétons. Attiré par la musique, le jeune homme se rend à Berlin où il étudie notamment auprès de Wilhelm Taubert, directeur de l’Opéra Royal, et de Carl Friedrich Rungenhagen, élève de Zelter, auquel il succèdera à l’Académie de chant de Berlin et où il participera à la renaissance de la musique de Bach. En 1840, Bergson est à Paris, avant Florence où son opéra Luisa de Montfort est créé en 1847. Il effectue un deuxième séjour à Paris (d’où la naissance de son fils Henri) et y compose une opérette. Il sera encore professeur à Genève, et s’établira en fin de vie à Londres où il décédera. En toute logique, en ce XIXe siècle polonais dominé par la personnalité de Chopin, Bergson, qui a écrit aussi de la musique de chambre, se voue au piano dans le même esprit que son idole. La notice explique que son Concerto symphonique a été retrouvé chez un libraire anglais d’antiquités, mais on ne nous dit pas à quelle date. C’est à l’initiative du pianiste Jonathan Plowright (°1959), qui s’est beaucoup intéressé aux compositeurs polonais négligés, que le manuscrit a été acquis par la Philharmonie de Poznan et qu’une édition critique a été établie d’après diverses sources, y compris la première publication, pour piano seul, du compositeur. La page de titre de l’autographe indique que Bergson en aurait donné une audition lui-même à Paris en 1868.
Ce Concerto symphonique est une partition brillante en trois mouvements, d’une durée globale d’un peu plus de vingt-trois minutes, d’une grande virtuosité sur le plan pianistique et orchestrée avec habileté. L’Allegro con fuoco ed agitato initial est plein de vitalité et de finesse, avec de jolies mélodies que Jonathan Plowright fait chanter avec une saine ivresse. Un Andante sostenuto poétique et un Allegro vivace, alla Zingarese aux rythmes dansants et virevoltants complètent une œuvre séduisante, malgré un enregistrement quelque peu métallique réalisé dans la salle de concert de la Philharmonie de Poznan à la mi-2020. Une sélection de pièces pour piano seul s’ajoutent au panorama. Deux Mazurkas, l’une tendre et mélancolique, l’autre rêveuse, tirées de l’Opus 1 de Bergson, bien sûr dans la ligne de Chopin, en particulier au niveau du timbre et de la couleur, comme le précise Jonathan Plowright, et une Mazurka Polonia ! animée encadrent une Grande Polonaise héroïque de belle allure. En ce qui nous concerne, nous soulignerons plus volontiers les mérites des extraits de l’opéra Luisa de Montfort de 1847, dont une copie du manuscrit dormait dans la bibliothèque du Conservatoire de Genève. On entend dans la solennelle introduction une citation tirée de l’hymne populaire français Vive Henri IV sous le règne duquel l’action se déroule, avec pour toile de fond un thème proche de celui des Huguenots de Meyerbeer. L’extrait suivant est original : Bergson a remplacé la voix par une clarinette dans une Scène et Aria dont la notice ne nous dit rien quant à la place occupée dans cet opéra oublié, mais signale qu’elle est devenue populaire, tout particulièrement aux Etats-Unis. Il faut reconnaître que l’aspect déclamatoire et très virtuose de la clarinette est une réussite et que le soliste, Jakub Drygas, membre de l’Orchestre de Poznan, en dose les chaudes subtilités et les brillances avec volupté.
Ce CD défricheur s’achève par une courte page pour soprano et orchestre Il Ritorno, un rondo-valse de 1858 dont le texte en français est reproduit (merci à l’éditeur). L’auteur de ce poème n’est pas précisé dans la notice. Est-ce parce que son inspiration est limitée, avec la répétition à plusieurs reprises des mots Mon bien aimé je te retrouve,/c’est toi, tu m’es rendu, juge au bonheur que j’éprouve,/ du bonheur que j’avais perdu ! ?. Il s’agit de l’auteur dramatique et romancier Paul Juillerat (1818-1897), qui fut chef de la division de l’imprimerie et de la librairie du Ministère de l’Intérieur et écrivit aussi des textes de la même eau non pétillante pour d’autres compositeurs oubliés comme Auguste-Emmanuel de Vaucorbeil ou Charles de Bayalos. La soprano Aleksandra Kubas-Kruk, qui a été soliste à l’Opéra de Wroclaw pendant une dizaine d’années et s’est fait remarquer aussi bien dans Donizetti ou Bellini que dans Verdi, donne la meilleure vie possible à ce texte et à sa mélodie délicate avec une belle sensibilité. Dans chacune des pages où l’orchestre est sollicité, le chef, Lukas Borowicz (°1977), à la tête depuis 2006 du Philharmonique de Poznan et d’une copieuse discographie, tire le meilleur de cette musique méconnue qui mérite au moins le détour, même si on ne la placera pas au rayon des indispensables.
Son : 8 Notice : 7,5 Répertoire : 8 Interprétation : 8
Jean Lacroix



