Composition musicale et condiments peuvent-ils faire bon ménage ?

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Jerzy Gablenz (1888-1937) : Concerto pour piano et orchestre en ré bémol majeur op. 25. Ignacy Jan Paderewski (1860-1941) : Fantaisie polonaise sur des thèmes originaux pour piano et orchestre op. 19. Jonathan Plowright, piano ; BBC Scottish Symphony Orchestra, direction Łukasz Borowicz. 2021. Notice en anglais, en français et en allemand. 66.27. Hypérion CDA68323.

La question posée en titre n’est pas un clin d’œil, car elle est tout à fait de circonstance en ce qui concerne le compositeur polonais quasi inconnu Jerzy Gablenz. La notice instructive de Jeremy Nicholas nous apprend qu’afin d’assurer l’avenir matériel de son fils, le père du musicien acheta en 1914 une fabrique de vinaigre et de moutarde dont il laissa la responsabilité à Jerzy lorsque ses parents et sa sœur partirent s’établir à Vienne au début de la Première Guerre mondiale. Gablenz composait de temps à autre des œuvres qui demeuraient souvent inachevées, il eut dès lors moins de loisirs pour s’adonner à la musique et la faire jouer lorsqu’il accomplit avec sérieux sa tâche de chef d’entreprise. Il agrandit celle-ci et y ajouta la production de cornichons en conserve. A tel point qu’il ne composa rien entre 1928 et 1936. L’année suivante, il mourait dans un accident d’avion à 49 ans. 

Jerzy Gablenz est né dans une famille dont plusieurs membres de la branche paternelle étaient de bons musiciens. Le jeune homme était doué pour le piano, la flûte, l’orgue et le violoncelle mais il ne lui fut pas permis de se perfectionner, son père préférant l’orienter vers le droit. Gablenz joua donc pour son plaisir et commença à composer vers 1917, au moment de son mariage. Il ne savait pas encore qu’il ne pourrait consacrer que dix ans à la composition. Il produisit néanmoins un opéra, quelques pages orchestrales dont une symphonie, et le présent Concerto pour piano en 1926. Comble de malchance : certaines œuvres n’ont été jouées que bien après son décès, d’autres sont demeurées à l’état d’ébauches, nous l’avons signalé, et la création de la symphonie a été annulée. Le numéro d’opus 25 du concerto est le reflet d’un catalogue peu fourni, dont quelques pans sont encore à découvrir. Le volume 83 de la collection d’Hypérion « Les Concertos romantiques pour piano » fait donc ici un utile travail de mise en lumière.

Le Concerto pour piano de Gablenz est une partition en trois mouvements de vaste ampleur d’une durée globale de trois quarts d’heure, avec un Allegro con brio initial de plus de vingt minutes que le piano seul lance avant toute intervention orchestrale. Au fil d’un parcours qui alterne des climats différents et varie régulièrement les tempi, le piano apparaît vigoureux, clair et friand de moments d’émotion et d’intimité, avec de beaux échanges avec les bois, et une cadence aux larges dimensions avant un final enlevé. Gablenz fait la preuve d’un réel talent de pianiste qui laisser chanter le clavier et le fait dialoguer hardiment avec l’orchestre. L’Andante cantabile qui suit est d’un grand lyrisme, souligné d’entrée par l’intervention originale d’un glockenspiel qui crée une atmosphère un peu irréelle dont la matière va traverser ce court mouvement, avant qu’un élan vers un Allegro maestoso terminal ne soit souligné par des cuivres auxquels le piano s’affronte. Le grand romantisme est ici privilégié ; l’interprète, Jonathan Plowright, précise dans une note que la partition fait beaucoup d’effet et que le deuxième mouvement est merveilleusement écrit, quoique difficile à exécuter sur le plan technique : Gablenz a dû penser que tous les pianistes avaient des mains de la taille de celles de Rachmaninov. Il souligne aussi le fait que le Polonais fait une référence régulière à Chopin et à sa première Ballade, que l’on découvre non voilée dans le dernier mouvement. Cette partition devrait en tout cas plaire aux amateurs de raretés.

Le programme est complété par la Fantaisie polonaise sur des thèmes originaux de Paderewski, au faîte de sa gloire. C’est une page d’un peu plus de vingt minutes, composée au retour de la deuxième tournée américaine de ce personnage historique qu’on ne présente plus, et créée devant huit mille personnes au Festival de Norwich le 4 octobre 1893. Le redoutable critique Bernard Shaw ne manqua pas de dénigrer la partition, l’estimant creuse. La notice reproduit l’un de ses avis acerbes. On peut en trouver d’autres, savoureux, dans les Ecrits sur la musique, 1876-1950 (Laffont/Bouquins, 1994). En quatre mouvements qui s’enchaînent, Paderewski propose une brillante composition avec des thèmes de son cru et d’inévitables accointances avec la Grande fantaisie polonaise opus 13 de Chopin (mais ce dernier se servait de vraies idées populaires). Pleine de traits virevoltants, de débordements de joie, mais aussi de passages rêveurs ou poétiques, cette Fantaisie, à prendre au premier degré de la séduction, mérite, n’en déplaise à Bernard Shaw, un petit détour.

Pour animer ce programme typiquement polonais, l’association Jonathan Plowright/Łukasz Borowicz fonctionne à merveille. Le pianiste anglais (°1959) a déjà collaboré avec ce chef d’orchestre polonais (°1977) chez Hypérion pour d’autres œuvres de compositeurs moins fréquentés (Zelenski, Zarzicki, Stojowski…). Leur entente, avec un BBC Scottish Symphony Orchestra en verve, convient tout à fait à ces pages enflammées qu’elles exaltent.

Son : 9  Notice : 10  Répertoire : Gablenz 8 - Paderewski 6  Interprétation : 9

Jean Lacroix

 

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