Naissance du label Ohuaya, entre Inuits et mammifères marins

par click here

Humain non humain : Chants d’espèces (I) et Grands espaces (II). Oeuvres de  Thierry Pécou (1965-) : Médiation sur la fin de l'espèce, Mada la baleine, Sonata, Nanook Trio, Sikus, Chant InuitFrançois-Bernard Mâche (1935-) : Vigiles et Richard Blackford (1954-)  : Murmurations. Ensemble Variances. Double album digital. 84’15 – 2021 – Livret en : français et anglais. Ohuaya Records (21 Music)

Même si l’époque est à la dématérialisation (enfin, les hangars à serveurs sont tout sauf virtuels) et au DIY (faire soi-même, avec l’aide de Cubase ou de Leroy-Merlin), la création d’un label, purement digital et à l’initiative de musiciens, n’est peut-être pas encore une évidence dans le monde de la musique contemporaine. D’abord parce que la musique savante l’est aussi parce qu’elle s’écrit, geste qui se conçoit mieux sur un support concret - mais livres, magazines ou partitions prennent de plus en plus le chemin de l’encre virtuelle, et Thierry Pécou s’inspire de la démarche, aiguillonnée par la transmission orale, de son compatriote et poète Edouard Glissant. Ensuite parce que l’édition est un métier qui met en jeu des compétences complémentaires à celles de l’interprétation ou de la composition -mais Pécou, depuis la fondation de son premier ensemble, Zellig, en 1999, nous a habitué, chose rare, à écrire et jouer dans le même élan. 

Humain Non-Humain, première œuvre -à double volet- sous l’enseigne d’Ohuaya Records, célèbre les 10 ans de l’Ensemble Variances dont la devise, touchante, mêle réflexion sur les cultures du monde, intérêt pour la tradition orale, attrait pour la diversité et volonté de créer plus que de restituer. Un œil vers l’anthropologie contemporaine et ses questions sur la coexistence entre l’humain, l’animal, le végétal, l’environnement du vivant, ses comportements et ses usages, l’essentiel de l’album est apporté par le compositeur d’origine martiniquaise, marqué par sa curiosité envers les cultures amérindiennes -à deux pièces près, parties du premier volet, Chants d’espèces.

Avec Vigiles, François-Bernard Mâche approfondit la veine déjà creusée en 1970 pour Korwar, par laquelle il associe enregistrement de sons naturels et écriture instrumentale, celle-ci transcrivant ceux-là pour, à sa manière, les réincarner. De sources plus diversifiées pour Korwar, les captations retravaillées ici se concentrent sur les chants de la rousserolle des buissons et cette restriction de la palette sonore (l’oiseau, qui souvent imite, révèle un chant assez répété, peu rapide et marqué de pauses fréquentes) accentue, avec une certaine lourdeur, le systématisme du procédé. 

Richard Blackford, dans Murmuration, se concentre lui aussi sur les oiseaux en nous les faisant voir plutôt qu’entendre : flûte et clarinette entrelacent, avec une douce élégance, de courts motifs qui évoquent les nuées aériennes et la fluidité de leurs plans de vol, aussi complexes à nos yeux que les flux de navetteurs ferroviaires à l’heure de pointe le sont probablement aux leurs.

Méditation sur la fin de l’espère mêle, à la manière de Mâche et de son concept de zoomusicologie (les sons animaux peuvent aussi accéder au statut de musique), des chants de baleines récoltés par un bio-acousticien spécialiste des cétacés, et le jeu du violoncelle : l’instrumentiste David Louwerse reprend la ligne mélodique animale, s’en libère, y revient, noue ce conciliabule entre humain et non-humain que Pécou développe encore dans Mada la baleine où il incite les musiciens à interagir avec le chant animal au travers d’une improvisation guidée par de brèves figures écrites. C’est beau, de cette grâce lourde et fascinante que déploient les mammifères marins.

Grands espaces, deuxième volet de l’album, s’ouvre sur Nanook Trio, commande pour un insolite assemblage piano et deux saxophones (ici transcrit pour piano, saxophone et clarinette), que Thierry Pécou écrit en parallèle à la musique du film muet de 1921 Nanook of the North : la même musique pour deux formations et destinations différentes. Le compositeur, à l’aise comme un phoque à l’eau dans l’univers amérindien qu’il affectionne, y utilise la technique du hoquet, caractérisée par cet effet de ping-pong entre deux voix ou deux instruments et s’inspire, pour le mouvement central, d’un chant inuit -qu’il recycle, d’ailleurs avec habileté, dans la pièce finale, pour violoncelle seul.

Si Sonata, pour piano (solo et virtuose), d’abord cascade de notes, luxuriante et trépignante, surprend dans cet environnement méditatif et imprégné de questions austères sur la planète, l’état de ses lieux et la pérennité de son avenir, sa seconde partie ralentit le tempo et se fait plus grave, d’autant que Sikus (dont les premières mesures évoquent furtivement la Danse des Adolescentes du Sacre du Printemps) revient à cet intérêt central chez Pécou, guidé cette fois par l’archéomusicologie : puiser dans ce qu’a pu être une tradition d’hier (ici, la musique de l’Amérique précolombienne) pour inventer et créer aujourd’hui, cette fois au travers d’un dispositif électronique à huit enceintes, disposées autour du public et qui diffusent des échantillonnages de flûtes des Andes avec lesquelles dialogue le violoncelle et dont les timbres se mêlent comme la foule et sa masse confondent les individus.

Humain Non-Humain donne à entendre, par plusieurs abords et avec la complicité de ses pairs, compositeurs comme interprètes, l’univers de Thierry Pécou, riche des relations qu’il tisse entre vivants, entre eux et leur environnement, entre eux et leur histoire.

  • Pour écouter

https://music-artsnetwork.ffm.to/chantsdespeces.oem

https://music-artsnetwork.ffm.to/grandsespaces.oem

Son : 9 – Livret : 7 – Répertoire : 8 – Interprétation : 9

Bernard Vincken

 

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