Nouvel hommage au plus illustre représentant de l’« âge d’or » de la musique polyphonique portugaise

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Manuel CARDOSO (1566-1650): Missa pro defunctis, Lamentations, Magnificat et Motets.  Cupertinos, dir. Luís Toscano. 2019-69’34"-Textes de présentation en français, anglais, allemand et portugais-Textes chantés en latin traduits en anglais-Hyperion-CDA68252

L’école portugaise des compositeurs de la Renaissance n’a été redécouverte qu’au cours des dernières décennies. Pour cause, peut-être, elle ne parvint à la maturité que vers le milieu du 17e siècle, alors que l’esthétique baroque avait déjà séduit la plupart des pays européens. Pour autant, les maîtres de chapelle ibériques ne furent pas insensibles aux expériences de Monteverdi et de la nouvelle école avant-gardiste italienne. Frei Manuel Cardoso fut l’un de ceux qui allièrent avec le plus de goût et de maestria l’ancien et le nouveau: il écrivit notamment cinq messes de parodie fondées sur des motets de Palestrina, mais n’hésita pas, par ailleurs, à rehausser l’expressivité de ses œuvres en faisant abondamment usage d’inflexions chromatiques sur les cadences, d’intervalles augmentés et de fausses relations, annonciateurs des affects si chers aux compositeurs de l’ère baroque. Les œuvres figurant sur ce disque témoignent de cette alliance de style pour le moins originale.

Maître de chapelle et organiste auprès des Carmélites attachés au riche Convento do Carmo de Lisbonne, poste qu’il occupa durant soixante ans, Cardoso fut le compositeur portugais le plus publié de son époque. Il n’accéda malheureusement pas à une renommée internationale de son vivant, ce qui aurait pu être le cas si un accord avait été trouvé avec Plantin, auquel Cardoso avait proposé, en 1611, d’imprimer ses œuvres; il semble que la cupidité de l’éditeur anversois fit échouer ce projet. 

Il reste de Cardoso cinq recueils de musique chorale sacrée a cappella, exclusivement dans le style Renaissance, qui furent publiés à Lisbonne entre 1613 et 1648: le premier (1613) et le dernier (1648) sont des recueils généraux de motets et de Magnificat; les trois autres (1625 et 1636) rassemblent des livres de messes. Sa musique polychorale fut malheureusement détruite lors du tremblement de terre qui frappa Lisbonne en 1755. De nombreuses pages de Cardoso peuvent être entendues comme des appels plus ou moins voilés à l’indépendance du Portugal; le pays regagna son autonomie vis-à-vis de l’Espagne en 1640, après quoi le musicien dédia au roi João IV, son protecteur, la plupart de ses œuvres. 

Empreinte d’une grande sérénité, la Missa pro defunctis présentée ici provient du Livro de varios motetes, officio da semana sancta e outras cousas de 1648, que Cardoso affectionnait particulièrement. Il ne s’agit pas de l’illustre Requiem du même auteur provenant du Liber primus Missarum de 1625 qui, à l’exception du Libera me à quatre voix, est à six parties (les Tallis Scholars ont laissé de ce Requiem a 6 une version qui fait actuellement autorité), mais d’une œuvre plus réduite, à quatre voix. C’est dire combien le choix du titre de « Requiem » mentionné en grandes lettres sur la pochette de ce disque est maladroit… 

À cette messe des morts sont adjoints un Magnificat secundi toni a 4, issu du recueil des Cantica Beatae Mariae Virginis à quatre et cinq voix de 1613, des Lamentations pour le service des Ténèbres du Jeudi Saint et une poignée de motets, provenant tous du Livro de varios motetes de 1648, hormis le Sitivit anima mea à six voix, puisé, quant à lui, dans le recueil de messes de 1625: Domine, tu mihi lavas pedes? (mise en musique de l’antienne pour la cérémonie du lavement des pieds dans la Semaine Sainte), Amen dico vobis, Cum audisset Johannes, Ipse est qui post me, Omnis vallis (motets pour les quatre dimanches de l’Avent), Quid hic statis? (motet à cinq voix pour le dimanche de la Septuagésime) et Tua est potentia

À la tête de Cupertinos, Luís Toscano tire de l’oubli la plupart des œuvres incluses dans ce programme, mis à part le Sitivit anima mea -l’une des œuvres les plus célèbres de Cardoso, déjà magnifiée par les Tallis Scholars et The Sixteen, pour ne citer qu’eux- et le Magnificat a 4 -gravé avec brio par l’Ensemble Vocal Européen sous la baguette d’Herreweghe. Fort de dix voix adultes d’une grande assurance, encore affermies par l’acoustique prestigieuse du Sanctuaire Bom Jesus de Braga, le jeune ensemble portugais excelle dans ces œuvres que son chef connaît comme peu d’autres et dont il maîtrise les arcanes. À condition de ne pas être un inconditionnel des voix d’enfants, d’aimer les aigus cristallins et de proscrire les vibratos « fleuris » dont un trop grand nombre de chanteurs refusent, encore aujourd’hui, de se départir dans ce répertoire, on ne pourra qu’apprécier la richesse des textures vocales et se délecter de la variété des registres expressifs arpentés par ces musiciens de grand talent -de l’humilité chétive de la Missa pro defunctis aux accents dramatiques des Lamentations, en passant par les actions de grâce carillonnantes du Magnificat. On saluera également l’intelligence du programme qui, non content d’illustrer à merveille le style hautement expressif de Cardoso au travers de différentes pages aux couleurs très variées, se déploie de part et d’autre du Magnificat traité en « alternatim » (les versets pairs en plain-chant et les versets impairs en polyphonie), ce qui désamorce toute monotonie éventuelle avant même qu’elle ait pu s’installer. Un fort beau disque, donc !

 Son 10 – Livret 8 – Répertoire 10 – Interprétation 10

 

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