Ouverture du festival Chopin et son Europe de Varsovie avec l'OSM et Rafael Payare
Le Festival Chopin et son Europe, l'un des coups de cœur du guide des festivals d'été de Crescendo Magazine, ouvrait sa 22ᵉ édition dans la grande salle de la Philharmonie nationale de Varsovie en confiant deux concerts d'affilée à l'Orchestre symphonique de Montréal placé sous la direction de son directeur musical Rafael Payare. Le programme polono-soviétique de cette soirée d'ouverture — Penderecki, Chopin, Chostakovitch — se lisait comme un véritable parcours éditorial au fil des œuvres et des temps, à travers les frontières géographiques.
En ouverture, la Sinfonietta n° 1 de Krzysztof Penderecki, redoutable épreuve pour les pupitres de cordes, sonnait comme un double hommage. Hommage d'abord au grand compositeur polonais, que Rafael Payare fréquente de longue date : c'est en effet en dirigeant De Natura Sonoris n° 3 — l'œuvre imposée contemporaine, commandée par le Concours Nicolai Malko et créée à Copenhague à l'été 2012 — que le jeune Vénézuélien avait remporté, en mai de la même année, ce concours pour jeunes chefs qui allait lancer sa carrière internationale. Son interprétation avait alors particulièrement séduit Penderecki lui-même, ouvrant un compagnonnage que Payare a nourri au fil des ans en dirigeant plusieurs autres pages du maître de Cracovie. Hommage ensuite à Elżbieta Penderecka, disparue à l'automne 2025, dont la présence tutélaire flottait sur cette soirée d'ouverture : la fondatrice du Ludwig van Beethoven Easter Festival de Varsovie fut l'une des premières, elle aussi, à faire confiance au jeune lauréat du Malko — dès 2013, on avait pu voir Rafael Payare diriger la Sinfonia Iuventus, l'orchestre national des jeunes de Pologne, dans l'ouverture Leonore n° 1 et la Symphonie n° 7 de Beethoven au Festival de Pâques, l'un des jalons de ce qui deviendrait une relation durable avec la scène polonaise.

Dès les premières mesures de la Sinfonietta, on admire la densité des cordes montréalaises, leur précision d'attaque et cette manière très particulière de faire circuler la ligne. Le mérite en revient aussi aux trois chefs de pupitre — Andrew Wan au violon solo, Victor Fournelle-Blain à l'alto et Brian Manker au violoncelle — dont l'engagement et la qualité de son structurent l'ensemble de la phalange.
Au festival Chopin, il doit forcément y avoir du Chopin. C'est le jeune Kevin Chen qui s'attaque au Concerto pour piano n° 2 en fa mineur op. 21. Retour à Varsovie hautement symbolique pour ce pianiste canadien de vingt ans, originaire de Calgary, formé auprès d'Arie Vardi à la Hochschule für Musik, Theater und Medien de Hanovre : il a décroché, en octobre 2025, le deuxième prix du 19ᵉ Concours international Chopin, ajoutant cette consécration à une collection déjà impressionnante — Franz Liszt de Budapest en 2021, Concours de Genève en 2022, Arthur Rubinstein de Tel-Aviv en 2023. Naturellement, cette consécration récente a conquis le public varsovien avant même que Kevin Chen n'ait joué la moindre note : son entrée en scène est saluée par une ovation nourrie.
Le Concerto n° 2 reste une œuvre hybride, avec sa partie de piano d'une exigence redoutable et un accompagnement orchestral qui, mal dirigé, peut vite se révéler balourd et pesant. Rien de tel ici : dès l'introduction, Rafael Payare imprime une direction vive, travaille l'énergie motrice et une finesse de trait qui laissent au soliste tout l'espace nécessaire. Kevin Chen, dont on connaît le jeu extrêmement brillant, s'y intègre avec un naturel parfait et déploie ce qu'il a de plus personnel — cette éloquence poétique saluée par la critique polonaise. Payare se révèle un accompagnateur d'une rare attention, dialoguant, respirant avec le clavier plutôt que le suivant.
Une longue standing ovation salue le pianiste qui, en bis, offre le deuxième des Chants polonais de Chopin, Le Printemps — clin d'œil complice à ce public varsovien qui l'a plébiscité à l'automne dernier.
L'orchestre monte au grand complet pour la seconde partie, consacrée à la Symphonie n° 10 de Dmitri Chostakovitch. L'œuvre est devenue, au fil des saisons, une véritable signature de Rafael Payare : c'est encore elle qu'il choisissait il y a quelques mois, en février dernier, pour ses débuts très remarqués avec l'Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam. Tout au long de l'interprétation, on est impressionné par la cohésion de l'ensemble et la connivence entre le chef et sa phalange. Payare imprime une vision claire et un son ciselé — énergie tenue, solidité de la construction et pourtant lisibilité constante des pupitres. Il parvient à combiner le vertical et l'horizontal dans une œuvre où la masse orchestrale peut si vite verser dans la pesanteur monolithique.
Le deuxième mouvement, un Allegro fulgurant, est une pure leçon de virtuosité : l'orchestre y défile en parade, cordes et vents à l'unisson dans une précision millimétrée. Le bonheur se prolonge tout au long des troisième et quatrième mouvements, jusqu'à une apothéose absolument grandiose qui emporte le public dans un enthousiasme débridé.
Une longue ovation vient saluer cette interprétation d'exception. On reste admiratif de la cohésion et de l'entente entre le chef et ses musiciens, visiblement heureux de jouer dans cette salle à l'acoustique si flatteuse.
Varsovie, Grande salle de la Philharmonie nationale, 23 août 2026
Crédits photographiques : André Godinho



