L'IA, les remix, le répertoire et les enjeux : du jardin clos à l'horizon
Dans une tribune publiée le 26 mai dernier, l'excellent journaliste Philippe Astor — dont les analyses des industries musicales comptent parmi les plus rigoureuses du paysage francophone — alerte sur ce que l'accord conclu entre Spotify et Universal Music Group, annoncé cinq jours plus tôt, prépare pour la musique populaire : un jardin clos où l'intelligence artificielle musicale ne serait autorisée qu'à produire des dérivés licenciés d'œuvres dont les métriques d'engagement ont déjà été éprouvées. Philippe Astor mobilise une métaphore thermodynamique d'une grande justesse : les modèles génératifs entraînés sur des corpus déséquilibrés produisent ce que la topologie de leur espace latent rend stable. Les bassins majoritaires absorbent les trajectoires, les minorités stylistiques sont topologiquement marginalisées. Sans intervention morphogénétique délibérée, l'IA générative produit mécaniquement de la convergence culturelle.
Cette analyse est juste, et elle mérite d'être prolongée. Car ce que Philippe Astor décrit comme menace pour la musique populaire, le classique le subit déjà depuis dix ans — d'autant plus silencieusement qu'aucune tribune n'est venue le nommer.
Une marginalisation déjà accomplie
La musique classique représente entre 1 et 2 % des écoutes mondiales sur les plateformes de streaming. Ce chiffre, déjà modeste, ne dit pourtant pas grand-chose de la déformation interne du genre que ces mêmes plateformes ont opérée. À l'intérieur du segment classique, une hiérarchie algorithmique s'est imposée qui n'a plus aucun rapport avec la cartographie patrimoniale réelle du répertoire.
Les playlists classical relaxing, classical for studying, peaceful piano qui structurent l'entrée du classique dans le streaming sont saturées par une vingtaine d'œuvres et une dizaine de compositeurs : Vivaldi, Pachelbel, Einaudi, Yiruma, le Clair de lune de Debussy, l'Adagio d'Albinoni qui n'est pas d'Albinoni, quelques pages de Satie. Ces œuvres ne sont pas représentatives du répertoire ; elles sont représentatives de ce que les métriques d'écoute valorisent : la rétention sans interruption, l'absence d'aspérités, la compatibilité avec une écoute distraite.
Pendant ce temps, l'école viennoise post-1908, le baroque français hors Lully-Rameau-Charpentier, la musique ancienne médiévale, le contemporain non-occidental, les compositrices avant 1900, le lied allemand non-Schubert sont topologiquement marginalisés au sens exact que Philippe Astor donne à cette expression. Leur existence est cataloguée mais non circulante.
Chez Crescendo, notre base discographique Phono.Crescendo consolidée approche les 5 300 entrées critiques. Cette masse documente un répertoire vivant, alimenté par une centaine de labels indépendants qui font, dans les faits, l'essentiel du travail patrimonial — Alpha Classics, Ricercar, Glossa, Hyperion, Harmonia Mundi, et tant d'autres. Or rien de ce travail ne pèse mesurablement dans l'expérience streaming dominante, où le superfan-écouteur de Mozart se voit recommander Mozart, puis Mozart, puis ce qui ressemble à Mozart.

