Les multiples vibrations de "Photo d’un enfant avec une trompette", l’opéra de chambre d’Éric Tanguy et Michel Blanc
Au commencement, comme souvent (voire toujours) avec Éric Tanguy, il y a une amitié. Celle qui l’a lié avec Michel Blanc, pendant plus d’un quart de siècle, jusqu'à la mort du comédien il y a moins de deux ans. Cela fait maintenant bien longtemps que nous savons qu’il était un véritable artiste, capable d’incarner des rôles bien plus profonds et diversifiés que ceux de l’éternel hypocondriaque ou du dragueur lamentable qui l’avaient rendu célèbre. Et pas seulement au cinéma, puisqu’il a aussi été un formidable acteur de théâtre.
Ce que l’on connaît moins, car il était très discret à ce sujet, c’est à quel point il était passionné de musique. Il était un mélomane averti, mais aussi un pianiste certainement d’un niveau tout à fait honorable, car à l’âge de vingt, il avait envisagé même d’en faire son métier. Il travaille alors six à sept heures par jour, mais réalise qu’il ne deviendra pas « le nouvel Arthur Rubinstein », et renonce. Confiant à Éric Tanguy qu’il aurait rêvé de jouer au piano un concerto de Mozart, mais qu’il s’en serait senti en position d’imposteur, celui-ci lui écrit ce qui est peut-être alors une première mondiale : un concerto pour récitant et orchestre.
Ce sera Sénèque, dernier jour, sur un texte de Xavier Couture, créé en 2004 par l'Orchestre de Bretagne sous la direction de François-Xavier Roth, et enregistré par la suite, pour Erato, par l’Orchestre National de France dirigé par Alain Altinoglu. Il s’agit d’un véritable concerto, avec cadence et tuttis d’orchestre. On y entend un Michel Blanc remarquable d’intelligence musicale, dans le sens où (aidé bien entendu par le talent du compositeur dans l’écriture entre la voix et l’orchestre) il maîtrise supérieurement l’art de se glisser dans les silences, de répondre aux interventions instrumentales ou de les amener. Et puis, quelle diction, à la fois aussi nette qu’un instrumentiste qui fait entendre chaque note, et aussi naturelle qu’un comédien qui se laisse porter par son propre rôle. Du grand « art » (pour reprendre le titre de la pièce de Yasmina Reza dans laquelle, aux côtés de Pierre Vaneck et Pierre Arditi, il a partagé le rôle de Serge avec Fabrice Luchini au moment de la création).

La suite, c’est, quelques mois plus tard, une invitation du comédien à voir Tantine et Moi, son adaptation de la pièce Auntie and I du Canadien Morris Panych. Le compositeur la trouve « à la fois tragique et drôle, pleine d’ironie », et il sent immédiatement qu’il y a là l’occasion de combler un manque criant dans sa production : l’opéra. Il a enfin trouvé le livret (moyennant une nouvelle adaptation de Michel Blanc) qu’il cherchait.
Ce sera Photo d’un enfant avec une trompette (à noter qu’outre ce changement de titre, voulu par le comédien pour marquer l’importance de cette photo dans l’intrigue, le compositeur a choisi de remplacer la clarinette initiale par une trompette, déjà très présente dans Sénèque, dernier jour). Cet opéra de chambre a été achevé en 2012, et Michel Blanc devait assurer la mise en scène. Malheureusement, il y eu de nombreuses difficultés, et le comédien n’était plus de ce monde pour participer à la création.
Il y a deux personnages. Tout se passe dans la chambre d’une vieille tante qui va bientôt mourir. Son neveu, un misanthrope antipathique à l’existence terne, asexué, élevé par des parents calamiteux, lui rend visite, alerté par une lettre d’elle sur sa fin proche. Plein de rancune envers le monde entier, il lui fait le récit de sa vie, dans laquelle tout est pitoyable. Cette tante était pour lui comme la parente idéale : il aurait tant voulu que ce soit elle qui l’élève... Alors il lui écrit souvent. Dans une lettre, il glisse cette fameuse photo sur laquelle il joue de la trompette. Malheureusement, la tante ne lui oppose que le silence. Comme elle fera, du reste, tout au long de l’opéra (ce qui n’empêche pas Florence Darel, qui incarne ce personnage presque muet, de faire preuve d’une belle présence), se contentant de deux très brèves interventions parlées à la fin.
À la fin, c'est-à-dire juste après le coup de théâtre. Attention, la suite va spoiler l’histoire... On retrouve là l’usurpation d’identité, un thème visiblement cher à Michel Blanc, puisqu’il avait déjà fait l’objet d’un des films qu’il avait lui-même réalisés : Grosse fatigue. La question de l’identité, de façon plus générale, est du reste au cœur de ce texte : d’elle, on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’elle n’est finalement pas celle que l’on croit ; de lui, on apprend beaucoup, par son propre récit, mais c’est lui-même qui ne sait pas bien qui il est.
Lui, c’est le ténor Cyrille Dubois. La voix chantée est d’une remarquable richesse de timbres et de nuances : capable d’une grande puissance, à la limite de la saturation, comme des murmures les plus confidentiels, fort émouvants, ses intentions musicales sont tout à fait limpides. La diction est exemplaire, et le vibrato parfaitement contrôlé. Son rôle est aussi en grande partie (environ 40 %, d’après le cahier des charges) parlé. Là aussi, il fait preuve d’une admirable maîtrise de la langue. La voix reste toujours expressive, et là encore, les intentions sont explicites, au risque de tomber parfois dans l’explication de texte trop appuyée.
Le livret est d’une écriture tout à fait classique, et on suit l’action sans difficulté. Pas d’envolées littéraires qui feraient se pâmer un public élitiste, mais un ton toujours accessible, qui n’empêche bien entendu ni l’émotion, ni l’humour, qui va du caustique au cruel. Dans l’ensemble, le moins que l’on puisse dire est que la vie n’y apparaît pas comme une aventure particulièrement désirable...
Et la tendresse ? Dans le livret, elle arrive, tout en pudeur, seulement à la fin. Mais dans la musique elle est là, non à chaque instant, car ce ne serait pas fidèle au propos, mais jamais absente bien longtemps. On connaît l’amour d’Éric Tanguy pour l’écriture instrumentale. Ici, il déploie toute sa science, inspiré par ce livret qui lui a parlé avant même de se lancer dans la composition. Il réussit le tour de force d’illustrer le texte avec beaucoup d’inventivité, de trouver des sonorités rares, toujours séduisantes, où chaque instrument peut facilement trouver sa place exacte, tout cela sans tirer la couverture à lui, tant la musique sert le texte de façon, osons le dire, artisanale. Mais quel artisanat ! De ceux que l’on ne peut qu’admirer.
Nous sommes ici à mi-chemin entre l’orchestre (huit instruments, où toutes les familles sont représentées) et la musique de chambre (aucune partie n’est doublée). Les musiciens sont tous des instrumentistes accomplis, et d’excellents chambristes : Suzana Bartal au piano, Eva Zavaro au violon, Adèle Ginestet à l’alto, Caroline Sypniewski au violoncelle, Anastasie Lefebvre de Rieux à la flûte, Joë Christophe à la clarinette, Raphaël Horrach à la trompette et Jean-Baptiste Bonnard aux percussions. Ils ont parfaitement saisi l’état d’esprit de la musique d’Éric Tanguy, et mettent en valeur toutes ses couleurs et ses émotions. Comme symbole de cette réussite, et pour rebondir sur le titre, la trompette, notamment, apporte toute sa brillance, mais, pourtant seul cuivre de l’ensemble, son éclat ne brille jamais en éblouissant les autres. Au pupitre, il y a la jeune cheffe allemande Ustina Dubitsky, la lauréate 2022 du concours internationale La Maestra, qui veille sur tout cela avec une autorité attentive.
Sur scène, à la manière d’un très large podium, trois espaces distincts. Au centre, plus élevé que les deux autres, la chambre, meublée de façon austère avec principalement un grand lit : c’est ici qu’à lieu toute l’action. Côté jardin, ce sont les percussions, avec devant lui, mais au niveau du sol, le piano, et encore devant tous les autres instruments en arc-de-cercle. Côté cour, c’est un petit espace avec une table ronde, deux chaises et un fauteuil.
Tout ce qui se passe sur cette troisième « marche » du podium est à destination des sourds et des malentendants. Deux personnes y sont : Jennifer Tederri (de l’association EKKO) qui chansigne, c'est-à-dire qui interprète artistiquement tout ce qui est véhiculé par le chant, tout en participant physiquement à l’action ; et Pierre Elliott, en « silhouette », qui se fait le double des personnages qui font l’action, au moment où ils la font (sans imaginer que ce soit voulu, nous ne pouvons nous empêcher de penser que ce « doublage » corporel participe du dédoublement de personnalité que l’on retrouve dans le livret). Ainsi, sur scène il y a quatre artistes qui racontent ; un seul le fait véritablement avec sa voix.
Ajoutons que le spectacle était surtitré : tout était mis en place pour une accessibilité maximale.
À la mise en scène, Amélie Parias (qui a déjà collaboré avec Éric Tanguy, l’année dernière, pour son oratorio La Dame mystérieuse), avec à ses côtés Robin Laporte, pour la lumière et la scénographie. L’ensemble est vivant, mais sobre. On sent que seules comptent les intentions dramaturgiques et musicales. Posés au sol, des petits bouts de papier noir (semblables aux scotchs qui servent de repères pour les changements de plateaux, mais là bien trop nombreux pour indiquer quoi que ce soit), qui rappellent les dessins en relief sur les murs de la salle (Le Studio de la Philharmonie), et permettent de donner de la vibration à l’espace scénique.
Nous terminerons pas une réserve, qui fort heureusement n’est pas sans solution. Initialement, ce devait être une version de concert. Cyrille Dubois s’est donc préparé dans cette perspective. Quand une véritable mise en scène a été finalement décidée, il lui était trop tard pour apprendre la musique, assez complexe, et le texte, passablement long, par cœur. De sorte qu’il n’a eu d’autre choix que de garder en main la partition. Si son talent lui a permis d’en limiter l’impact, il y avait tout de même quelque chose d’incongru sur le plan visuel. La solution ? Reprendre tout cela, plus tard (mais sans trop tarder) ! Cet opéra le mérite, sans aucun doute.
Paris, Philharmonie (Le Studio), 19 mai 2026
Pierre Carrive
crédits photographiques : (Boris Conte / Philharmonie de Paris)



