Le Baroque français, dans le sillage de Mademoiselle Hilaire et des cours allemandes
Mademoiselle Hilaire. Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : airs, récits, dialogues, ballets. Francesco Cavalli (1602-1676) : Venus et les trois Grâces [Ercole Amante]. Charles Mouton (c1626-c1699) : Prélude en la. Le Doux hymen.Virginie Thomas, dessus. Maud Gnidzaz, Juliette Perret, dessus. Anaïs Bertrand, bas-dessus. Robin Pharo, viole de gambe. Romain Falik, théorbe, guitare. Guillaume Haldenwand, clavecin. Emmanuel Resche-Caserta, dessus de violon. Tami Troman, dessus et haute-contre de violon. Maialen Loth, taille de violon. Lucia Peralta, quinte de violon. Camille Dupont, basse de violon. Julien Martin, flûte. Lucile Tessier, flûte, flûte basse, basson. Agnès Boissonnot-Guilbault, viole de gambe. Février 2025. Livret en français, anglais ; paroles traduites en français et anglais. 78’19’’. L’Encelade ECL 2502
Tranquilles Cœurs. Œuvres de Georg Böhm (1661-1733), Jacques Boyvin (c1649-1706), André Campra (1660-1744), Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Johann Philipp Krieger (1649-1725), Johann Fischer (1646-1716), Johann Sebastian Bach (1685-1750). Ensemble Théodora. Mariamielle Lamagat, soprano. Louise Ayrton, violon. Alice Trocellier, viole de gambe. Lucie Chabard, clavecin, orgue. Avec Adèle Charvet, mezzo-soprano. Amandine Solano, violon. Sergio Bucheli, archiluth. Leon Serafin, théorbe. Décembre 2024. Livret en français, anglais, allemand ; paroles traduites en français et anglais. 60’47’’. Alpha 1197
Tel qu’il triompha dans les comédies-ballets de Molière, ou tel qu’il imprégna le répertoire des cours allemandes, le Baroque français est à l’honneur en ces deux parutions. Essentiellement consacré au Surintendant, l’album de Virginie Thomas rappelle la gloire d’Hilaire Dupuis (1625-1709), née précisément quatre siècles avant ces sessions. Bien que la chanteuse se fût retirée de la scène lyrique à la fin de sa carrière, elle demeura dans l’intimité du service de Louis XIV. Si l’on en croit Le Cerf de la Viéville, elle conserva sa voix jusqu’à l’âge de soixante-dix ans, même si en 1677 elle avait rejoint le Couvent des Nouvelles Catholiques où elle finit ses jours.
Fille de Michel Dupuis, tavernier du Bel Air qui dans ce cabaret du faubourg Saint-Germain abreuvait musiciens et acteurs, la jeune femme fut formée auprès des meilleurs maîtres de chant parisiens, dont l’influent Pierre de Nyert. Preuve de son talent, un brevet l’accrédita à vingt-quatre ans au sein de la Chambre du roi. On ne compte pas les louanges des observateurs contemporains. Pour Christiaan Huygens (1629-1695), alors directeur de l’Académie des Sciences, celle qu’on surnomma « le cristal humain » chantait comme un ange.
Pour ce copieux récital à sa mémoire, Virginie Thomas a choisi de puiser principalement dans le répertoire des ballets de cour et comédies-ballets illustrés par Lully, en sélectionnant ceux pour lesquels sa participation est attestée. Abordés avec le concours de Maud Gnidzaz, Juliette Perret et Anaïs Bertrand, des duos et trios évoquent également les collaborations de Mademoiselle Hilaire avec Anne de la Barre, Anna Bergerotti et Mademoiselle de Saint-Christophe, trois consœurs de l’époque. Cela tant en français qu’en italien. On saluera par exemple l’enchaînement du Dialogue des trois grâces, tiré de La Naissance de Vénus, avec cet extrait du Ercole amante de Francesco Cavalli où la déesse s’entrelace au choro di grazie.
Gabrielle, la sœur d’Hilaire, épousa Michel Lambert (1610-1696), dont la fille Madeleine se maria avec Lully. De l’appartement parisien des Petits-Champs jusqu’à la propriété de Puteaux acquise en 1675 par cette alliance familiale, on imagine les discussions, les concerts en petit comité. C’est peut-être dans un tel cénacle que purent s’entendre certaines pages de ce disque, conçues avec accompagnement d’orchestre, mais ici restreintes en format chambriste les situant dans le lignage de l’air de cour. Ce qui n’est pas un contresens.
Surtout quand il est servi par une telle experte équipe instrumentale, sensibilisant un subtil parterre de viole, violons, théorbe, clavecin. Avec l’appoint de flûte dans le Trio du sommeil (Les Amants Magnifiques) ou la Canari du Ballet royal de Flore qui conclut le florilège sur un ton joyeux. Dans pareil décor mythologique : gravité, recueillement, galanterie, dramatisme, élan festif auront déployé un collier d’humeurs variées, où le timbre lumineux, la prononciation instruite de Virginie Thomas s’avèrent des plus qualifiés pour un tel projet. Un avenant portrait de Mademoiselle Hilaire, et un précieux hommage à son art.

Le dialogue des nations à l’ère baroque, les rencontres interculturelles, les compositeurs sur les chemins de la migration : cette éthique ancre la démarche de l’ensemble Théodora, fondé en 2018. Un quatuor féminin formé de quatre étudiantes qui sympathisèrent à la Royal Academy of Music de Londres. Dans cette Europe des arts où les frontières érigeaient moins des barrières que des ponts, l’équipe entreprend de « pister le style français en terres étrangères, plus spécifiquement sur les territoires germaniques », selon la notice.
On sait l’ascendant italien qui s’exerça sur les empires mais la patrie du Roi-soleil, elle-même sous influence latine, rayonnait tout autant : pour la scène, la suite de danse noble, les genres vocaux. Cet album expose plusieurs guises de ce prestige que l’Allemagne admirait, mais aussi assimilait voire copiait, fût-ce dans le creuset d’un gemischter Stil.
Au même titre que le « Stylus Phantasticus » des maîtres du Nord, l’école française et son génie chorégraphique se décèlent dans cette Sonate anonyme préservée dans un manuscrit de la bibliothèque d’Uppsala. Le répertoire pour clavier n’échappa guère à cet engouement, comme le montre la Suite en trio de Johann Fischer qui semble souvent rêver des ors de Versailles.
Cette dilection pour le Grand Siècle fut une des mamelles du jeune Bach qui recopia le Livre de Nicolas de Grigny, –sa Messe, ses Hymnes. À Lüneburg, Georg Böhm, féru du royaume hexagonal, compta parmi ces initiateurs. C’est donc une riche idée d’introduire le programme par Herr Jesu Christ, dich zu uns wend de l’organiste de la Johanniskirche, du moins le premier versus. Pour cet arrangement a été judicieusement choisie une de ses Choralpartitas qui recourt le plus au pédalier, garante de la richesse polyphonique du matériau. De Jacques Boyvin, titulaire de la tribune de la cathédrale Notre-Dame de Rouen, l’ensemble Théodora a transcrit le Récit tendre, que le Cantor de Leipzig fit étudier à un élève.
Dans le giron sacré, le programme entrecroise les réseaux, conviant Ecce quam bonum d’André Campra et Surgite cum gaudio de Johann Philipp Krieger, révélant combien ce motet, cette cantate doivent à la manière italienne.
Mais c’est Lully qui est au cœur de cette aventure, par des pièces toutes piochées (et parfois amendées, acclimatées) dans des collections allemandes. Ces moutures du Duo de la Paix et de la Félicité, avec le concours d’Adèle Charvet, et de la Plainte de Cloris proviennent de la Staatsbibliothek de Berlin. Le Triomphe de l’Amour prête une Entrée d’Apollon et une ritournelle de Tranquilles Cœurs telles que gardées dans les archives de Kassel, sous forme de tablature pour viole. C’est de Schwerin dans le septentrional Mecklemburg que s’exfiltrent deux extraits d’Armide réduits au clavecin.
La gambe du luthier belge François Bodard, le clavecin du facteur Émile Jobin (d’après un Tibaut de Toulouse, 1691) trouvent là une valorisation soliste, aux bons soins d’Alice Trocellier et Lucie Chabard. Dans ce panier d’œuvres et d’arrangements, on salue la perspicacité de l’équipe à respecter son giron chambriste et ses talents individuels, épaulés par quelques invités : le violon d’Amadine Solano dans les pages en trio et à deux dessus, les cordes pincées de Sergio Bucheli et Leon Serafin. Le soprano de Mariamielle Lamagat, franc mais un peu dur, et d’une projection assez courte, pallie la séduction par le caractère.
Christophe Steyne
L’Encelade = Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5
Alpha = Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 8,5



